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PREMIÈRE PÉRIODE : L^ÉGOÏSME BRUTAL

Les découvertes récentes d'une science toute moderne, l'anthropologie ou science de Thomme , en s*ajoutant aux observations des voyageurs relativement aux mœurs des populations sauvages, nous permettent do nous faire une idée à peu près exacte des conditions matérielles et morales qui s'imposèrent, durant des milliers de siècles, à Texistence de nos premiers ancêtres. Nous allons essayer d'en tracer un tableau résumé, en marquant autant que possible la suite et le progrès des transformations qui ont lentement amené la brute des premiers temps au développement physique, moral et intellectuel dont Thomme civilisé est si lier aujourd'hui.

On sait que la croûte qui constitue Tenveloppe de notre planète s'est peu à peu condensée et durcie par le refroidissement progressif des matières diverses qui se trouvaient à la surface et par conséquent étaient les plus exposées au

rayonnement. Mais ce refroidissement ne s'est pas opéré tranquillement, comme celui d'une marmite d'eau bouillante qu'on a ôtée du feu. A mesure que l'extrême superficie se contractait et se resserrait en se refroidissant, la masse intérieure, restant incandescente, continuait à lancer à la sur- ' face des flots de matières fondues, qui refoulaient, brisaient, remplaçaient les premières, puis se refroidissaient à leur tour, jusqu'à ce que de nouveaux bouillonnements vinssent encore bouleverser la série des couches superposées.

Cependant, malgré ces déplacements et ces mélanges, qui ont persisté durant un temps dont il est impossible d'évaluer même approximativement la durée — il s'agit de millions d'années — les savants ont fini par déterminer, à certains signes que nous n'avons pas à exposer ici , l'ordre suivant lequel doit se classer la série des terrains qui se sont ainsi formés, et par leur donner des noms caractéristiques.

La géologie divise tout le passé en cinq âges, de durées très inégales, déterminés par la nature des végétaux et des animaux dont on trouve la trace ou les débris dans les différentes roches.

1° L'âge primordial ou archéolithique , divisé en trois périodes, laurentienne, cambrienne et silurienne, ne produit encore que des animaux et des végétaux aquatiques, d'abord peu nombreux et de structure absolument élémentaire, mais dont on suit le progrès dans la série ascendante des couches ; c'est l'époque des forêts d'algues, de conferves, de fucus, habitées par les rhizopodes, les mollusques et les crustacés. Les vertébrés, sous forme de poissons cartilagineux, ne paraissent qu'aux derniers étages des terrains siluriens.

2° L'âge primaire ou paléolithique (terrain dévonien, carbonifère, permien) est caractérisé par l'immense développement des forêts de fougères, aujourd'hui transformées en houille, et sur lesquelles nous trouvons les premières traces d'animaux terrestres et aériens, insectes et arachnides ; sur les bords des eaux peuplées de poissons de l'ordre inférieur, se traînent les amphibies et les reptiles aux formes étranges.

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3° L'âge secondaire, mésolithique , mésozoïque ( terrains trias, jurassique, crétacé) produit les conifères, les grands sauriens, les premiers oiseaux, les premiers mammifères (monotrèmes et marsupiaux) et les premiers poissons osseux. G*est un âge de grande activité vitale.

•io L'âge tertiaire ou cénolithique (terrains éocène, miocène^ pliocène) perfectionne les formations antérieures. C'est là qu'on trouve les oiseaux et les mammifères supérieurs. Dans la dernière période de cet âge, on croit rencontrer les premiers indices de la présence de l'homme, ou du moins de l'animal dont l'évolution organique doit plus tard faire un homme. Ces indices sont des traces de feu allumé intentionnellement,'des silex taillés et hrûlés, des os gravés et incisés, qui suffisent à établir d'une manière incontestable que, pendant les temps tertiaires, il a existé des êtres plus intelligents que les quadrumanes actuels. Espérons que de$ découvertes ultérieures nous apporteront des renseignement^ plus complets sur ces premiers ancêtres de l'homme. Ce qui est certain, c'est qu'à partir de ce moment la fixation des atomes et le refroidissement de la ci^oûte terrestre sont suffisants pour faire cesser la puissance créatrice de la matière. Il n'y aura plus que des transformations et perfectiaim^^ ments produits par la succession des milieux, par l'exerCice des organes et par la transmission héréditaire des types améliorés.

5** L'âge quaternaire, anthropolithique , est l'âge des hommes et des arbres cultivés. L'homme continue à perfectionner ses organes, et à la fin de cet âge, dans la dernière et la plus courte période, il arrive à une sorte de civilisation, caractérisée par la substitution de l'ustensile de pierre éclatée, taillée et enfin polie, au simple caillou des temps antérieurs, et qui sera elle-même remplacée par le métal, le cuivre et le fer, quand nous arriverons près de l'époque historique, c'est-à-dire celle où les hommes vivent en groupes bien déterminés et soumis à des lois.

Pour avoir une idée de ce que représente de temps, rela-

tivement à l'ensemble de la croûte terrestre, la période depuis laquelle existe rhomme^ il suffira de remarquer que cette période n'a ajouté qu'une couche insignifiante, enviroa 200 mètres, à Ténorme dépôt des âges précédents, épais de 40000, lequel est lui-même insignifiant, si on le compare à la longueur du rayon terrestre. Enfin, si Ton calcule la durée relative de chacune des périodes d'après l'épaisseur des couches, et qu'on divise en 100 parties égales le temps, quel qu'il soit, qui s'est écoulé depuis l'apparition de la vie sur la terre, on sera conduit à attribuer à l'âge primordial plus de la moitié de la durée totale : 53,3 ; — à l'âge primaire : 32, i ; — à l'âge secondaire : li ,5; — au tertiaire : 2,3 ; — au quaternaire : 0,5, un demi pour 100. Quant à la période d'alluvion, où s'est développé l'empire de l'homme, elle est certainement la plus courte des quatre périodes quaternaires. Et qu'est-ce que la durée de toute l'évolution organique depuis le commencement de l'âge primordial jusqu'à nos jours, si on la compare aux temps qui l'ont précédée et qui ont vu la formation de l'écorce terrestre, l'état igné, gazeux, annulaire, de ce qui est devenu notre sphéroïde, et la conden sation des éléments premiers en astres et en nébuleuses? (1)

Il n'en est pas moins vrai que, d'après les calculs de G. de Mortillet, ce dernier né du monde, l'homme, a commencé d'exister au moins 250 000 années avant la période historique^ c'est-à-dire celle où la civilisation est déjà assez avancée pour qu'il songe à conserver la trace des faits contemporains. Cette période remonte à 10000 ou 12000 ans au plus pour quelques civilisations précoces, comme celles de la Chine et de l'Egypte ; à 3000 ou 4000 poua quelques autres. Il s'en trouve même plusieurs qui ne remontent pas jusque là, sans parler des races pour lesquelles elle n'existe pas encore.

Qu'a fait la race humaine sur la terre, pendant toute la durée des siècles qui séparent sa première apparition dans l'ensemble de l'évolution organique du temps où elle a corn-

(1) André Lefèvre, la Philosophie, p. 476 et suiv. (Bibliothèque des sciences contemporaines.)

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mencé à écrire elle-même son histoire? C'est ce que nous allons tâcher de résumer d'après les découvertes de l'anthropologie préhistorique, qui nous permettent de reconstituer toute la série des développements de Tanimal humain, depuis le yahou primitif jusqu'à TAorno «a/^zen^ de Linnée, c'est-à-dire rhom me civilisé des temps historiques.

Le caractère essentiel de l'évolution organique, telle qu'elle résulte de l'étude attentive des séries observées dans les couches successives de Técorce terrestre, c'est un progrès constant dans la structure des êtres. «Plus on s'enfonce dans les profondeurs, où sont enfouis les restes des animaux et végétaux éteints, plus on y trouve de simplicité, d'uniformité, d'imperfection. Plus, au contraire, on se rapproche de la surface où règne l'homme, plus les rouages se compliquent, s'affinent et se coordonnent. {Depuis l'époque perdue dans la nuit des temps, où la vie a débuté par l'état colloïde et la cellule, elle n'a cessé d'accommoder des appareils mieux équilibrés à des milieux plus favorables. Si, laissant de côté le monde végétal, qui dès l'origine a suivi sa voie à part, et les plus humbles groupes de l'animalité, nous appliquons la loi du progrès aux organismes supérieurs, nous verrons les poissons, les amphibies, les reptiles, les oiseaux, avant de coexister, s'annoncer successivement par l'apparition de leur forme la plus rudimentaire, et le type mammifère évoluer graduellement des marsupiaux jusqu'à l'homme (2). »

Si à cette observation générale nous ajoutons la série des dérogations que constate la paléontologie dans la stabilité des groupes héréditaires, que nous nommons les espèces ; si nous considérons qu'un grand nombre de pièces trouvées par elle marquent des états mixtes et transitoires, et que de nos jours, sous nos yeux , l'horticulture et l'élevage provoquent artificiellement, par hybridation et métissage, l'apparition de variétés innombrables parmi les végétaux et les animaux domestiques ; si nous songeons enfin que l'em-

(l) André Lefèvre, la Philosophie ^ p. 476. (Bibliothèque des sciences contemporaines.)

bryon humain, avant de revêtir définitivement la forme humaine, passe par une suite de transformations qui reproduisent toute la série des manifestations de la vie, tour à leur simple cellule, végétal à trois et quatre feuillets, têtard à branchies, mammifère à queue ^ finalement primate et bipède ; et qu'enfin arrivé à l'état parfait, il porte des organes atrophiés, rudimentaires , qui survivent à leur usage, comment hésiter à admettre que tous les animaux contemporains, et rhommc comme tous les autres animaux, sont les produits perfectionnés d'une série de transformations qui donnent toute la suite de l'évolution organique?

Gomment se sont opérées ces transformations? C'est là une question qu'il serait trop long de traiter ici et pour laquelle nous ne pouvons que renvoyer aux livres de Lamarck, de GeofiFroy-Saint-Hilaire, d'Oken, de Wallace et surtout de Darwin. Pour l'objet que nous poursuivons, il nous suffit de les constater et de faire remarquer que le développement des facultés morales et intellectuelles dans l'animalité en général, et dans l'humanité en particulier, suit une direction qui se résout en une progression , laquelle s'explique par la multiplicité des expériences et par les perfectionnements de l'organisme (1).

(1) Il y a progrès, en somme, puisque l'homme moderne est supérieur à l'homme préhistorique. Mais, à regarder dans le détail^ ce progrès est bien intermittent et singulièreuient mélangé. D'ailleurs il faut tenir grand compte des difficultés de toutes sortes qui gênent les recherches et font hésiter les conclusions. M. André Lefèvre en a tracé un tableau saisissant :

« Tant que l'ethnologie se trouve en présence de caractères simples, comme la dolichocéphalie de Canstadt et de Cro-Magnon, comme la brachycéphalie de Furfooz, et de mœurs, d'industries aussi rudimentaires que celles des premiers habitants de la Gaule, elle parvient, sinon à découvrir les origines, au moins à définir assez complètement les groupes. Mais à mesure que les croisements se compliquent, que les couches se superposent, et qu'à la variété, elle-même changeante, des races et des sous-races, le milieu et l'éducation viennent ajouter les particularités individuelles, l'ethnologie est forcée de recourir à des moyennes aussi difficiles

naintenir qu'à supputer. Les indications qu'elle demande à l'ana-

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H serait infini et d'ailleurs à peu près impossible de suivre pas à pas tout le développement moral et intellectuel dans l'humanité. Nous nous bornerons à en marquer les grandes lignes (1).

L'homme primitif vit isolé. C'est assez dire qu'il n'a pas de morale sociale, la morale sociale se déterminant par la réciprocité. Il ne songe qu'au besoin immédiat, qui est le plus ordinairement celui de manger ; sa nourriture est un animal qu'il a tué d'un coup de bâton ou de pierre. Son industrie ne va pas au-delà. Cependant il connaît le feu et commence à s'en servir. «Plus tard, écrit André Lefèvre, paraissent les lourdes haches de silex, grossièrement taillées, les marteaux emmanchés, les javelots et les lances à fortes têtes. Les hommes qui se servent de ces armes pour combattre l'énorme mammouth, le rhinocéros aux narines cloi-

tomie, à la linguistique, aux statistiques de tout ordre, ne concordent pas toujours, et il est impossible de se rapporter à un terme de comparaison fixe et assuré. La forme et la capacité du crâne, la structure et le poids du cerveau, le développement inégal de ses régions diverses, la projection de la face, les courbes de la colonne vertébrale, l'économie des systèmes nerveux, veineux, artériel, la dimension des organes et des membres^ Tattitude et la taille, la coloration de la peau, l'implantation, Taspect, la coupe et la nuance des cheveux et des poils, et bien d'autres caractères physiques dont aucun ne peut être négligé, sont bien loin de s'associer suivant la loi d'une exacte correspondance. A plus forte raison, les caractères intellectuels et moraux qui résultent de leur assemblage, de leurs proportions diverses, présentent des anomalies innombrables. Joignez à ces causes d'incertitude les influences multiples^ continues, entremêlées, des climats, des altitudes, des aires géographiques, de la nourriture, des contacts pacifiques et violents, des habitudes et des révolutions de toute espèce et de toute nature, enfin toutes les nécessités successives ou simultanées qu'on appelle le milieu, et vous aurez à peine une idée du chaos où se débattent l'ethnologue et Tanthropologiste. » (André Lefèvre, la Philosophie, p. 505.)

(1) Sur l'origine, la structure et les mœurs de notre premier ancêtre direct, le précurseur de l'homme, nous ne pouvons que renvoyer aux conjectures de MM. Darwin, Hœckel, C. Vogt, Topinard, Abel Hovelacque, de Quatrefages, Gaudry, G. de Mortillet.

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sonnées, le grand cerf d'Irlande^ l'ours, 'rhyène et le tigre des cavernes sont eux-mêmes des animaux rudement charpentés, au mufle proéminent, aux yeux ronds et enfoncés sous une arcade saillante, au menton fuyant, au crâne allongé, surbaissé, coupé d'une crête osseuse^ à la face étrangement sauvage. Ces chasseurs errants et isolés , sans demeures et sans sépultures, étaient certainement inférieurs pour la moralité et Tintelligence à Tabeille qui vit en société et qui maçonne sa cellule, à Toiseau qui feutre son nid pour la famille future. Ils ne savent pas même se construire une hutte et n'ont aucun sentiment social. La famille n'existe pas encore. Le père ne connaît pas ses enfants, et la mère ellemême, comme les autres animaux, les chasse dès qu'ils peuvent se suffire à eux-mêmes. »

Gomme l'homme de cette époque ne se nourrit que de chair et né connaît pas les aliments végétaux, il est réduit pour vivre à poursuivre pour les tuer des animaux en général mieux armés que lui pour la course et pour la lutte et dont l'intelligence d'ailleurs n'est guère inférieure à la sienne. Sa grande préoccupation de tous les instants est de ne pas mourir de faim, et de n'être pas mangé lui-même soit par les grands carnassiers qui sont alors les vrais maîtres de la terre, soit par ses semblables toujours affamés. Dans ces conditions la vie des hommes est une lutte continuelle pour l'existence, au milieu de périls, de privations, de souffrances qui ne leur laissent pas un instant de repos.

Aussi est-il facile de comprendre que dans cette situation l'instinct de conservation s'exaspère par la continuité même des dangers, et que les besoins s'irritent par la difficulté de les satisfaire. Ajoutons-y l'imprévoyance qui s'explique par l'insuffisance du développement intellectuel, et nous aurons la caractéristique de cette première période de l'humanité, l'égoïsme persistant et féroce. L'homme, pressé par la faim, n'hésite pas à tuer son semblable soit pour lui arracher la proie dont il s'est emparé, soit pour le dévorer lui-même

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s*il n'a pas de proie ou si elle est insufifisante. C'est bien à cette époque que s'applique exactement Texpressiion de Hobbes : Homo komini lupus. L'homme est un loup pour Thomme. Quand il s'est gorgé de nourriture, il s'endort dans un tronc d'arbre creux, dans une fissure de rocher, ne sachant pas se construire une hutte, et ne s'inquiète de chercher une nouvelle proie que quand la faim le force à sortir de son engourdissement. Son intelligence ne va pas jusqu'à prévoir, une fois repu, qu'il aura plus tard besoin de manger; encore moins jusqu'à comprendre qu'en joignant ses efforts à ceux de plusieurs autres hommes, il lui serait plus facile de se défendre contre les attaques des animaux et de se procurer les aliments nécessaires à sa subsistance. Ce concert d'ailleurs exigerait des vertus dont son égoisme brutal le rend incapable, car, une fois la proie conquise, il faudrait la partager, et chacun certainement la voudrait pour lui tout entière. Il ne songe qu'à lui seul, ne vit que dans la minute présente, n'obéit qu'au besoin immédiat, car il est incapable de réfléchir aux conséquences de ses actes et d'établir aucune comparaison entre la jouissance du moment, à laquelle seule il est sensible, et les avantages qu'il pourrait trouver à la sacritier à un avenir auquel il ne songe pas. Cette imprévoyance est un des caractères les plus essentiels de l'égoïsme, et explique pourquoi la préoccupation exclusive de soi et de son propre bonheur aboutit fatalement à la privation du bonheur.

Voilà le point de départ de l'humanité. Il importe de ne pas le perdre de vue, si l'on veut comprendre en quoi consiste le progrès moral dont nous allons maintenant exposer les phases successives.

Pour nous résumer, quelle est la situation de l'homme pendant cette période ? Condamné à l'isolement, il est sans cesse exposé soit à mourir de faim, soit à être dévoré par les animaux carnassiers parmi lesquels ses semblables ne sont pas pour lui les moins dangereux ; réduit à vivre uniquement de sa chasse, il n'a pour se défendre comme pour atta-

quer que des armes grossières ; forcé de passer ses journées à la poursuite des animaux, il n'a pas de demeure fixe, et ses seuls refuges sont les troncs creux des arbres ou les cavernes souterraines. Il est l'ennemi de tous et tous sont ses ennemis. Il n'a ni affections, ni famille, parce qu'il n'a pas trop de tout son temps et de tous ses efiTorts pour se suffire à lui seul. La vie morale n'existe donc pas pour lui, et son existence physique est la plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.

C'est en même temps la plus égoïste, précisément parce que la difficulté qu*il éprouve à satisfaire ses besoins les rend d'autant plus impérieux ; parce que cette lutte qu'il lui faut soutenir sans relâche et contre les nécessités de la vie physique et contre les dangers dont il est entouré surexcitent et exaspèrent en lui l'instinct de conservation.

En somme, l'homme primitif est égoïste, parce qu'il est malheureux ; mais on peut dire aussi qu'il est malheureux parce qu'il est égoïste. L'égoïsme, qui est la recherche exclusive du bonheur individuel et immédiat, est en même temps le plus sûr moyen de ne pas l'atteindre, parce qu'il suppose toujours un défaut de jugement, une erreur d'observation des conditions réelles de l'existence humaine. L'égoïste est forcément inintelligent et inférieur par quelque côté. Cette infirmité d'esprit et cette infériorité de nature se manifestent justement par l'impossibilité où il est de ressentir des jouissances morales, et par conséquent de comprendre leur supériorité. Si l'homme primitif avait été assez développé pour entrevoiries avantages de la vie sociale sur la vie d'isolement, de raifection sur la haine, de la prévoyance sur la préoccupation exclusive du moment présent (1), sa vie

(1) Le sauvage coupe le palmier par le pied pour en avoir le fruit, sans songer aux conséquences de cette destruction. C'est la véritable image de l'égoïste, qui sacrifie toujours l'avantage futur à la jouissance immédiate, sans comprendre qu au point de vue même de son bonheur il fait une sottise. Par la même raison, les Peaux-Rouges détruisent, sans penser au lendemain, des troupeaux

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