‹ La moraleChapitre 19 sur 71 · DEUXIÈME PÉRIODE '. AYÈNEIIIENT DE L'HOMME A LA VIE MORALE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PÉRIODE '. AYÈNEIIIENT DE L'HOMME A LA VIE MORALE

Nous abordons maintenant la période où va commencer la vie morale pour l'humanité. C'est le moment où va cesser risolement. Gomment cesse-t-il ? Par l'union de plusieurs pour combattre un seul, c'est-à-dire par une sorte de contrat volontaire et raisonné, comme le suppose J.-J. Rousseau? Non. De Tisolement à l'association, il faut une transition autre qu'un raisonnement, car l'homme de cette époque ne raisonne guère. Il faut un fait naturel qui se produit de lui-même, sans réflexion, et qui impose ses conséquences à la brute humaine des premiers temps.

Ce fait, c'est le mariage, c'est la famille.

Non pas le mariage et la famille tels que nous les donne le sens actuel de ces mots, mais le mariage et la famille rudimentaires, tels qu'ils étaient possibles alors, tels que nous les retrouvons à peu près chez les races les plus infimes, les Australiens par exemple .

Dans le principe, nous l'avons vu, le mâle et la femelle s'accouplent au hasard^ comme les animaux, et se quittent de même. Le petit reste à la charge de la mère qui le nourrit de son lait et le chasse quand il est à peu près en âge de se suffire.

Puis un temps vint où une idée nouvelle se fit jour dans l'épais cerveau du mâle. Il garda auprès de lui des femelles pour son plaisir et pour son service, pour fabriquer, pour entretenir ses armes, pour préparer sa nourriture, pour gratter et sécher les peaux qui lui devaient servir de vêtement. Il domestiqua des troupeaux de femmes, comme plus tard les chiens, les bœufs, les moutons.

AVÈNEMENT DE L'HOMME A LA VIE MORALE. Il

Cette idée peu chevaleresque contenait en germe toute la civilisation moderne. La femme une fois devenue la propriété du mâle^ celui-ci s'y attacha peu à peu par ce sentiment qui attache Thomme à ce qu'il possède. Gela ne Tempécha pas de la maltraiter, de la tuer même, soit pour la punir, soit pour la manger. Mais cette situation créait entre la femme et son maître un lien, un rapport qui devait nécessairement se modifier et se perfectionner, au moins chez les races les plus intelligentes, par la cohabitation prolongée.

L'appropriation de Tenfant suivit naturellement celle de la mère. L'hoipme eut son troupeau d'enfants comme son troupeau de femmes. Nous avons déjà les éléments matériels de la famille. Mais il y manque et il y manquera longtemps le sentiment familial. C'est par la femme qu'il commence.

L'instinct maternel, qui jusqu'alors suffisait pour attacher la mère à son petit jusqu'à l'âge où il pouvait à peu près chercher seul sa nourriture, se transforme, se complète progressivement par le fait seul que l'enfant désormais reste avec elle et fait partie du même troupeau.

D'un autre côté, parmi les femmes, il s'en trouve que le maître préfère aux autres et auxquelles il s'attache d'un sentiment personnel, qui n'est plus seulement celui de la propriété. Combien a-t-il fallu de siècles pour que ce germe d'amour conjugal se produisît ? Personne ne pourra sans doute jamais le dire, mais il suffit qu'il se soit produit. Cette préférence pour quelques-unes des mères eut pour conséquence une préférence analogue pour leurs enfants. C'est ainsi qu'au milieu de cette famille bestiale, par l'affection, peu à peu, se créa la famille morale.

Ce serait cependant une singulière illusion de s'imaginer que la famille est dès lors semblable ou même analogue à ce qu'elle est maintenant chez nous. Un trait des plus étranges, mais des mieux constatés par les observations unanimes des voyageurs chez les races sauvages, c'est que la consanguinité, la filiation du père à l'enfant, n'y tient aucune place. Il n'y a chez le père absolument rien qui corresponde à

rinstinct maternel delà femme. Le père garde autour de lui ses enfanls comme il a gardé ses femmes, pour les faire travailler à son proiit. Cette habitude de vivre en commun produit Taffection entre le père etTcnfant, mais la filiation, ]a « voix du sang a n'y est pour rien.

Aussi la famille proprement dite est-elle constituée tout autrement que chez nous. La filiation par les femmes^ce qu'on désigne sous le nom de matriarcat, est le fait général, parce que seule elle peut être constatée matériellement. G*est le résultat logique de la promiscuité primitive. Dans ces conditions le père était inconnu. Par la même raisoi^ , le plus proche parent est Fonde, Il n'y a pas de parenté entre le père et le fils. 11 n'y a qu'un rapport de propriété, l'enfant appartenant naturellement au maître du troupeau dont fait partie la mère.

Mais le groupement familial n'en existe pas moins, et c'est là le fait important, car c'estde ce groupement primitif que sortira par voie d'addition tout le développement social. Les enfants réunis autour du maître (i) ont à leur tour leurs femmes et leurs enfants, et la superposition de ces générations successives produit la horde qui finira par devenir la tribu chez les peuples chasseurs et pasteurs, la cité chez les races agricoles.

L'homme une fois sorti de Tisolement et devenu susceptible de sentiments affectueux s'élève par là même à la vie morale. C'est déjà l'animal sociable d'Aristote, et cette sociabilité ne tarde pas à se développer et se ramifier en une foule de sentiments qui sortent du cadre de la famille.

Tout d'abord, la constitution de la horde crée entre ceux qui en font partie des intérêts communs. Les petits, dès qu'ils en ont la force, suivent leur maître à la chasse et

(1) Il est bon de remarquer que, dans les groupes de la race blanche, la plus apte à la civilisation, le mot pèi^e signifie d'abord maître. Le pater familias des Latins veut dire primitivement le maître du troupeau d'esclaves. Famitia, famille* a la même étymologie que famulus, esclave.

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