‹ La morale et la science des mursChapitre 3 sur 61 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

dessein avait été tout autre, et je l'avais expliqué démon mieux. Pourquoi, malgré les précautions prises, le malentendu s'est-il produit cependant? Peut-être, en cherchant les raisons de ce fait, pourrons-nous à la fois répondre à quelques-uns de nos critiques, et mettre mieux en lumière ce que nous nous sommes proposé d'établir.

La science des mœurs se substituera-t-elle à la morale? demande M. Fouillée'. — Non, répond-il. On ne détruit que ce qu'on remplace. La science des mœurs, qui prétend détruire la morale, ne saurait la remplacer. Par conséquent la morale subsistera.

En quel sens, demanderons-nous à notre tour, le mot « morale » est-il pris ici ? S'agit-il de la morale en tant qu'elle essaie de se constituer comme science, ou de la morale en tant qu'elle formule les devoirs de l'homme, et qu'elle donne une expression abstraite aux injonctions de la conscience? La science des mœurs, recherche de caractère théorique comme la physique ou toute autre science, ne saurait évidemment viser à détruire la morale prise au second sens. Elle ne peut avoir affaire jqu'à la morale dite théorique. La question soulevée est d'ordre purement spéculatif, et elle ne porte que sur l'objet et la méthode d'une science. Quel que soit le parti qui triomphera, la moralité n'est pas intéressée dans ce débat. L'emploi du mot « morale » ne doit pas laisser subsister déquivoque sur ce point.

Nous ne croyons pas non plus que la science des mœurs ait à « détruire » la morale théorique. Elle n'y prétend pas, et elle n'en a pas besoin. A quoi bon s'engager dans une lutte qui prendrait nécessairement la forme d'une réfutation dialectique des systèmes de morale, et qui impliquerait l'acceptation de principes communs avec eux ? Il suffît à la science des mœurs de faire voir ce que sont historiquement ces systèmes, comment ils expriment un effort, qui a dû nécessairement se produire, pour rationaliser la pratique morale existante, et de reconnaître le rôle parfois considérable que ces systèmes ont joué dans l'évolution morale des sociétés civilisées. Mais, si elle ne les détruit pas, on peut dire à bon droit qu'elle les remplace. Car elle est vraiment ce que ces systèmes n'étaient qu'en

i . Revue des Deux Mondes, i" octobre 1905.

PRÉFACE nr

apparence : une science objective et désintéressée de la réalité morale.

Pourquoi donc M. Fouillée, et plusieurs autres critiques comme lui, soutiennent-ils que la science des mœurs détruit la morale et ne la remplace pas, alors que nous croyions avoir montré qu'elle la remplace, au contraire, sans avoir à la détruire? — C'est que l'on a peine à accepter l'idée d'une science touchant la réalité morale, qui ne soit pas « une morale » analogue à celles qui ont été proposées jusqu'à présent, c'est-à dire à la fois théorique et normative. Vous voulez que la science des mœurs se substitue à la morale théorique ? Il faudra donc qu'elle procure le même genre de satisfaction rationnelle, et qu'elle résolve les problèmes essentiels posés par cette morale. — Et comme la science des mœurs ne contente nullement ces exigences, les critiques trouvent là ample matière à objections. Il est certain que, comme « traité de morale », la science des mœurs laisse fort à désirer. Mais si elle était ce que l'on réclame d'elle, c'est alors qu'elle ne remplacerait pas la morale théorique : elle ne ferait que la prolonger, sous une forme nouvelle. Elle la remplacera, au contraire, parce qu'elle refuse de continuer à poser en termes abstraits les problèmes traditionnels sur le devoir, l'utile, le bien, etc., parce qu'elle ne spécule plus sur des concepts, comme faisaient Socrate, Platon et Aristote, parce qu'elle abandonne les discussions dialectiques pour s'attacher à des problèmes particuliers et précis, qui admettent des solutions vérifîables.

Ce déplacement de l'effort spéculatif provoque naturellement des résistances. Déconcertés, et parfois même inquiets de ne pas retrouver dans la science des mœurs ce qu'ils sont habitués à voir dans les traités de morale, les critiques protestent. Il n'y a rien là que de conforme aux précédents. L'histoire des sciences de la nature nous enseigne qu'elles aussi ont dû lutter longtemps pour se rendre maîtresses de leur objet et de leur méthode. Il leur fallut de longs efforts pour s'affranchir d'une spéculation dialectique et verbale, qui leur déniait la qualité de sciences parce qu'elles ne tenaient compte que des expériences, et ne se proposaient que des questions particulières bien définies.

La résistance nous paraît — sans doute à tort — plus vive encore dans le cas présent, où il s'agit de la morale, et peutêtre pourrions-nous, sans trop de peine, démêler les princi-

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