DANS L'HUMANITÉ
Nous avons vu comment s'est constituée la famille par la cohabitation du père, de la mère et des enfants. Les enfants, en formant de nouvelles familles groupées autour du père et de la mère, ont formé la horde, la peuplade plus ou moins errante, suivant qu'ils étaient chasseurs ou pasteurs. Quand Fagriculture fixa au sol la tribu, alors commença une ère nouvelle qui produisit la cité, la patrie. Le contrat d'assistance mutuelle qui liait les hommes pour la défense commune de leur territoire de chasse ou de leurs pâturages prit un caractère particulier par suite du sentiment nouveau qui fit son , entrée dans le cœur de Thomme. Le territoire de chasse ou de pâturage est presque uniquement pour lui une propriété, qui n'a guère de prix à ses yeux que parce qu'elle lui fournit les aliments nécessaires à sa subsistance. C'est pour cela qu'il la défend, mais il n'hésite pas à la quitter s'il voit la possibilité de s'assurer un autre territoire plus riche en gibier ou en pâturages. L'habitude de camper et de changer de campement selon les nécessités des saisons ne lui permet guère de s'attacher à un sol qu'il est toujours sur le point d'abandonner.
La situation est tout autre pour l'agriculteur qui a sa oase particulière et son champ à cultiver. L'appropriation (i) du
(1) Chez beaucoup de peuplades agricoles^ la terre appartient à la communauté. Nous n'avons pas à chercher lequel des deux systèmes est préférable. Dans Tun comme dans Tautre, Thomme demeure fixé au sol beaucoup plus solidement que les tribus de chasseurs et de pasteurs, et c'est ce qui importe pour notre démonstration.
sol ouvre une source d'impressions personnelles qui, en se combinant avec les intérêts communs de Tassociation, donnent naissance au sentiment et à Tidée de patrie. C'est encore une transformation de Tégoïsme primitif. A l'amour de la famille et de la tribu s'ajoute celui de la terre ellemême et de la cité, qui devient le centre commun et la protectrice de tous les intérêts particuliers. Ces relations nouvelles créent pour chacun des droits et des devoirs nouveaux. Ge sont ceux que nous allons examiner maintenant.
La vie agricole suppose une vertu qui manque pendant bien longtemps à l'homme primitif et qui marque un développement intellectuel que n'ont pas encore atteint la plupart des sauvages, la vue plus ou moins lointaine de Tavenir, la prévoyance. C'est là un progrès considérable, auquel on n'a dû arriver qu'au prix de bien douloureuses expériences. Pour que des êtres aussi insouciants du lendemain aient pu se décider à travailler en vue d'un profit aussi éloigné, il a fallu évidemment une longue suite de privations et de souffrances, et l'impossibilité bien constatée de pouvoir se procurer autrement de quoi vivre. Mais c'est la privation qui est la grande éducatrice de l'humanité, tant que ses facultés intellectuelles ne sont pas assez développées pour qu'elles suffisent à la mettre d'avance en garde contre les souffrances qui résultent de l'imprévoyance.
On ne peut pas dire, il est vrai, que la vie agricole produise nécessairement une civilisation supérieure, puisqu'on trouve ce genre d'existence chez un grand nombre de peuplades sauvages qui paraissent condamnées à rester stationnaires. Il faut croire cependant que cette persistance dans l'état de sauvagerie tient à certaines conditions particulièrement défavorables pour le progrès, car il est à remarquer, comme le fait justement observer le docteur Letourneau , que a toutes les grandes civilisations, toutes celles qui ont su grouper et produire de vastes agglomérations d'hommes, toutes celles qui sont devenues de vrais foyers, auxquels le
genre humain s'est réchauffé et éclairé, toutes ont été basées sur l'agriculture (1). »
Ce résultat est facile à comprendre, d'abord à cause du développement intellectuel que suppose l'industrie agricole, et ensuite à cause du milieu favorable qu'elle crée pour la plupart des vertus sociales.
Outre la prévoyance, l'industrie agricole exige une variété d'observations, de comparaisons, de recherches et une application au travail que ne réclament pas au même degré la poursuite du gibier ni même l'élevage du bétail, tel qu'il était pratiqué chez les peuples pasteurs. De plus, l'agriculture crée l'échange, le commerce, et par le commerce Thabitude d'une certaine probité dans les transactions^ sans laquelle les relations de cette nature deviendraient bientôt impossibles. Enfin l'agriculture est par elle-même ennemie de la guerre, qui ravage les champs et est incompatible avec la continuité des soins qu'exige la culture delà terre. Malheureusement les populations agricoles, étant le plus souvent entourées de peuplades qui suivent un genre de vie différent, ont été obligées pour se défendre de créer des castes mihtaires qui peu à peu ont imposé leur domination à leurs concitoyens, et qui, n'ayant d'autre mission que la guerre^ ont en partie supprimé les effets pacifiques qui devaient logiquement résulter de cette nouvelle organisation sociale. Il est vrai que la guerre dans ces conditions a changé de caractère. Au lieu de massacrer les captifs, comme on avait fait jusque-là, on les réduisit en esclavage et on les employa à la culture des champs et aux travaux des diverses industries nées de l'agriculture.
Il est étrange de dire que l'esclavage ait été un progrès, et cependant ce progrès est incontestable. Outre qu'il a rendu la guerre moins féroce et moins sanglante, il a procuré à un grand nombre d'hommes des loisirs dont la plupart sans doute ont abusé, mais que d'autres ont pu employer à des
(1) La Sociologie, par le docteur Letoumeau, p. 543-544. (Bibliothèque des sciences contemporaines.)
études, à des travaux intellectuels, qui leur eussent été probablement impossibles sans cela, et qui ont plus tard profité à tout le monde. De plus la femme, sur laquelle retombait en grande partie le poids du travail agricole et industriel, s'est trouvée allégée d'autant (i).
Cet allégement de la femme a eu des conséquences très considérables chez les races les plus intelligentes. La famille^ ébauchée par la domestication de la femme et des enfants, s'est complétée par son séjour permanent à la maison, au milieu de ses enfants. C'est là qu'a commencé véritablement son rôle d'épouse et de mère de famille, et cette transformation est un effet de Tesclavage. L'esclavage
(I) Chez la plupart des nations sauvages, la femme est une véritable bête de somme. Ou l'écrase de travail et, en cas de disette, on la mange. En Australie, elle suit les hommes à la chasse en portant ses enfants, le mobilier de la famille, un tison allumé, etc. Sur le bord de la mer, c'est elle qui doit plonger pour recueillir les coquillages^ qui constituent le fond de Talimentation. Ciiez les Uottentots, chez les Cafres, au Gabon, c'est la femme qui construit les habitations, qui confectionne la poterie. Partout elle laboure la terre, sème et récolte. Dans le Darfour, elles suivent à pied, chargées des bagages et des provisions, leur seigneur, tranquillement assis sur son Ane. Jamais ne se présenterait à Tesprit d'un sauvage l'idée de venir en aide à la femme, écrasée de fatigue, ni de l'admettre à manger avec lui. Elle lui sert humblement sa nourriture et ronge les débris qu'il lui laisse ou lui jette. Dans la plupart des lies polynésiennes, les femmes recueillent et préparent les aliments de leur maître, soit en brisant péniblement le fruit du pandanus pour en extraire le noyau, soit en passant des heures entières dans l'eau jusqu'à la ceinture, les pieds nus sur des coraux tranchants, exposées aux ardeurs du soleil, à pêcher du poisson ou des coquillages. Dans la petite île de Rupa, tous les hommes sont sacrés pour les femmes, et celles-ci doivent toute l'année leur mettre elles-mêmes les morceaux dans la bouche ; ce qui, dans les autres lies, ne se fait que dans les cas de tabou. Les exemples de ce genre pourraient être multipliés à l'infini. Il n'y a pas du reste à s'en étonner. C'est l'effet naturel de Tégoïsme primitif, qui ne connaît d'autre droit que la force. La femme étant moins forte que l'homme est opprimée. Il serait étrange et contradictoire qu'il en fût autrement dans les sociétés primitives.
a produit dans le monde assez de hontes et de misères pour qu'on doive reconnaître les services qu'il a pu rendre à un certain moment de l'évolution des sociétés humaines. Il n'est pas même impossible qu'il ait contribué en partie à la substitution de la monogamie à la polygamie. Du moment que le travail de l'esclave remplace celui de la femme , l'homme a moins d'intérêt à posséder plusieurs femmes.
« Avec l'établissement de la monogamie, le sort de la femme s'améliore de plus en plus. De la condition de chose possédée, elle s'élève peu à peu jusqu'à devenir une personne. Longtemps on la marie, sans même la consulter, parfois même avant qu'elle soit sortie de l'enfance. La famille, les parents contractent pour elle, d'abord en la troquant soit contre des présents, soit contre une somme d'argent, quand il existe une monnaie. Peu à peu cependant elle acquiert une certaine indépendance. Tantôt le futur lui remet à elle-même sa valeur, qui lui constitue un douaire ; tantôt les parents lui allouent une dot, qui reste sa propriété. Une fois élevée à la dignité de propriétaire, la femme fut beaucoup plus respectée, tout en demeurant toutefois dans un état de sujétion plus ou moins dure (i). d
Il serait sans doute exagéré de dire que la polygamie est incompatible avec l'amour conjugal, mais il est certain que c'est surtout dans le mariage monogame qu'il trouve le milieu le plus favorable à son développement. On peut en dire autant de l'amour paternel et de l'amour filial. Il est incontestable que ces sentiments, inconnus certainement aux bommes des premiers temps et encore ignorés d'un grand nombre de peuplades sauvages, se trouvent chez d^autres sous la forme d'instincts déjà assez développés. Or un instinct étant nécessairement un fait d'hérédité, le résultat d'une longue habitude transmise de génération en génération, il faut bien admettre que ces sentiments se sont produits depuis des siècles, par le seul fait du groupement
(1) D» Letourneau, la Sociologie j p. 359. (Bibliothèque des sciences contemporaines. )
familial (1). Mais il a fallu pour cela que Tantique promiscuité eût fait place a des unions plus régulières, qui permissent aux pères et aux enfants de se reconnaître. Là où la monogamie a été définitivement établie et les rapports de consanguinité nettement déterminés, tous les obstacles à cette reconnaissance se sont trouvés éliminés, et Tintimité familiale a naturellement produit des affections plus vives et plus durables.
Ce développement des sentiments affectifs dans l'humanité est un des faits les plus importants de son histoire morale, car c'est lui qui a fondé définitivement la famille, dont la cité n'est qu'une extension.
La cité agricole et industrielle n'a pas seulement perfectionné la famille, elle a fait le citoyen et créé la patrie. La borde, la tribu, ne sont que des ébauches d'organisation. Elles n'établissent entre leurs membres qu'un lien commun, l'obéissance de tous au même chef, en vue d'un seul intérêt, celui de la défense contre les agressions étrangères. Lorsqu'auçun danger ne menace, le lien social se relâche : les relations entre ses membres sont le plus souvent intermit-
(l) L'amour filial n'existe guère chez les sauvages. L'amour de la mère pour ses enfants est toujours plus vif que celui du père, mais ni Tun ni l'autre ne subsiste guère au-delà de l'âge où l'enfant peut vivre par lui-même. C'est là ce qui constitue la principale différence, au point de vue de ces sentiments, entre les sauvages et les civilisés. « C'est seulement, dit le docteur Letourneau, quand une longue culture a développé la vie mentale, élargi l'horizon intellectuel et créé des sentiments affectifs, que l'amour instinctif des progéniteurs pour leur progéniture peut s'ennoblir et persister bien au-delà des nécessités physiologiques. Des liens durables unissent alors les parents et les enfants, car les sentiments et les idées de ceux-ci se sont plus ou moins modelés sur les sentiments et les idées de ceux-là, par suite d'une longue et intime cohabitation. En outre, les uns et les autres ont pris leur part du fonds mental de la race ou de la nation, sans parler des intérêts d'argent, du souci de la position sociale, mobiles bien puissants dans les sociétés dites civilisées. Mais, chez le sauvage, tout cela n'existe encore qu'à l'état inchoatif (*). »
(*) Letourneaa, la Sociologie, p. 139, 140. (Biblioth. des sciences contempor.)
tentes. Dans la cité, organisme complet, où la hiérarchie des fonctions est clairement déterminée, où la loi protège à rintérieur tous les intérêts comme l'institution militaire les protègecontre le dehors, où les droits et les devoirs de chacun sont nettement définis — je suppose la cité libre d'Athènes, par exemple — chaque homme est citoyen, juge et soldat, chacun prend part à la conduite des affaires publiques, à la confection des lois qui protègent la vie, la propriété, tous les intérêts, à leur application, à la nomination des magistrats, à la défense du territoire. De là mille liens divers qui attachent chaque citoyen aux autres et tous à la patrie.
Il semble que Thomme parvenu à ce point n'ait plus qu'à se laisser aller pour arriver à la morale parfaite, c'est-à-dire au bonheur complet.
Le groupe, protégé par son union même et par les remparts de la cité contre les subites incursions des pillards, accumule tranquillement les richesses qui le mettent à l'abri du besoin et par conséquent des compétitions violentes qui en résultent. A l'intérieur, des lois sévères, soutenues par une police vigilante, surveillent et répriment toute atteinte aux personnes et à la propriété et façonnent les citoyens au sentiment et au respect de la justice. La prolongation même de la paix et de la sécurité dispose progressivement les esprits à en mieux sentir les bienfaits ; les obstacles qu'opposent les lois aux manifestations de Tégoïsme brutal les préparent peu à peu à des tendances contraires. Les affections de famille deviennent de plus en plus vives et profondes, par l'intensité et la continuité de la vie commune, et ce développement des aptitudes affectueuses se manifeste en dehors de la famille où elles sont nées par les nombreuses amitiés qui s'établissent entre les hommes nés de familles différentes , par ce sentiment particulier de sympathie et de fraternité qui unit entre eux les concitoyens, par l'amour enfin que tous portent également à la patrie commune.
Mais ce n'est pas tout. Outre les besoins organiques et
affectifs, Thomme a encore d'autres besoins, qui, pour n*être sentis — quelques-uns du moins — que quand il est parvenu à un développement assez considérable, n'en sont pas moins vifs et impérieux, je veux dire les besoins intellectuels. La poésie, les arts, qui représentent le côté intellectuel de la vie sensitive, les études historiques, politiques, philosophiques, mathématiques, la recherche de la vérité en tout ce qui concerne Fhomme et la nature , trouvent dans la cité des faciUtés qui lui manquent partout ailleurs, et la satisfaction de cette curiosité est pour les esprits qui réprouvent la source d'un bonheur bien supérieur à tous les autres.
Or le caractère propre des besoins affectifs et intellectuels est, comme nous le démontrerons^ d*être éminemment conciliables avec les mêmes besoins chez autrui. Tandis que la lutte pour l'existence est la loi du monde primitif, en proie à Tégoïsme impérieux et féroce des besoins nutritifs, le développement des besoins affectifs et intellectuels diminue progressivement les causes de compétition et de haine, et les remplace dans une proportion croissante par des causes directement contraires, dont Teffet logique est de produire une somme correspondante de bonheur.
Enfin le citoyen de la cité libre est continuellement distrait de la préoccupation exclusive des intérêts égoïstes par celle de l'intérêt public. Juges, électeurs, magistrats, soldats, toutes les fonctions de la vie civique le rappellent sans cesse au sentiment de la justice, de Futilité générale, et le façonnent à Tintelligencc et à la pratique de la solidarité sociale et des vertus qui en dérivent. C'est ce qui constitue principalement la supériorité du régime républicain sur tous les autres.
Il est manifeste que si rien ne venait troubler la marche de ce progrès, la sociabilité arriverait assez vite à dominer tout le reste et à ne laisser subsister des préoccupations de Tintérêt individuel que ce qui peut facilement se concilier avec le bien de tous. Malheureusement les causes de per-
turbation ne manquent pas et elles ne paraissent pas près de disparaître entièrement.
Toutes proviennent d'une source unique , toujours la raême^ celle qui de tout temps a fait le malheur de l'humanité, Tégoïsme inintelligent qui sacrifie les biens réels, la satisfaction des besoins affectifs et intellectuels à celle des appétits grossiers et des passions violentes. C'est que, eu effet, à côté de la faible partie de l'humanité que le progrès a amenée à comprendre la solidarité, à aimer par-dessus tout les biens dont le propre est de se concilier avec l'utilité générale, il subsiste jusque dans nos sociétés les plus civilisées une immense majorité de demi-sauvages chez qui persistent les préoccupations égoïstes des temps antérieurs. Par un effet déplorable d'un atavisme, que pourrait atténuer une éducation vraiment morale (1) , par la persistance des misères qu'entraîne l'insuffisante satisfaction des nécessités physiques, la plupart restent presque exclusivement accessibles au sentiment des besoins égoïstes, qui produisent fatalement les conflits et perpétuent sous sa forme la plus grossière la lutte pour l'existence des premiers âges. Durant de longs siècles on continue à faire la guerre pour avoir des esclaves, dont le travail doit nourrir les vainqueurs, pour piller les richesses des vaincus, pour conquérir des territoires, enfin pour acquérir la gloire, car nous sommes encore à ce point entichés de l'admiration de la force, qu'il suffit de ravager un pays et d'être un brigand heureux pour devenir un héros.
La cupidité, qui voit dans la guerre le moyen de s'enrichir par le pillage des contrées soumises ; la paresse, qui épargne la vie des vaincus, afin de se faire nourrir par leur travail; l'ambition, qui cherche le pouvoir ou la gloire, et qui pour
(1) Il ne faut jamais compter que des enfants puissent être du premier coup transformés par réducation même la mieux entendue. Tout ce qu'il est raisonnable d'espérer, c'est que l'effet de cette éducation arrive à se manifester sérieusement à la deuxième ou troisième génération.
se satisfaire ne craint pas de compromettre la vie et les intérêts (le plusieurs millions d'hommes, dans Fespoir trop souvent fondé que leur imbécillité lui sera reconnaissante du mal qu'elle leur aura fait, peuvent être comptées parmi les plus redoutables fléaux de nos sociétés soi-disant civilisées et libres ; mais il s'en faut que ce soient les seules formes sous lesquelles l'égoïsme continue à exercer ses ravages et à enrayer la marche de l'humanité vers la paix et le bonheur universels.
Il ne sévit pas moins à l'intérieur des cités, par l'établissement et le maintien des castes privilégiées, qui, pour garder leur situation exceptionnelle, s'appliquent plus ou moins inconsciemment à retenir le reste des citoyens dans l'ignorance et la misère. Dans les unes, ces castes sont fermées et le plus souvent inaccessibles aux autres citoyens. On naît privilégié, mais on ne le devient guère, sauf des cas tout à fait exceptionnels. Ce sont les castes nobiliaires ; là où elles dominent, il n'y a ni droit ni justice que pour elles seules. Elles ont même leur religion à part, presque leur Dieu particulier, un Dieu à leur image , dédaigneux des petites gens et plein d'indulgence, déconsidération, presque de respect pour les fils des grandes familles. On sait quelles haines engendre cet égoïsme superbe ; rien ne corrompt ni ne dégrade plus vite les populations qui lui sont soumises. Il déprave et abaisse les privilégiés eux-mêmes, parce que le premier droit que leur confère le privilège est de ne rien faire, de vivre en parasites sur les réserves sociales, ce qui a pour conséquence fatale de leur faire descendre rapidement toutes les pentes de la vie physique, intellectuelle et morale, jusqu'au dernier degré del'idiotie et de l'abjection. Il déprave également les victimes du privilège, par l'exemple donné, par l'incapacité légale de se mêler aux affaires publiques, par l'abaissement systématique des esprits, parle soin qu'on prend d'entretenir ces deux grandes corruptrices, la misère et l'ignorance, par l'exagération et la continuité de l'effort qu'exige des faibles le parasitisme insatiable des puissants.
Là OÙ Faristocratie d*argent a remplacé raristocraiie de naissance, l'accès en paraît plus facile, puisqu'il suffit de s'enrichir pour se trouver de plain-pied avec les chefs de la société ; mais le difficile est justement de s'enrichir, dans un pays où la richesse donne tous les droits. Avant d'y atteindre il faut surmonter ou briser une foule d'obstacles que les riches, naturellemement chargés de faire et d'appliquer les lois^ ont élevés comme autant de barrières entre eux et les autres. En dépit des déclamations qui présentent l'aristocratie d'argent comme ouverte à tous, il n'y a guère de forteresse mieux défendue que les forteresses légales qui, dans les pays de ploutocratie^ protègent la toute-puissance des enrichis contre les efforts et les empiétements de ceux qui ne le sont pas. Le développement même des industries, grâce à la concurrence acharnée des égoïsmes, contribue à entretenir et à augmenter ces inégalités. La division du travail, qui est un progrès au point de vue de la rapidité de la production, devient, par son exagération, une cause d'abaissement et de servitude pour le plus grand nombre. Elle crée des classes de parias que la spécialité excessive de leurs aptitudes livre au bon plaisir des chefs d'industrie, puisqu'elle leur interdit toute occupation en dehors de celle-là seule à laquelle ils sont habitués. Enfin l'ignorance où on les tient systématiquement les soumet eux aussi à l'empire exagéré des mobiles égoïstes, en les condamnant à la préoccupation trop constante des besoins nutritifs.
De là pour la cité des dangers continuels, par suite des haines qui résultent fatalement de cette lutte pour l'existence; de là l'impossibilité pour les cités de réaliser les progrès auxquels elles semblent appelées et qui sont tous tenus en échec par le vieil ennemi de toute civilisation, i'égoïsme nutritif. C'est donc cet égoïsme qu'il faut s'appliquer, sous peine de décadence, à désarmer et à transformer en détruisant les causes de souffrance qui le maintiennent dans nos sociétés (1).
(1) Nous nous arrêtons à la cité, bien que la cité ne soit pas le dernier terme de révolution sociale, telle qu'elle s'est accomplie
dans le passé. A la cité il faudrait ajouter la nation^ les grandes agglomérations d'hommes, comme celles de la Chine, de l'Assyrie, de la Perse, de Rome et des États modernes. Mais je dois dire que, tout en reconnaissant la légitimité et parfois la nécessité de ces agglomérations à certains points de vue particuliers, et spécialement au point de vue de la guerre qui les a créées, je ne crois pas qu'elles constituent un progrès au point de vue moral. Le progrès général et individuel me paraît avoir beaucoup plus de facilités dans les petits États comme la Suisse, le Danemark, la Grèce, la Belgique et la Hollande, ou dans des États constitués par fédération comme les États-Unis d'Amérique, que dans les grands États centralisés, où la même routine absorbe impérieusement dans une unité factice ou funeste toutes les diversités de climats, de tempéraments, d'aspirations. Voilà pourquoi, dans ce rapide exposé de l'histoire morale de l'humanité, je m'arrête à la cité industrielle et agricole comme celle d'Athènes. Nulle part ailleurs l'homme n'est aussi mêlé à l'homme, et jamais l'humanité n'a été aussi près de prendre possession définitive du sentiment et de l'idée de la solidarité nationale. L'entrée en scène des brigands macédoniens, l'astucieux Philippe et le glorieux Alexandre, a fait au monde un mal qu'il sera toujours impossible d'évaluer à sa juste mesure. Sous prétexte de porter la civilisation grecque en Asie, où elle ne pouvait produire que des fruits sans valeur, ils l'ont détruite en Grèce, où elle n'avait plus que quelques progrès à faire pour laisser au monde un exemple^ qui lui eût peut-être épargné bien des douleurs. Espérons qu'un jour, que bientôt, une décentralisation sérieuse, sans briser l'unité essentielle de la patrie, nous rendra la cité, si favorable au développement des besoins affectifs et intellectuels, si propre à tuer la routine et l'apathie par l'émulation qu'elle soulèverait entre les diverses parties de l'ensemble.