‹ La morale et la science des mursChapitre 36 sur 61 · CHAPITRE TX · texte numérisé non relu

CHAPITRE TX

Idée d'un art rationnel fondé sur la science des mœurs. — En quoi il différera de la pratique morale qu'il se propose de modifier. — Le progrès moral n'est plus conçu comme dépendant uniquement de la bonne volonté. — Il portera sur des points particuliers et dépendra lui-même du progrès des sciences. — Tentatives faites jusqu'à, présent pour réformer systématiquement la réalité sociale. — Pourquoi elles ont été prématurées.

On juge l'arbre à son fruit, et les principes d'après leurs conséquences. En particulier, aussitôt que la spéculation intéresse la morale, la critique n'hésite pas à condamner, avec l'assentiment unanime du public, toute doctrine dont les conséquences, légitimement tirées, blesseraient ce que la conscience morale est habituée à regarder comme sacré. Aussi voit-on que les « morales pratiques » donnent, en général, toute satisfaction à cette exigence de la conscience. Quelles que soient les divergences théoriques des systèmes de morale, ils se retrouvent convergents, pour une époque donnée, au point de vue de la morale pratique : nous avons eu l'occasion de signaler et d'interpréter ce fait.

Mais, de même que nous ne nous sommes pas proposé, dans ce travail, d'établir, après tant d'autres, une « morale théorique », et que nous avons essayé, au contraire, de

montrer qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir de « morale spéculative », de même on ne trouvera ici, sous forme de conséquences pratiques, rien qui ressemble à la « morale pratique » tirée par les philosophes, en apparence du moins, de leur « morale théorique ». A la spéculation dialectique sur les concepts et les sentiments moraux se substituera la connaissance scientifique des lois de la réalité sociale ; pareillement, la a morale pratique » traditionnelle sera modifiée par un « art rationnel » moral ou social, comme on voudra l'appeler, fondé sur cette connaissance scientifique. Ainsi se complétera, du point de vue de l'application, ce que nous avons essayé d'établir du point de vue de la théorie. Si vraiment la morale est un art comparable à la mécanique et à la médecine, selon le mot de Descartes, cet art emploiera à l'amélioration des mteurs et des institutions existantes la connaissance des lois sociologiques et psychologiques, comme la mécanique et la médecine utilisent la science des lois mathématiques, physiques, chimiques et biologiques.

Nous ne tenterons donc pas d'instituer des règles de conduite, des préceptes destinés à être suivis par chaque conscience, ni d'établir une hiérarchie de « devoirs » pour tout être raisonnable et libre. Nous essayerons, ce qui est fort différent, de déterminer, dans la mesure de nos forces, ce que serait T « art rationnel moral ». Détermination nécessairement très imparfaite, car les applications ne peuvent se découvrir, en général, que lorsque la science a atteint un certain degré d'avancement, et les sciences sociologiques ne sont pas encore sorties delà période inchoative. En fait, nous devons regarder cet art, aujourd'hui, comme un desideratum. Ne pouvant anticiper sur ce qu'il sera plus tard, nous le définirons, soit par analogie avec les autres arts rationnels que des sciences plus avancées ont permis de constituer dès à

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présent, soit par comparaison avec ce qui en tient aujourd'hui la place, c'est-à-dire avec la morale pratique, la politique, la pédagogie, etc. actuelles.

A ce dernier point de vue, une différence frappe tout d'abord. L'art moral rationnel, qu'il s'agisse de l'action individuelle ou de l'action collective, est à faire tout entier. Il ne se formera qu'au fur et à mesure du progrès des sciences dont il dépend, très lentement peut-être, par inventions successives et partielles. La « morale pratique », au contraire, existe tout entière dès à présent. Rattachée ou non, par des liens plus ou moins logiques ou artificiels, à tel ou tel principe métaphysique ou religieux, la prescription de ce qu'il faut faire ou ne pas faire s'impose avec la même force à la conscience de tous et de chacun. Elle se présente comme définitive et complète.

Sans doute, l'expérience suscite à tout instant des « espèces » qui n'ont pu être prévues dans leur détail et dans leur singularité par des préceptes nécessairement généraux. D'où une casuistique, indispensable pour les moralistes comme pour les juristes. Mais cette casuistique suppose justement que les principes sur lesquels elle se fonde sont admis de tous, et que les devoirs généraux et les grandes règles directrices de la conduite sont établis ne varietur. Même, la seule idée que ces règles et ces principes puissent ne pas être immuables cause à la conscience un malaise auquel elle ne s'accoutume point. Que notre morale ne soit pas « absolue », au moins dans ses règles essentielles, c'est là, à ses yeux, une idée « immorale». Cette conviction se révèle, par exemple, dans la façon dont on se représente d'ordinaire le progrès moral. On conçoit que les hommes connaîtront de mieux en mieux leurs devoirs, s'y attacheront toujours davantage, préféreront de plus en plus à toute autre satisfaction la conscience de les avoir accomplis ; qu'ils deviendront, en un mot, plus sages

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et plus vertueux. Mais on ne conçoit pas que les devoirs eux-mêmes changent et se transforment, bien que la réflexion et l'histoire montrent qu'en fait ils ne sont pas immuables. Chaque société obéit ainsi au besoin impérieux de regarder comme absolues des règles dont elle croit instinctivement que sa stabilité et son existence même dépendent.

Considérée objectivement, la « morale pratique » qui s'impose à la conscience, à une époque donnée, pour une société donnée, est une fonction de toutes les autres séries sociales qui composent cette société, et les déterminations très précises qu'elle comporte proviennent de sa solidarité avec ces séries, dans leur état présent et passé. Elle représente donc, à vrai dire, la réalité même que l'art social rationnel aurait à modifier, s'il existait, ou du moins une partie de cette réalité. Elle ne saurait donc se confondre avec lui.

Autre diff'érence connexe à la première. L'art moral rationnel, même si nous le supposons déjà suffisamment avancé, ne pourra modifier la réalité donnée que dans certaines limites. Nous voyons jusqu'à quel point notre connaissance des lois physiques, chimiques et biologiques nous permet d'intervenir dans les phénomènes naturels pour les tourner à notre avantage, et si nous pouvons regarder avec quelque satisfaction les progrès faits depuis i un siècle, nous savons aussi que dans une infinité de cas l'intervention est inutile ou impossible. Il suffit, pour se î rendre compte des bornes de notre pouvoir, de réfléchir ', h l'état actuel de la médecine et de la chirurgie. Que de temps ne faudra-t-il pas pour que les sciences sociologiques nous permettent de posséder des arts sociaux aussi déve* loppés que ceux-là! Et savons-nous si précis<5ment le progrès de ces sciences ne nous apprendra pas que l'intervention efficace et scientifique ne peut se pratiquer que sous ;

des conditions difficiles à réaliser, et dans de très étroites limites? — La « morale pratique », au contraire, ne connaît point de difficulté dont elle ne donne, en principe, la solution. De tous les arts humains, elle est le seul quine s'avoue pas imparfait et tenu en échec, au moins à partir d'un certain point, par des obstacles insurmontables. Elle connaît seulement ceux que lui opposent les passions, les préjugés, les faiblesses, en un mot la nature sensible de l'homme. Supposez celle-ci entièrement soumise, soit par un effort constant et toujours victorieux, soit par l'aide divine de la grâce : la moralité et la sainteté même sont réalisées autant qu'elles peuvent l'être. Comme cette « morale pratique » ne dépend point, en réalité, du savoir théorique, elle a sa perfection propre^ et elle peut être achevée alors que ce savoir est encore rudimentaire.

Mais c'est surtout du point de vue de la morale sociale que le contraste est frappant. Nulle hésitation dans les préceptes de cette morale, relatifs, par exemple, à la famille, aux relations sexuelles, à la propriété, aux rapports des différentes classes ou castes, etc. ; nous trouvons môme ces préceptes extrêmement précis, impératifs et minutieux, dans nombre de sociétés oii les règles de la morale dite « individuelle » sont encore indécises et flottantes. Et tandis que cette « morale sociale » se trouve partout, nulle part n'existe encore la science sur laquelle l'art moral rationnel devra se fonder ; nulle part on n*a encore une connaissance scientifique de ce qu'est la famille, c'est-à-dire des conditions juridiques, religieuses, économiques dans lesquelles elle a pris telle ou telle forme, ni des différentes formes de la propriété, etc. On suppose ainsi que la morale sociale ne rencontre pas de résistance dans la nature de la réalité sociale ; et la raison en es\, non pas qu'elle repose sur une connaissance scientifique de cette réalité, mais simplement qu'elle est une exprès^

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sion, OU, pour mieux dire, une partie de cette réalité même.

De là découle une troisième différence. Quand l'art social rationnel commencera à tirer des applications pratiques des sciences sociologiques, elles porteront d'abord sur des points plus ou moins particuliers. Cet art paraîtra aécessairement fragmentaire, incomplet (comme le sont notre mécanique appliquée et notre médecine) ; il n'aura pas le caractère d'un ensemble achevé et cohérent, que présentent, à chaque époque, les morales pratiques. Apparence d'ailleurs trompeuse. Car la cohérence des règles de ces morales pratiques n'est telle que pour la conscience, à qui toutes ces règles apparaissent indistinctement avec un prestige commun d'obligation indiscutable et sacrée. Elle peut n'être, en réalité, qu'une incohérence inaperçue, résultant de la présence simultanée, dans cette conscience, ie sentiments, de croyances, de mobiles d'action qui sont ^'origines et de tendances diverses, les uns très anciens, '■ les autres plus récents, mais dont l'incompatibilité ne se trahit pas, tant qu'ils sont réunis dans les impératifs d'une même conscience.

Enfin, il résulte de tout ce qui vient d'être dit que Ta c( morale pratique » se suffit à elle-même. C'est ce'i que certains philosophes ont fort exactement observé. Ils ont rémarqué le caractère original, spontané, de la conscience morale commune, la forme « absolue » de ses ordres; ^ et Kant, qui a admirablement décrit le fait, a cra nécessaire, pour l'expliquer, d'admettre que la pratique a ses : principes indépendants de la théorie, en d'autres termes, que la conscience morale ne dépend rationnellenîent .^e d'elle-même. Elle n'a, pour commander, nul besoin de la science; elle est tout aussi claire, souvent même plus claire, chez l'homme qui n'a que la simple « lumière naturelle », que chez celui dont l'intelligence ; est cultivée. Mais l'art social rationnel reposera au con- |

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traire sur la science ; non pas sur une science de Is. morale qui puisse se construire a priori^ par l'effort spéculatif et dialectique d'un philosophe, mais sur uns science très complexe, ou pour mieux dire sur un ensemble de sciences complexes, dont l'objet est la « nature » sociale, que l'on commence à peine à explorer par U méthode positive. Ces sciences seront par conséquents comme les autres, l'œuvre collective des générations successives de savants, dont chacune reprendra les problèmes au point où ses devanciers les auront laissés, rectifiant leurs observations, complétant ou remplaçant leurs hypothèses, et accoutumant ainsi l'esprit humain à concevoir enfin tous les faits qui lui sont donnés comme soumis à des lois.

Il est vrai que la conscience commune de chaque époque ne considère pas sa morale pratique comme une réalité donnée, mais comme une expression de ce qrè « doit être ». Le fait môme qu'elle se manifeste sous ia. forme de commandements et de devoirs prouve assez qu'elle ne croitpas simplement traduire la réalité naturelle, mais qu'elle prétend la modifier. Par cette prétention» elle semble vraiment tenir la place de 1' « aiH moral et social »,que nous cherchons. Et ce n'estpas unepure illusion: elle en tient en effet quelque peu la place, dans la mesur* où elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie-

Si nous la comparons à ce que cet art devra être, nous verrons qu'elle présente la plupart des caractères qui soni propres aux arts humains dans leur période préscientifique. C'est d'abord l'absence d'une ligne de démarcatioa nette entre ce qui est possible ou impossible. à atteindre. Avant la conception positive de la nature, le sorcier, le magicien, l'homme-médecine, l'astrologue, l'alchimist^ opérant sans une connaissance claire du rapport des effets aux causes, et en vertu de croyances ou de raisonnement»

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d'une portée très générale (magie sympathique, observa-] tion d'analogies superficielles, associations d'images ou di mots etc.), ne trouvent pas plus de difficulté dans un a quelconque que dans un autre, quelle qu'en soit la diffé^^ rence réelle. Il ne leur est pas plus malaisé de faire tomber la pluie que de fondre du minerai, et de soigner une maladie nerveuse qu'une fièvre éruptive. Leur foi en la puissance de leurs procédés les empoche de sentir l'ignorance où ils sont des phénomènes qu'ils prétendent modifier. Peut-être, pour que l'élude scientifique de ces phénomènes s'établisse, est-il nécessaire qu'un concours de circonstances favorables ait d'abord ébranlé cette foi. De môme, la morale pratique, en tant qu'elle se propose de modifier la réalité sociale donnée, n'est nullement embarrassée par le manque d'une connaissance scientifique de cette réalité. Elle y supplée par sa confiance en ses procédés. Elle ne reconnaît, en principe, aucune limite à leur pouvoir. Tout revient, pour elle, à convertir les âmes. Si elles étaient invinciblement attachées à leurs devoirs, cette condition nécessaire serait en même temps suffisante : la société deviendrait, ipso facto, aussi bien ordonnée, aussi pénétrée de justice et génératrice de bonheur qu'elle saurait jamais Fêtre. Ne voyons-nous pas des philosophes soutenir que la « question sociale est une question morale » "? Dans cette conception caractéristique, nul compte n'est tenu des lois statiques ni des lois dynamiques des faits sociaux, que la science seule peut découvrir, en particulier des lois économiques, si complexes dans une civilisation comme la nôtre, ni surtout de l'extraordinaire ensemble de croyances, sentiments, tendances, besoins, préjugés, que la longue suite des siècles de l'histoire et de la préhistoire a amassé dans les âmes humaines. La pratique du devoir aurait raison de tout : elle exercerait sur celte nature une sorte de toute-

puissance. Aussi bien est-ce surtout du point de vue social que l'idéal moral manifeste le plus évidemment son caractère religieux (cité de Dieu, règne de la grâce, royaume des fins, la moralische Weltordnung considérée comme une définition de Dieu, etc.).

Dans la période préscientifique, l'empire de l'homme sur la nature, précisément parce qu'il est imaginaire, croit se réaliser par la solution directe de quelques problèmes vastes et simples, dont les cas particuliers les plus divers ne sont que des applications. Ainsi, l'alchimiste poursuit les formules qui lui donneront tout pouvoir sur la matière (pierre philosophale, transmutation des métaux) ; le médecin d'avant la science dispose de quelques recettes souveraines qui chassent la maladie et produisent la santé. Les yeux fixés sur le résultat immédiat à atteindre, l'art, intrépide et crédule, n'aperçoit pas le réseau infiniment compliqué des phénomènes qui sont les causes réelles des maux que nous subissons. Par une illusion analogue, la pratique morale traditionnelle possède quelques procédés simples pour produire la vie heureuse, la vertu, la sainteté, pour chasser l'injustice et le vice; et la théorie qui, comme nous l'avons vu, ne fait que refléter cette pratique, se propose de résoudre le « problème moral ». Mais c'est là une expression peu intelligible. Il n'y a pas plus de « problème moral » que de « problème physique », ou de « problème physiologique ». Nous ne pouvons pas plus nous flatter de réaliser le bonheur en général, que la mécanique ne peut réaliser le « captage de la force naturelle » en général, ou la médecine procurer la « santé » en général. Dès que la science est constituée, et qu'elle marche, elle néglige ces abstractions. Elle est toute à la découverte de relations réelles, dont la connaissance deviendra un jour une mainmise sur les forces de la nature.

En fait, rien ne nous assure que les résultats poursuivis par la morale pratique puissent jamais être atteints. Les sociétés humaines ne sont peut-être pas susceptibles de diminuer la somme des maux et d'augmenter la somme des biens du plus grand nombre de leurs membres au delà d'une certaine limite. Peut-être un certain degré de justice seulement y est-il réalisable, : — la conception de la justice devant d'ailleurs évoluer avec les sociétés ellesmômes. Seuls, les progrès de la science sociologique nous apporteront des données positives sur ces divers points. Jusque-là, les postulats impliqués par l'art moral, et admis par lui sans que rien en garantisse la légitimité, resteront hypothétiques. Mais, de môme que les hommes qui croyaient agir sur la nature par des moyens mystérieux ou magiques ne paraissent pas avoir jamais été découragés par leurs échecs, tant que leur foi en ces moyens est restée ferme, de même la « morale pratique » ne se lasse pas de conduire l'homme à la « vie heureuse », à la sainteté, à la justice sociale parfaite, malgré les démentis constants que lui inflige l'expérience. Et comme le conju reur de pluie, si le ciel reste sans nuages, conclut que \i dieu de la pluie ne s'est pas laissé fléchir ou contraindre, ainsi le moraliste, voyant que l'injustice, la méchanceté, la souffrance ne diminuent point dans une société humaine, en tire simplement cette conséquence que l'homme n'a pas voulu ou su se réformer.

Cette illusion tenace est d'autant plus remarquable que, par ailleurs, la « morale pratique », là oii elle est efficace, sait fort bien utiliser le mécanisme des phénomènes naturels. Ainsi, dans l'enseignement moral proprement dit,, donné par les parents, par les personnes âgées, par les prêtres, et en général par ceux qui détiennent l'autorité, les lois de l'association des idées et des images, de la suggestion, de l'imitation, de la contagion sociale sont souvent

employées très ingénieusement, comme si les découvertes de la psychologie la plus récente étaient connues : une observation aiguisée et sagace en a tenu lieu. On peut constater là une « pratique morale », fort bien organisée, très habile, exactement adaptée le plus souvent au but qu'elle doit atteindre. Le contraste est frappant entre le caractère positif de la méthode employée dans cet enseignement et le caractère illusoire des fins générales où il tend, dans la pensée de ceux qui le donnent, — lorsqu'il ne s'agit pas simplement (il est vrai que c'est le cas le pl,us fréquent), de la transmission des mœurs sociales d'une génération à la suivante.

En sommé, si nous considérons comme faisant partie de la réalité donnée, de la « nature », l'ensemble des obligations et des devoirs qui s'imposent aux consciences à une époque donnée, nous n'observons point que jusqu'à présent les efforts qui tendent à modifier cette réalité se soient fondés sur une étude scientifique et positive. Ces efforts se sont portés de préférence sur la recherche des moyens propres à amener l'homme à agir conformément à l'exigence du devoir. L'ensemble de ces moyens constitue, si l'on veut, un art, mais un art qui se meut tout entier à l'intérieur de la réalité morale donnée, et très différent, par cela môme, de l'art rationnel qui se fonderait sur la connaissance scientifique de cette réalité pour la modifier. Au reste, il est vrai que depuis longtemps des utopistes et des réformateurs ont conçu, ou du moins imaginé, un état social très supérieur, selon eux, à celui que l'expérience mettait sous leurs yeux. En particulier, les philosophes du xviii* siècle, puis Saint-Simon et Auguste Comte, leurs héritiers, ont eu l'idée très nette d'une politique qui serait fondée sur une science expérimentale. Au XIX* siècle, socialistes et communistes ont proposé des mesures qui, dans leur pensée, conduisaient

scientifiquement à une amélioration de la réalité sociale. En ce sens, l'idée n'est pas nouvelle ; elle date même de loin, et elle s'est développée et précisée au fur et à mesure que les sciences dites morales et sociales ont tendu de plus en plus vers une conception positive de leur objet et de leur méthode. Il reste néanmoins que la préoccupation de la pratique, comme il était inévitable, a été dominante chez tous ; et, comme notre science sociale est encore fort peu de chose, Tart social n'a pu être jusqu'à présent qu'empirique, pour sa plus grande part, et non pas rationnel.

Objection : n'est-ce pas aboutir au scepticisme moral ? — Réponse : rien n'est plus éloigné du scepticisme que la conception d'une réalité soumise à des lois, et d'une action rationnelle fondée sur la connaissance de ces lois. — Sens de celte action. Amélioration possible d'un état social donné, sous quelles conditions.

Une objection, une protestation même peut-être se sera déjà présentée à l'esprit du lecteur. « Est-ce là tout ce que votre conception nouvelle de la morale nous apporte au point de vue pratique? Nous attendions un principe directeur de l'action, une règle de vie, qui permît d'organiser la conduite individuelle et d'introduire plus de justice dans les rapports sociaux ; et tout se réduit à la conception, purement schématique jusqu'à présent, d'un art moral rationnel qui se réalisera plus tard, on ne sait quand, lorsque les sciences sociologiques auront atteint un degré d'avancement suffisant ! Mais, en attendant les résultats que nous devons nous promettre de cet art, il faut vivre, il faut agir, il faut prendre parti sur les questions individuelles et sociales les plus graves. Com-

ment ferons-nous? Vous ne nous donnez aucune indication. Bien mieux, vous nous représentez que toute morale est nécessairement relative, variable en fonction de toutes les autres séries sociales dont elle est solidaire, et que la nôtre en particulier, dans son idéal comme dans ses prescriptions, est une partie de la réalité sociale existante ; d'oîj se conclut presque nécessairement le scepticisme moral, car il est évident que dans une civilisation différente, des obligations tout autres s'imposent aux consciences avec une autorité et une légitimité égales à celles dont nos devoirs sont revêtus à nos yeux. Ainsi, non seulement vous ne nous apportez point de règle d'action, mais vous détruisez, autant qu'il dépend de vous, celle que nous avions. Et ce grand effort scientifique aboutit, en définitive, à nous laisser désemparés, démunis et paralysés devant les nécessités de la vie. Qui ne voit que tout sera préférable à un tel état d'impuissance, tout, même les doctrines les moins scientifiques et les moins acceptables à la raison, pourvu qu'elles répondent aux exigences de l'action ? Le rôle du sceptique, disait Spinoza, est de rester muet. Encore les sceptiques s'abstiennent-ils d'ordinaire de toucher aux règles de la pratique. »

Nous avons répondu déjà explicitement à cette objection très redoutable ^ d'apparence, mais qui en réalité ne porte pas contre notre conception.

Quant au dernier point, que nous examinerons d'abord, nous avons montré que le reproche de scepticisme n'était pas fondé. De ce que notre morale est' relative, il ne s'ensuit pas qu'elle perde aussitôt toute valeur. Nous ne sommes pas obligés de choisir entre ces deux alternatives : ou notre morale a un caractère absolu, ou bien elle perd toute autorité. La preuve qu'une position inter-

* Voyez plus haut, ch. v., § II et III, p. ^35-151.

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mcdiaire est possible, et qu'elle n'a rien de paradoxal, c'est que tous les systèmes empiriques de morale (et Dieu sait s'ils sont nombreux, dans l'antiquité et dans les temps modernes !) s'y sont placés sans croire compromettre par là la validité de leurs préceptes. De même que la relativité de la connaissance peut être admise sans que la connaissance humaine soit dépouillée de toute valeur logique; de môme, admettre la relativité de la morale, ou, pour mieux dire, des morales, ne leur enlève pas ipso facto toute autorité et toute légitimité. Mais cette autorité et cette légitimité deviennent elles-mêmes relatives, et c'est ce que nous avons voulu dire.

Reste le corps môme de l'objection : l'art moral, qui se fondera — plus tard — sur les sciences de la nature sociale, ne nous fournit pas la règle de vie dont nous avons besoin dès à présent. — Je réponds que cet art, fût-il déjà constitué et même assez avancé, ne donnerait pas ce qu'on semble attendre de lui, et qu'il n'a pas à le donner. Quelle en sera, en effet, la fonction? Modifier, par des procédés rationnels, la réalité morale donnée, au mieux des intérêts humains, comme la mécanique et la médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les phénomènes physiques et biologiques. Mais cette fonction même suppose que cette réalité existe, qu'elle nous est donnée objectivement, à titre de « nature », et qu'il nous faut donc commencer par épeler et déchiffrer cette nature, que nous n'avons pas faite, et que vraisemblablement une intelligence semblable à la nôtre n'a pas faite pour nous. Or, l'objection que l'on nous oppose implique l'hypothèse contraire à celle-là. Elle consiste, au fond, à refuser d'admettre ce que nous avons essayé de prouver dans les premiers chapitres de cet ouvrage, et à nier que la spéculation morale porte sur des faits donnés, qu'il faut observer, analyser, classer, ramener à des lois.

si nous voulons qu'elle conduise à des résultats applicables et féconds. Elle maintient, au contraire, qu'il n'y a point de réalité morale objective, au sens où nous l'entendons, que l'existence môme de la morale est liée au principe d'où elle découle tout entière, et qu'enfin si ce principe est ébranlé ou abattu, la morale chancelle et tombe avec lui.

Mais, outre les raisons que nous avons fait valoir, l'expérience même témoigne contre cette objection. Tout homme vivant dans une certaine société y trouve organisé un système souvent très compliqué de règles pour son activité, prescrivant ce qu'il faut^faire ou ne pas faire dans un cas donné. Ces règles prennent l'aspect de devoirs pour sa conscience ; elles n'en sont pas moins, par rapport à lui, une réalité objective qu'il n'a pas faite, qui s'impose à lui, et dont la réaction, s'il s'y heurte, se fait sentir à lui de la façon la plus sûre et parfois la plus cruelle. Il ne suit pourtant pas d» là que l'individu soit privé de toute initiative en matière morale. Ici comme ailleurs, la réflexion et là raison soulèvent des problèmes : il se produit dans les consciences des scrupules, des hésitations, des conflits parfois tragiques. Mais presque toujours ces conflits mêmes supposent l'existence d'une réalité morale objective. Quand un homme, par exemple, se demande s'il commettra une action qualifiée crime, en vue d'un intérêt qu'il juge supérieur, ou au nom d'une autre règle, plus sacrée à ses yeux, qu'est-ce qui est en question pour lui? Est-ce l'existence de la règle morale qu'il va peutêtre violer tout à l'heure ? Assurément non : son hésitation même, la représentation vive des sanctions auxquelles il sait qu'il s'expose, prouvent au contraire qu'il a la notion très nette de son devoir. Ce qui est douteux pour lui, c'est de savoir s'il vaut mieux, dans la conjoncture présente, s'y conformer ou passer outre, quoi qu'il arrive. De même

que le sauvage qui viole un tabou n'alleste pas moins pour nous, par les circonstances de son acte, l'existence et le caractère sacré de ce tabou, que ses compagnons qui le respectent; de même, dans notre société civilisée, le délinquant et le criminel ne témoignent pas moins, à leur façon, de l'existence des obligations morales auxquelles ils se soustraient, que l'honnête homme qui s'y soumet. Bref, rien n'est plus facile à constater, dans les sociétés humaines, plus ou moins avancées, que la réalité objective des règles de conduite obligatoires. Si elles ne sont point obéies (ce qui en fait arrive assez souvent), c'est pour des raisons en général faciles à assigner ; mais ce n'est point parce que ces règles sont inconnues ni môme méconnues. Donc les philosophes auraient tort, comme nous l'avons dit S de s'imaginer que la morale est à faire ; quelles que soient l'époque et la société où ils naissent , ils s'y trouvent en présence d'une morale objectivement réelle, et qui s'impose à eux comme aux autres.

Enfin, il paraît difficile de contester que les règlea morales obligatoires dans une société donnée soient étroitement liées à l'ensemble des conditions qui ont produit et qui maintiennent un certain état de cette société. Nous ne doutons pas, par exemple, que la morale si curieuse ] des tribus de l'Australie centrale ne soit une « fonction » de l'organisation sociale de ces tribus. Nous ne doutons pas davantage que la morale chinoise ne soit dans le rapport le plus étroit avec les croyances, avec l'organisation familiale et économique du pays. La même observation vaut évidemment pour tous les cas, y compris celui de notre propre civilisation. L'idéal moral (unique ou multiple, peu importe) d'une société, quelle qu'elle soit,

* Voyez plus haut, ch. v, § II, p. 140.

est une expression de sa vie, au même titre que sa langue, son art, sa religion, ses institutions juridiques et politiques. Qu'il soit amené par la réflexion philosophique â une forme abstraite et d'apparence rationnelle, ou qu'il reste à l'état de motif pratique d'action, cela ne change rien au fait. Car le philosophe, dans son œuvre, comme le poète, comme l'artiste, comme l'homme d'État, est « représentatif » de tous ceux qui sentent et pensent plus ou moins confusément ce qu'il sait exprimer en un langage clair. Plus sa doctrine a d'influence et d'autorité, plus il est naturel d'admettre qu'elle est la conscience môme de tous parlant par sa voix. A supposer — ce qui n'est guère vraisemblable — que le philosophe recommandât des façons d'agir étrangères ou odieuses à la conscience générale, sa doctrine serait aussitôt rejetée. Plus probablement, elle resterait, tout à fait ignorée. Mais cette hypothèse est à peu près gratuite. Les plus hardis novateurs, en fait de morale, sont encore de leur temps; ce qu'ils modifient est peu de chose auprès de ce qu'ils conservent. Là comme ailleurs, les révolutions qui réussissent sont celles qui étaient si bien préparées par la période immédiatement précédente, qu'elles en sont la suite naturelle et comme inévitable.

Pour conclure, il n'y a pas à répondre, selon nous, à celte demande « Donnez-nous une morale ! » parce que la demande est sans objet. On ne pourrait donner aux demandeurs que la morale qu'ils ont déjà ; et si, par aventure, on leur en proposait une autre, ils ne l'accepteraient pas. Une société vivante ne s'accommode pas d une morale ad libitum. Sa morale est partie intégrante de l'ensemble des phénomènes solidaires entre eux qui la constituent : nous pensons en avoir donné la preuve dans ce qui précède. Mais suit-il de là que nous soyons réduits à assister impassibles et indifférents à

révolution sociale, sans plus de moyen d'agir sur elle que sur le mouvement des planètes? A cette réapparition du « sophisme paresseux » il suffit de faire la réponse ordinaire. C'est précisément quand nous avons compris que les phénomènes naturels sont soumis à des lois, et quand nous obtenons la connaissance scientifique de ces lois, que nous pouvons entreprendre de les modifier à coup sûr, si une intervention est possible pour nous. Un art rationnel peut se substituer dès lors à des pratiques plus ou moins empiriques et illusoires. Dans le cas qui nous occupe, peut-on douter que, si nous avions une connaissance scientifique de notre société, c'est-à-dire, d'une part, des lois qui y régissent les rapports des phénomènes dans les différentes séries et de ces séries entre elles, et, d'autre part, des conditions antérieures dont l'état présent de chacune de ces séries est le résultat, si nous en possédions, en un mot, les lois statiques et dynamiques, peut-on douter que cette science ne nous permît de résoudre la plupart des conflits de conscience, et d'agir, de la façon à la fois la plus économique et la plus efficace, sur la réalité sociale oiî nous sommes plongés?

Par conséquent, si l'art moral rationnel ne nous apporte pas a une morale », s'il ne nous enseigne pas où est « le souverain bien », s'il ne résout pas le « problème moral v, il n'en promet pas moins d'avoir des conséquences importantes, puisque, grâce à lui, la réalité morale pourra être améliorée, entre des limites qu'il est impossible de fixer d'avance.

— Améliorée, dites-vous? Mais quel sens peut avoir ce terme dans une doctrine telle que la vôtre? Vous jugpz donc de la valeur des institutions, des lois, des règles d'action , au nom d'un principe qui Jeur est extérieur et supérieur? Vous revenez donc au point de vue de ceux qui, au nom de la morale, distinguent ce qui doit

èire de ce qui est? — L'objection n'est pas nouvelle. Nous l'avons rencontrée déjà à plusieurs reprises. Réfutée sous une forme, elle reparaît aussitôt sous une autre, tant est vivace le sentiment qui la suscite : « si la morale n'est pas quelque chose d'absolu, de supérieur par essence à la réalité phénoménale, si elle est liée à celle-ci et relative comme elle, il n'y a pas de morale » — Mais on conçoit très bien que la réalité donnée puisse être « améliorée », sans qu'il soit nécessaire d'invoquer un idéal absolu. Helmholtz a pu dire que l'œil était un médiocre instrument d'optique, sans faire appel au principe des causes finales, en montrant simplement qu'une disposition plus avantageuse de l'appareil visuel est concevable. De même, le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou telle « imperfection », sans recourir pour cela à aucun principe indépendant de l'expérience. Il lui suffit de montrer que telle croyance, par exemple, ou telle institution sont surannées, hors d'usage, et de véritables impedimenta pour la vie sociale. M. Durkheim a parfaitement mis ce point en lumière. En fait, l'homogénéité morale d'une société humaine, à un moment quelconque, n'est jamais qu'apparente. Chacun des siècles qu'elle a traversés y a peut-être laissé sa trace indélébile ; les invasions, les mélanges de sang, les rapports avec les civilisations étrangères, les religions et les formes sociales successives, les mythes et les conceptions du monde, toute la vie du passé en un mot, en vertu de la continuité qui est comme la mémoire inconsciente des sociétés, subsiste sous une forme plus ou moins reconnaissable dans la vie du présent. Par quel extraordinaire hasard cettp nfinité d'éléments de date et de provenance si diverses se trouveraient-ils compatibles entre eux? S'accordent-ils nécessairement parce qu'ils sont coexistants? Et les luttes intestines qui se produisent

LIti-Brdhl, — La morale. 18

continuellement dans les consciences et dans les sociétés ne naissent-elles pas, le plus souvent, de cette incompatibilité?

Ainsi, par le moyen d'un art social rationnel, une société donnée pourrait être, dans une certaine mesure, améliorée. Prenons pour exemple, dans la nôtre, une fonction indispensable : la répression des actes délictueux et criminels. Notre système pénal actuel est-il le meilleur que nous puissions concevoir? Pouvons-nous nous dissimuler qu'il repose sur un ensemble de traditions et de lois, de croyances et de théories dont nous ne sommes pas certains qu'elles soient cohérentes, et qui se trouvent réunies par des raisons tout autres que des raisons logiques? Sommes-nous seulement d'accord entre nous, ou avec nous-mêmes, sur les conditions et sur le sens de la responsabilité, sur la raison d'être des peines, sur leur effet utile? Il y a cinquante ans, la théorie la plus répandue voyait dans la peine, non seulement un moyen d'intimidation et de correction, mais aussi et surtout une réparation du dommage apporté à l'ordre social. Aujourd'hui, les théories utilitaires prédominent. Qui sait si d'autres ne trouveront pas faveur demain ? La discussion dialectique peut se prolonger ou se renouveler indéfiniment. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient fait des progrès suffisants, et que nous connaissions d'une façon positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des différentes sortes de délits et de crimes : cette/ connaissance ne fournira- t-el le pas des moyens rationnels, et qui ne seront plus matière à discussion, non pas sans doute de faire disparaître les délits et les crimes, mais de prend"- les mesures, soitpré- Tentives, soit répressives, les plus propres à les réduire i leur minimum? Cette science conduirait évidemment & la constitution d'une hygiène sociale. Notre ignorance

seule nous empêche de sentir combien elle nous manque. Cette hygiène sociale ne donnerait d'ailleurs pas des préceptes identiques pour des sociétés différentes, pas plus que l'hygiène du corps ne recommande la môme manière de vivre dans nos climats ou sous les tropiques. Précisément parce qu'elle serait fondée sur la science des lois des phénomènes et sur la connaissance du passé de chaque société donnée, elle saurait prescrire à chacune ce qui lui conviendrait le mieux.

Les mêmes considérations s'appliquent à l'organisation économique, à l'organisation politique, à la pédagogie, etc. Toutes les séries importantes de phénomènes sociaux doivent être d'abord étudiées d'une façon scientifique, et de cette étude sortira l'art rationnel qui pourra les améliorer. Mais elles ne sauraient ni être étudiées, ni surtout être amendées isolément. Comme Auguste Comte l'a montré, le a .consensus » caractéristique des faits sociaux est tel que l'évolution ou les variations d'une série donnée (par exemple de la série économique) ne sauraient être comprises sans la connaissance des autres séries dont l'influence se fait sentir continuellement sur la première, qui réagit sur elles à son tour. C'est pourquoi l'art social rationnel ne pourra pas se fonder sur la science de certaines catégories de phénomènes, plus accessibles ou mieux connus, à l'exclusion des autres. Il utilisera toutes les sciences sociologiques, comme l'art médical utilise la plupart des sciences biologiques, et même, par surcroît, des sciences physiques et chimiques. Sans doute, le principe de la division du travail s'appliquera ici comme ailleurs, pour le plus grand profit de la science théorique. 11 sera très avantageux, et tout à fait légitime, de « diviser les difficultés pour les mieux résoudre ». La vaste science de la nature sociale se ramifiera en un grand nombre de branches. Mais, au point de vue de l'application, l'intime

solidarité des séries s'oppose à toute intervention, même rationnelle, dans une seule d'entre elles, qui ne tiendrait pas compte du contre-coup certain sur les autres séries, et des chocs en retour qui se produisent inévitablement. L'histoire est pleine des surprises fâcheuses que cette solidarité ignorée a causées aux empiriques de l'art politique. Une fois connue, au contraire, elle donne un sentiment très vif de la difficulté, des dangers, et souvent de l'inutilité d'une intervention.

Rien de plus instructif, à cet égard, que la querelle retentissante, et toujours renaissante, qui met aux prises, au sujet de la prostitution, les réglementaristes et les abolilionnistes. Chaque fois que la discussion se rouvre, la même impossibilité de la limiter reparaît. Aussitôt, et en dépit de tous les efforts, les questions les plus générales se posent. Comment concilier le respect de la liberté individuelle avec la protection de la santé publique ? La prostitution doit-elle être soumise à des lois spéciales? Comment se fait-il qu'elle subsiste et se développe, humiliant démenti à nos belles phrases sur le respect dû à la personne humaine? N'est-ce pas que toute notre organisation sociale en est solidaire, et que, pour la faire disparaître, avec les maux qu'elle produit à son tour, il ne faudrait pas moins qu'une transformation radicale de la condition des propriétés et des personnes ? Aussi voyonsnous que la conscience générale la condamne en principe, et s'en accommode en fait. Contradictions dont la science aura dû fixer les origines et les causes, avant que Tart social rationnel y puisse porter remède. De même que le médecin, avant de formuler sa prescription, tient compte à la fois des indications générales et des contre-indications spéciales à l'état de son malade, de même l'arl social ne s'appliquera pas automatiquement, pour ainsi dire comme une formule algébrique, mais tiendra compte.

CONSÉQUENCES PRATIQUES Zll

dans chaque cas particulier, de l'ensemble des circonstances propres à ce cas. Et, comme le médecin encore, lorsque son intervention entraînera plus d'inconvénients que d'avantages, il s'abstiendra. Car, si tout malade n'est pas guérissable, il n'est pas certain non plus que toute société soit améliorable. Peut-être en est-il qui ne peuvent que continuer à végéter telles qu'elles sont, ou à mourir. A quoi tient-il qu'une société donnée soit vigoureuse, résistante, expansive, et sorte comme rajeunie de crises terribles, tandis que d'autres paraissent subir une sorte de processus de décadence et de lente paralysie ? Le fait est certain : les conditions en sont-elles physiologiques, économiques, morales, ou, si un grand nombre de causes y sont intéressées, comme il est très probable, quelles sont-elles, et pour quelle part chacune entre-t-elle dans l'effet total ? Sur ce point encore, nous nous heurtons à notre ignorance de la « nature » sociale, et des lois qui la régissent. Seules, les religions et les philosophies de l'histoire ont répondu jusqu'à présenta cette sorte de questions. A peine commençons-nous à concevoir qu'un jour la science y répondra à sou tour.

Les prescriptions de Tart rationnel ne valent que pour une société et dans des conditions données. — Nécessité d'une critique des obligations édictées par notre propre morale. — Impossibilité de leur reconnaître une valeur immuable et universelle. — Hypocrisie sociale naissant de l'enseignement moral actuel. — Gomment la morale existante peut être un obstacle au progrès moral.

Nous pouvons maintenant, non pas déterminer d'une façon plus précise ce que sera l'art social rationnel — • toute tentative de ce genre serait vaine, dans l'état

actuel de notre science — mais en mieux voir le rapport à notre morale pratique. En premier lieu, il n'est pas destiné à se substituer entièrement à elle ; elle ne devra pas disparaître pour lui faire place. Le craindre, ou l'espérer, c'est revenir une fois encore à la conception que nous avons critiquée sous bien des formes, à savoir, que la morale est « à faire », et qu'il' dépend de nous de la faire « telle ou telle ». Au contraire, tout notre effort a été de montrer comment la morale, dans une société donnée, est étroitement solidaire des autres séries de phénomènes sociaux,, et constitue, avec ces séries, la réalité sociale existante. C'est sur. cette réalité que l'art rationnel devra agir. Non pas pour la transformer, comme par un coup de baguette magique, comme s'il ne tenait qu'à nous de la faire disparaître tout d'un coup, et de la remplacer par une autre toute différente, mais pour la modifier, dans les limites assez étroites oii la connaissance des lois rendra notre intervention possible.

La morale pratique, se donnant pour rationnellement fondée, prétend à une valeur universelle pour les obligations qu'elle formule. Elle, légifère, selon l'expression de Kant, non seulement pour tous les hommes de tous les temps et de tous les pays, mais pour tout être libre et raisonnable. En fait, ses préceptes positifs sont l'expression d'un ordre social donné, applicables seulement dans cet ordre social, impraticables et même inintelligibles pour les contemporains qui appartiennent à une civilisation différente. Aussitôt que l'on sort des formules très générales mais indéterminées, « soyez justes, soyez bienfaisants », et qu'il s'agit de fixer les droits et les devoirs respectifs dont le respect s'appellera justice, les divergences irréductibles apparaissent. Le musulman ne comprend plus l'occidental. Mais l'universalité apparente des principes dissimule la particularité réelle des préceptes.

La position de l'art rationnel est précisément inverse. Il ne prétend pas à une universalité de droit. Comme il se' fonde sur l'étude positive de la réalité sociale, et comme cette étude conduit à reconnaître qu'il existe, en fait, non pas une société humaine, mais des sociétés, qu'uni longue solidarité avec leur propre passé fait aujourd'hui profondément différentes les unes des autres, il n'hésite nullement à avouer que chacune de ces sociétés a sa morale, comme sa langue, sa religion, son art, ses institutions. Et, sans méconnaître ce que l'étude comparée pourra révéler de commun dans le développement des morales des différentes sociétés, l'intervention scientifique ne consistera pas en des mesures identiques partout, mais elle sera réglée à la fois par ce que les cas auront de différent et par ce qu'ils auront de commun» Supposé, par exemple, que nous ayons une connaissance scientifique de notre propre société, dans son passé et dans son présent, et de môme une connaissance scientifique du présent et du passé de la société chinoise, les applications de cette connaissance à l'amélioration de l'une et de l'autre société ne coïncideraient certainement pas.

Plus modeste dans ses prétentions que notre morale pratique actuelle, cet art social est, en réalité, plus large-»ment humain. Caria morale pratique actuelle, s'imaginant légiférer pour l'homme « en soi », se contente, en réalité, d'hypostasier sous le nom d'humanité l'homme de notre civilisation et de notre temps. Après quoi, elle se croit en droit d'exiger, pour tout ce qui lui apparaît comme obliga toire, le même respect absolu. Le champ de sa spéculation abstraite est indéfini ; le rayon de sa vision réelle est très limité. Il en est tout autrement de l'art social rationnel, qui suppose comme condition préalable et indispensable l'étude sociologique, c'est-à-dire l'étude comparée et critique des morales existantes. Et de cette étude pourront

sans doute sortir des indications pratiques précieuses, que jamais la réflexion n'aurait pu obtenir par l'analyse abstraite d'une morale ou d'une société unique.

Beaucoup de consciences s'effraient ou se révoltent peutêtre à l'idée de prendre une attitude critique à l'égard de leur propre morale. Elles y voient une profanation, une dérision de ce qu'il y a de plus sacré à leurs yeux. Cette opposition sentimentale énergique, irréfléchie et comme instinctive, nous l'avons déjà rencontrée plusieurs fois. Elle serait une preuve nouvelle, s'il en était besoin, du fait que la « morale » est une réalité sociale objective au même titre que la religion, par exemple, et le droit, et qu'elle ne s'évanouira donc pas plus qu'eux, pour avoir été étudiée comme eux scientifiquement. Mais on peut aller plus loin. Ce n'est pas un paradoxe de soutenir que l'attitude critique à l'égard de notre propre morale, loin d'en menacer l'existence, est très propre, au contraire, à en favoriser et à en accélérer le progrès. Elle contribuera à aff'aiblir une des résistances les plus opiniâtres qui s'opposent à sa marche.

Parmi ces résistances, en effet, il n'en est pas déplus difficile à vaincre que le respect dont la conscience commune enveloppe et protège indifféremment toutes les façons d'agir, toutes les obligations ou interdictions, tous les droits et devoirs que la génération précédente lui a transmis. Inquiétée sur un point, elle se hérisse pour ainsi dire tout entière. Elle se présente toujours comme un bloc, qui ne souffre d'être entamé sur aucune de ses faces. Gomme, d'autre part, elle se sentétroitement solidaire des croyances religieuses et des institutions, juridiques et autres, elle ■veut être intangible, et elle y réussit presque toujours. C'est ainsi que, malgré la diversité des morales, évidente si l'on regarde l'ensemble des civilisations, la stabilité de chacune d'elles dans chaque civilisation existante

lui permet, quand elle se réfléchit dans la spéculation philosophique, de se prendre pour immuable, et par suite pour absolue et éternelle. L'illusion s'explique, bien qu'elle ne se justifie pas. En fait, la morale évolue avec une extrême lenteur. Dans les sociétés très stables, comme la Chine, elle peut paraître entièrement immobile : c'est à peu près ainsi que la présente M. de Groot. Dans les sociétés à marche rapide, comme la nôtre, sa solidarité nécessaire avec les autres séries sociales (religieuse, intellectuelle, économique, etc.) l'oblige à évoluer comme elles. Encore le fait-elle plus lentement, et souvent au prix des conflits les plus graves.

Que la morale existante puisse être ainsi, par la ténacité avec laquelle elle défend indistinctement tout ce qui la compose, un obstacle au progrès moral, ce n'est qu*un cas particulier d'une loi connue depuis longtemps. On peut en dire autant de l'organisation générale d'une société donnée, par rapport à son progrès en général : on peut faire la même observation sur telle ou telle série sociale en particulier. Rien ne nous paraîtrait même plus conforme aux conditions d'existence de la a nature sociale », si nous n'avions une tendance — instinctive ou acquise, peu importe, mais presque irrépressible, — à nous représenter cette nature comme organisée et dirigée par le a principe du meilleur». Dans toute société humaine, des forces très énergiques, dont nous ne connaissons pas encore scientifiquement les lois, s'emploient au maintien et à la conservation de ce qui est (langage, institutions, droit, morale, etc.) et font contrepoids aux forces, aussi peu connues que les premières, qui tendent à amener des changements. Mais qui nous garantit que ces forces agissent, les unes et les autres, de façon à produire comme résultante un état satisfaisant? Et ce qui est satisfaisant, utile, indispensable môme à un moment donné, ne peut-il devenir tout le contraire après

un certain temps? Par exemple, l'habitude de spéculen abstraitement sur des concepts, qui nous vient des- Grecs, est un des legs les plus précieux que ce peuple admirable nous ait laissés. Sans lui, nous n'aurions eu, ni notre philosophie, ni sans doute nos sciences. Mais il vient un moment où la dialectique abstiaite, opérant sur des concepts, loin de servir au. progrès de la science, lui est au contraire un obstacle : c'est cette habitude qui a paralysé, au moins en partie, les sciences dites morales et sociales. L'organisation domestique et économique de la Chine actuelle a été, pour autant que nous sachions, un progrès sur son état antérieur ; mais, plus tard, cette organisation semble avoir frappé la civilisation chinoise d'un arrêt de développement. En France, le Code civil, il y a uil siècle, a marqué un progrès, du moins sur un grand nombre de points, en comparaison de l'état juridique antérieur; maison commence à sentir très vivement qu'il s'oppose, à son tour, au progrès, et qui sait quand cet obstacle pourra être surmonté ?

En un mot, toute institution qui consolide et matérialise, pour ainsi dire, un progrès acquis, tend à devenir un empêchement à l'égard du progrès ultérieur. Ce qui était protection devient tyrannie. La forteresse devient prison, le droit devient privilège. Pour déraciner ensuite les tyrannies, pour démolir les prisons, pour abolir les privilèges, la violence est trop souvent nécessaire.

Dans les sociétés à marche relativement mpide, telles quo la nôtre, comme toutes les séries sociales n'évoluent pas pari passu, la résistance au changement devient parvticulièrement sensible pour certaines d'entre elles, et pour la morale plus que poui" toute autre. La conscience générale sent sa stabilité menacée par l'évolution commune de l'organisation sociale. Elle s'alarme instinctivement de cette menace, et elle s'efforce d'y parer par une affirmatiort

d'autant plus énergique de l'immutabilité de la morale. Effort louable peut-être dans son principe, mais qui a pour conséquence nécessaire une sorte d'hypocrisie généralisée.

Par une convention tacite, les consciences individuelles feignentd'acceptercommeobligatoiresdeprétendusdevoirs qu'elles ne se sentent plus réellement obligées de remplir. Que l'on parcoure la liste des devoirs, — devoirs envers soi-même, devoirs envers autrui, devoirs envers Dieu — ■ qui figurent, aujourd'hui encore, dans les manuels de morale, religieux, laïques, ou neutres, et l'on verra combien iî en est qui, pour la conscience actuelle, n'ont plus qu'une réalité illusoire et verbale. — Mais, pourrat-on dire, il en a toujours été ainsi. Jamais, en eiTet, la conscience morale commune n'a correspondu exactement, dans le détail de ses prescriptions, à l'état d'avancement des autres séries sociales : il suffit qu'elle se trouve assez en harmonie avec elles pour qu'elle ne soit pas choquée par les contradictions. — Il est vrai ; mais le désaccord que nous signalons ne porte pas seulement sur des points dedétail.Iltoucheaux questions fondamentales, à la conception même de la vie. Ce qui le prouve, c'est r« indifférence » de l'homme d'aujourd'hui à l'égard de plusieurs de ces devoirs traditionnels. A d'autres époques, il ne les remplissait peut-être pas mieux, mais au moins il les violait, et il savait qu'il les violait. Ils étaient présents à sa conscience; ils se faisaient sentir à elle parle commandement, et, au besoin, par le remords. Maintenant on ne les transgresse plus,onles ignore. Pourquoi ? Parce queles croyances religieuses qui en étaient l'âme et la raison d'être se sont elles-mêmes affaiblies, et ne peuvent plus leur servir de soutien. Aussi, comme chacun de nous sait fort bien distinguer ce qui est l'objet d'une sanction réelle de la conscience commune, et ce qui n'est commandé oa

interdit par elle que verbalement, pour la forme, il s'ensuit que notre morale réelle ne coïncide plus avec la morale que nous professons. Parmi les obligations que tous font semblant de reconnaître, il en est, et de fort importantes en apparence, qae personne ne se soucie plus de remplir. Ce n'est pas, comme jadis, parce que notre faiblesse, notre égoïsme, ou nos passions nous en empêchent : c'est qu'au fond elles ne sont plus senties comme des obligations.

On alléguera peut-être que cette hypocrisie universelle ne cause pas grand dommage, précisément parce qu'elle est universelle et qu'elle ne trompe personne. — Ce dernier point fût-il exact, les conséquences de cette hypocrisie n'en seraient pas moins graves socialement. D'abord, elle vicie et corrompt l'enseignement moral. Les qualités de droiture, de franchise, de respect de soi-même et d'autrui, que cet enseignement devrait développer avant toute autre, sont par là irrémédiablement compromises. Chaque enfant doit professer en paroles des respects qu'il n'éprouve nullement en réalité, et qu'il ne voit éprouver par personne autour de lui. On lui enseigne à mépriser le mensonge, mais on le pratique dans cet enseignement même, et on lui donne le goût et l'habitude de le pratiquer aussi : étrange école de moralité ! En outre, l'habitude d'affirmer que nous croyons ce que nous ne croyons pas ajoute une difficulté de plus, et non des moindres, à toutes celles qui s'opposent déjà à ce que nous voyions les choses telles qu'elles sont. Elle rend plus pénible et plus rare l'effort nécessaire pour subordonner nos imaginations à la connaissance objective du réel. Enfin, en maintenant opiniâtrement la réalité apparente de ce qu'on peut appeler des « superstitions » sociales, elle incline la conscience morale à conserver aussi les croyances surannées de tout ordre, les institutions périmées, tout ce

CONSÉQUENCES PRATIOUES 55?5

qui enfin, dans l'état actuel de la société, représente le poids mort du passé arrêtant le progrès.

Si fâcheux que soient ces inconvénients, il ne suffirait sans doute pas d'y insister pour mettre fin à l'hypocrisie qui les produit. La forcer à disparaître n'est pas affaire de simple persuasion. Le seul moyen peut-être d'y parvenir serait de s'attacher à la connaissance objective et scientifique de la réalité sociale, puisque cette connaissance ferait distinguer ce qui est vraiment vivant et réel de ce qui ne l'est plus qu'en apparence. C'est de là que partirait l'action efficace de cet « art social rationnel », dont nous n'avons encore que l'idée.

Conclusion. Schème général provisoire de l'évolution des rapports de la pratique et de la théorie en morale. Trois grandes périodes. Disparition, dans la troisième, des postulats religieux, fmalisles, anthropocentriques. — Étude de la réalité sociale par une méthode scientifique. — Applications possibles de cette science dans l'avenir.

Si maintenant, abandonnant le point de vue de la pratique, nous revenons à considérer les morales humaines du point de vue du savoir, dans leur diversité concrète, en allant des plus humbles aux plus avancées, nous pourrons en distinguer trois formes principales, sans prétendre qu'elles doivent traverser toutes nécessairement les mêmes stades d'évolution. Rien ne permet d'affirmer, a priori^ qu'il doive en être ainsi, et rien ne le prouve non plus, a posteriori^ jusqu'à présent.

Dans une première forme, qui se rencontre encore dans les sociétés inférieures, et qui a très probablement existé

citez les autres, la morale d'une société donnée, à un moment donné, est purement et simplement ce que les croyances religieuses, les institutions, l'état économique, les conditions ambiantes et le passé de cette société font qu'elle est. Elle est fonction des autres séries de phénomènes sociaux, et, s'ils évoluent, son évolution suit la leur, suivant des lois que nous ignorons encore, avec plus ou moins d'exactitude et de rapidité. Elle en dépend uniquement : ses singularités, ou du moins ce qui parait tel à nos yeux, ont leur explication dans l'ensemble social dont elle fait partie. On peut donc la dire « spontanée » ; non qu'elle apparaisse sans raison visible, puisquau contraire tout y a sa raison dans la réalité sociale donnée, mais parce que la réflexion n'intervient ni pour la produire, ni pour la modifier, du moins d'une façon appréciable. A cette période, chaque individu connaît ses obligations morales comme il parle sa langue, comme il pratique sa religion, comme il vit sa vie sociale. Sa conscience morale, indistincte ou peu distincte de celle du groupe, dépend de certaines représentations collectives, qui déterminent sa conduite : se demander d'où elles viennent et sur quoi se fonde leur autorité est une idée qui ne se présente pas à lui. Si elle lui était suggérée, elle lui resterait entièrement incompréhensible. Les sentiments qui accompagnent ces représentations collectives n'en sont que plus énergiques : voyez, par exemple, les cas si nombreux où l'homme qui a violé, même involontairement, un tabou, tombe dans un désespoir mortel.

Le signe le plus caractéristique de cette période est la « particularisation » des pratiques morales. Elles sont autres pour l'homme, autres pour la femme ; autres pour le membre du totem, du clan, de la famille, et pour celui qui n'en est pas membre ; autres à l'égard de telle ou telle catégorie de personnes, à l'égard de cet animal-ci

OU (le celui-là, à telle époque de Tannée ou à telle autre, en tel lieu ou en tel autre, en temps de paix ou en temps de guerre, etc. Le réseau des obligations et des inlerdictions peut être extrêmement complexe, et d'une complexité organique, comparable à celles des langues plutôt qu'à celle des œuvres de la réflexion humaine. L'individu les subit et s'y conforme sans les ramener à un principe. Il accepte chaque obligation et chaque interdiction spéciale sans s'inquiéter de rechercher pourquoi elle est définie et formulée de cette façon, et non d'une autre. Beaucoup de morales humaines n'ont pas dépassé ce point. Dans les sociétés supérieures, il subsiste un grand nombre d'individus chez qui cette forme de la conscience morale est encore reconnaissable.

Le second stade est celui oh la réflexion commence à s'appliquer à la réalité morale, mais non pas tant pour la connaître — n'ena-t-on pas la connaissance immédiate dans les ordres de la conscience ? — que pour la régler et la légitimer aux yeux de la raison. Un efl'ort d'analyse et de généralisation tend à déterminer les idées du bien et du mal, du juste et de l'injuste, de la vertu et du vice, du mérite et du démérite, etc. C'est, sous forme abstraite, l'œuvre des moralistes, des psychologues, des philosophes, et, sous une forme moins systématique, l'œuvre des conteurs et des poètes. Il est peu de sociétés humaines où cet effort ne se soit produit. Mais, dans les sociétés qui ne sont pas intellectuellement très avancées, les conteurs et les poètes sont surtout des voix qui expriment les représentations et les sentiments collectifs, et, dans les sociétés les plus développées, les psychologues, les moralistes, les philosophes même emploient une méthode soit d'observation immédiate et surtout littéraire, soit d'analyse dialectique et surtout conceptuelle, qui ne les conduit pas très avant dans la connaissance positive de la réalité

28^ LA MORA.LE ET LA SCIENCE DES MCXîURS

sociale* Leur tentative n'en est pas moins de la plus haute importance. En essayant de fonder les pratiques morales sur un principe qui leur soit propre, elle ne rompt pas la solidarité invincible qui les relie aux autres séries sociales; mais elle contribue à dégager cette série de celles avec lesquelles elle est plus spécialement en rapport (croyances et pratiques religieuses, institutions juridiques). Elle lui procure une indépendance relative, et par là même elle modifie dans une certaine mesure la réalité sociale existante. Car, si lâche que soit en effet le lien entre la morale théorique et la morale pratique d'une société donnée, le seul fait que la morale pratique est représentée (même à tort) comme déduite de la morale théorique, tend à introduire un peu d'ordre logique, et par suite plus de raison, dans l'ensemble des pratiques traditionnelles. Nul doute, par exemple, que la réflexion philosophique des Grecs n'ait exercé une influence sur l'évolution de leur morale, et, par elle, sur la morale de tout l'Occident civilisé.

Le signe caractéristique de cette période est l'universalisation des principes de la morale. Dans la phase précédente, la réalité sociale objective s'imposait simplement à chaque individu sous forme d'obligations et d'interdictions, et le respect qu'elle inspirait et exigeait avait quelque chose de religieux. Pour la réflexion philosophique, ce sentiment se laïcise. L' « impérativité » des prescriptions, pour devenir intelligible, se fonde sur l'universalité des principes d'où elles sont censées découler. De là des « systèmes » de morale, qui rattachent la riche complexité de la vie morale à un principe unique, comme les métaphysiques ramènent toute la réalité phénoménale à l'absolu de l'être. La portée universelle des

* Voyez plus haut, ch. yi, § I, p. 168-173.

principes est admise sans difficulté, parce qu'ils paraissent rationnels, et surtout parce qu'à cette période la pensée philosophique « réfléchit » en eff'et la réalité morale existante, mais ne la critique pas. Fait significatif: un caractère analogue se retrouve jusque dans les doctrines empiriques. Tout opposées qu'elles sont à l'a jonon, à l'absolu, à tout ce qui dépasse l'expérience, elles prétendent aussi déterminer, par la méthode qui leur est propre, la conduite de l'homme en général, le bien, le juste, etc. Et dans leurs doctrines, non moins que dans les systèmes rationalistes, le désaccord éclate entre l'universalité apparente des formules et la particularité effective des obligations enseignées.

Enfin, nous voyons aujourd'hui s'annoncer, dans les sociétés les plus avancées au point de vue intellectuel, une troisième période, oiî la réalité sociale sera étudiée objectivement, méthodiquement, par une armée de savants animés du même esprit que ceux qui, depuis longtemps, se sont attaqués à la nature inorganique et à la nature vivante. Dans cette période, dont on peut à peine dire qu'elle commence, et dont nous avons essayé de définir les idées directrices, on se persuaderait qu'une réalité très vivement sentie peut néanmoins être très mal connue, et que telle est rf-^cisément la réalité morale qui s'impose à chacun de nous. On se rendrait compte, en même temps, que cette réalité morale est autre dans d'autres civilisations, qui ont chacune leur évolution indépendante : d'oii la possibilité, et môme la nécessité, d'une étude comparative. x\près s'être ainsi familiarisé avec l'idée de la pluralité des morales, qui correspondent, à chaque époque donnée, à l'ensemble desconditions existant dans chaque société considérée, on serait préparé à la recherche des causes religieuses, économiques, etc., qui ont agi sur elles. Cette recherche suppose évidemment la constitution

Lbvy-Bruhl. — La morale. 19

iOO l'A MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS

tant des sciences sociologiques particulières que de la sociologie générale. Plus tard, dans un avenir qu'il nous est à peine permis d'entrevoir, ces sciences seront assez avancées pour rendre possibles des applications. Des arts rationnels apparaîtront, donnant à l'homme un pouvoir sur la nature « sociale » analogue, sinon égal, à celui qu'il exerce déjà sur la « nature » physique. Nous en voyons quelques commencements, encore faibles, en pédagogie, par exemple, et en économie sociale. Dans l'intervalle, notre société continuera de vivre avecla morale qui lui est propre. Malgré le travail critique, inséparable de la recherche scientifique, il n'y a pas lieu de craindre pour cette morale une décomposition rapide, les forces sociales qui tendent à la conserver, même dans ses parties surannées ou mortes, étant de beaucoup supérieures aux forces qui tendent à la modifier, du moins dans l'état actuel de notre société.

Le trait le plus caractéristique de cette période — autant que nous pouvons nous hasarder à le définir — est l'habitude constante de considérer la morale d'une société donnée, même de la nôtre, dans son rapport nécessaire avec la réalité sociale dont elle est une partie. Attitude à la fois modeste et critique. On ne pense plus que la conscience morale du siècle oij l'on vit et du pays que l'on habite, soit précisément, par une coïncidence merveilleuse, la conscience absolue, législatrice de ce que tout être raisonnable et libre est tenu de faire ou de ne pas faire, de toute éternité. On se demande plutôt si elle ne garde plus de vestiges de l'état inférieur ou sauvage, qui nous paraît si loin de nous et dont nous sommes pourtant encore si près ; si nous n'obéissons pas souvent, sans le Bavoir, à des représentations et à des sentiments collectifs dont l'origine et le sens sont perdus pour nous, et dont il faudrait examiner l'importance pour notre état actuel ; si

enfin, avant de construire la morale meilleure oii nous aspirons, nous n'avons pas à apprendre d'abord ce qu'est la morale que nous pratiquons.

La connaissance de la nature physique, si imparfaites et si jeunes que soient encore nos sciences, a affranchi les esprits d'une foule de conceptions puériles ou absurdes, de préjugés, de croyances sans fondement, et de systèmes imaginaires; en même temps, elle nous a ouvert le monde de Finfiniment grand et de l'infiniment petit, qui parle plus puissamment à notre âme que ne faisait le monde fini, avec la terre et l'homme au centre. On peut présumer que les sciences de la réalité sociale ne seront ni moins libératrices, ni moins fécondes. Elles aussi, elles affranchiront peu à peu l'esprit des conceptions puériles et absurdes, des croyances mal fondées et des systèmes imaginaires, et, par une conséquence immédiate, elles feron disparaître, plus ou moins vite, mais sûrement, les pratiques inutiles, barbares, malfaisantes, et les sentiments inhumains quiy sontattachés. De même encore, la « nature sociale » que nous feront connaître ces sciences surpassera sans doute de beaucoup, en complexité vivante et en intérêt pathétique, le « monde moral », le « règne des fins », et la « cité de Dieu », pauvres et monotones imaginations que les théologiens et les philosophes se sont transmises jusqu'à présent.

Bref, pour emprunter à George Eliot un mot profond : We are ail born in moral stupidity. (Nous naissons tous dans un état de stupidité morale.) Cette réflexion s'applique aux sociétés comme aux individus. Si nous voulons sortir de cet état, la seule voie qui nous offre quelque chance de succès est celle de la science. Socrate et ses grands disciples l'avaient admirablement dit. Revenons à leur idée; mais, instruits par l'expérience des siècles et par le Uiccès des sciences de la nature physique, ne revenons

pas à leur méthode. Laissons l'analyse dialectique des concepts. Mettons-nous modestement, mais résolument, à Tétude de la réalité sociale, c'est-à-dire à l'analyse scientifique du passé des difiérentes sociétés humaines et des lois qui régissent les différentes séries de phénomènes sociaux et leurs rapports. Prenons ainsi conscience et de notre ignorance, et de nos préjugés. Mesurons, s'il est possible, tout ce que nous avons à apprendre, et aussi tout ce que nous avons à désapprendre. L'énormité de la tâche ne nous effrayera pas, si nous réfléchissons qu'elle sera l'œuvre de siècles, et que chaque génération aura bien mérité des suivantes, si elle a fait seulement un peu de ce qui est à faire, défait un peu de ce qui est à défaire. Sans doute, nous ne pourrions même pas entrevoir celte tâche, sans le travail accumulé des générations qui nous ont précédés. Mais dire que nous concevons la réalité morale comme un objet de science, implique précisément que nous n'acceptons pas tout l'héritage du passé avec un sentiment uniforme et religieux de respect. Nous nous sentons tenus, au contraire, de le soumettre à un examen critique; non pas d'après notre sentiment individuel ou collectif, qui ne saurait avoir qu'une valeur subjective, mais d'après la connaissance scientifique, objective, de la réalité sociale.

Nous sommes donc toujours ramenés à l'idée du savoir qui affranchit. Mais n'imaginons pas que cet affranchissement se produise de lui-même, ni qu'une sorte de nécessité bienfaisante assure par avance le progrès des sciences. Le spectacle que nous donne l'histoire de l'humanité est tout autre : nous n'y voyons presque, au contraire, que des sociétés arrêtées dans leur développement, végétant ou périssant, ou soumises à un ensemble de conditions qui n'a pas permis un progrès décisif à la connaissance positive de la nature. La Grèce seule a fait

une radieuse exception, et nous vivons encore de son esprit. Toutefois, nous n'en vivrons vraiment que s'il est actif en nous, c'est-à-dire, que si nous poursuivons la conquête méthodique de tout le réel par la science. Il nous faudra il est vrai, vaincre une redoutable force d'inertie. Pour organiser et pour mener à bien l'étude objective de la « nature morale », nous avons à nous délivrer d'habitudes mentales et de préventions que les siècles écoulés ont rendues à la fois tyranniques et vénérables. Mais cet effort qu'il faut donner, notre société ne s'y dérobera pas : d'abord, parce qu'elle le sent nécessaire et que des esprits vigoureux l'entreprennent déjà; puis, parce que le succës et les progrës interrompus des sciences de la nature physique lui servent à la fois d'exemple et d'encouragement.

CHAPITRE PREMIER Il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de morale théorique.

r. Conditions générales de la distinction du point de vue théorique et du point de vue pratique. — Cette distinction se fait d'aulanl plus tardivement et difiicilement que les questions considérées touohent davantage nos sentiments, nos croyances et nos intérêts. — Exemples pris des sciences de la nature et en particulier des sciences médicales. . . , , 1

IL Application au cas de la morale. — Sens particulier que les philosophes ont donné ici aux mots de « théorie » et de « pratique ». — La morale serait une science normative, ou législatrice en tant que théorique. — Critique de cette idée. — En fait, les morales théoriques sont normatives, mais non pas théoriques 7

IIL L'antithèse morale entre ce qui est et ce qui doit être. — Différents sens de « ce qui doit être » dans les morales inductives et dans les morales intuitives. — Imoossibililé d'une morale déductive a priori. — Raisons sentimentales et torces sociales qui se sont opposées jusqu'à présent à des recherches proprement scientifiques sur les choses morales 14

IV. Idée d'une réalité morale qui serait objet de science comme la réalité physique. — Analyse de l'idée positive de « nature ». — Comment les limites delà « nature » varient en fonction des progrès du savoir scientifique. — Quand et sous quelles conditions un ordre donné de faits devient partie de la « nature ». — Caractères propres Je la icalité morale 24

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