AVÈNEMENT DE L'HOMME Â LA VIE MORALE. U
Taident à attaquer d'autres hordes ou à se défendre contre les agressions. La vie de relation, qui a commencé du jour où le groupe s'est formé, détermine nécessairement et répartit les fonctions. Chez les races intelligentes, chez les Aryas par exemple, nous trouvons dans les plus anciens monuments de la langue que les noms qui désignent les divers membres de la famille marquent en même temps la fonction de chacun. Le père est celui qui commande, protège et nourrit ; la mère est celle qui crée et qui mesure les taches ; le frère est le soutien de la sœur, et celle-ci est chargée de soigner et de traire les vaches.
Chacun, par conséquent, travaille pour tous ; les intérêts de chacun se concilient par cette première division du travail; la communauté des dangers, en s'y ajoutant, finit par créer, sinon Tidée, du moins un sentiment plus ou moins vague de solidarité^ dont le développement fera le fond des civilisations futures, et finira, espérons-le , par en éliminer toutes les institutions égoïstes par lesquelles s'explique la persistance des luttes civiles et internationales. Ûégoïsme sauvage de l'individu isolé s'atténue par la substitution de Tégoïsme plus large de la famille, de la tribu, et cet élargissement suffit pour qu'on puisse dès lors prévoir toute la suite des sentiments qui transformeront peu à peu, par des habitudes lentement acquises et grâce à l'infiuence de l'hérédité, la nature de l'animal humain, et aboutiront plus tard à la conception des droits et des devoirs.
Par le fait seul de l'institution et de l'élargissement du groupe familial, ces êtres, auparavant isolés, dispersés, et par conséquent hostiles d'individu à individu, parce que les intérêts individuels étaient contraires, chacun ayant toujours à craindre qu'un autre lui ravisse le produit de sa chasse, son arme, son vêtement, son gite^ etc., auront surtout désormais des haines et des luttes de groupe à groupe ; mais dans l'intérieur même du groupe régnera une paix relative, qui peu à peu les accoutumera à concevoir par comparaison les avantages de la paix sur la guerre et qui
permettra à un certain nombre de sentiments plus humains et même de vertus de naître et de se développer.
Une autre conséquence utile du groupement, c*est la multiplication plus rapide de Tespèce. Tant que s'impose Tisolement, la femme, qui peut à peine se nourrir^ abandonne Tenfant avant qu*il soit assez fort pour lutter contre les dangers de toutes natures auxquels il est exposé. La plupart périssent enlevés par la famine, dévorés par les animaux sauvages. Une fois, au contraire, qu'il fait partie d'un groupe mieux armé pour la lutte, il en partage la destinée ; les causes de mortalité diminuent dans une proportion considérable, et le groupe s'accroît rapidement. En même temps, l'accroissement de puissance qui en résulte rend la chasse plus productive et Talimentation plus assurée. Aussi rhomme n'est-il plus uniquement dominé par la préoccupation de trouver à manger. Les avantages de ce groupement amènent les êtres qui en font partie à le concevoir comme une sorte de contrat d'assurance mutuelle contre la faim et contre les entreprises hostiles. La hiérarchie des fonctions, qui est une ébauche d'organisation sociale, les accoutume à la discipline, au respect du chef. On admire, on aime le guerrier qui dans les combats déploie le plus de force et de courage pour la défense commune, et ces sentiments le suivent jusqu'après sa mort. Au contraire, on hait €t l'on méprise le lâche qui, préférant le soin de sa propre vie au salut de tous, se dérobe à l'obligation de combattre pour les siens.
G^est ainsi que le sentiment de l'intérêt individuel aboutit naturellement, par la communauté des intérêts, à la conception inconsciente, mais réelle, du contrat social. Nulle part cette conception n'est formulée, mais elle est au fond même des choses, et se manifeste dans les esprits par les conséquences qu'elle y produit. Elle résulte nécessairement de l'habitude de la vie commune et de l'identité des intérêts, sans qu'il soit besoin d'en chercher Texplication dans des conventions formelles auxquelles on ne songera que des
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milliers d'années plus tard. Il se présente sous la forme plus ou moins vaguement entrevue de Tobligation, qui dérive simplement et nécessairement de la vie de relation, telle qu'elle se constitue dès Tapparition de la famille. Chasser et combattre pour tous comme pour soi-même devient un devoir par le fait seul que les membres du groupe ont pris riiabitude de partager la même proie, de courir les mêmes dangers, de combattre les mêmes ennemis. Chacun, accoutumé à compter sur les autres, voit naturellement un traître dans celui qui ne veut prendre de Tunion que les avantages sans en supporter les charges, de même qu'il voit un héros dans celui dont le courage donne au groupe plus qu'il n'en reçoit.
Toutes ces idées sont bien loin d'avoir dans l'esprit de nos sauvages ancêtres la précision que nous forcent à leur donner les expressions du langage moderne. Ce sont des germes, des embryons d'idées, sous leur forme la plus vague, la plus indécise, la plus inconsciente, mais il n'en est pas moins vrai que c'est de ces germes que sortira plus tard le faisceau des idées morales qui constituent la civilisation moderne et dont le développement se continue sous nos yeux. Nous sommes également dans l'impossibilité d'en marquer la progression au milieu de la série indéfinie des imperceptibles modifications que leur a fait subir successivement la longue incubation des siècles. Mais pour peu que l'on réfléchisse à la lenteur désespérante qui s'impose encore de nos jours à la réalisation des moindres progrès, dans nos sociétés pourtant si fières de la grandeur de leurs conceptions, il sera facile de comprendre combien il a dû falloir de siècles à nos misérables ancêtres, combien d'expériences accumulées, combien de souffrances subies pour les amener de l'égoïsme féroce et imbécile des premiers âges à ces rudiments de vie morale qui résultent de la pratique de la vie commune dans la famille et dans la tribu.