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CHAPITRE IV

LES CROYANCES ET LES DOCTRINES MORALES DU PASSÉ. LA MORALE VULGAIRE. — LE STOÏCISME.

L'homme primitif est misérable; or, on sait que la misère exalte Tégoïsme, par la raison naturelle que les besoins non satisfaits deviennent de plus en plus violents. Il n*j a donc pas à s'étonner que chacun de nos premiers ancêtres ait été uniquement préoccupé de pourvoir à sa subsistance, sans s'inquiéter de l'intérêt ou du droit d' autrui. Ce sont des animaux féroces qui ne connaissent d'autre droit que la force et qui ne respectent la proie du voisin que quand ils ne peuvent pas la prendre. Quand la prévoyance s'éveille en eux et qu'ils sont devenus assez intelligents pour comprendre l'utilité qu'ils peuvent retirer du travail des autres, ils s'entourent de troupeaux de femmes et d'enfants qu'ils dressent à chasser pour eux. Puis ils ont des chiens, des captifs qu'ils font travailler. Les esclaves, les sujets — subjectt — nourrissent leurs maîtres et leurs chefs. Alors se forment par la conquête, par le vol à main armée, par le droit de la force, les grands empires. Les vaincus adorent les vainqueurs, et la gloire s'ajoute à la richesse et à lapuissance.

Pourquoi ? l'Evangile nous l'explique : Omnïs potestas a Deo. Toute puissance vient de Dieu. Les grands, les rois, les nobles^ les maîtres ont été choisis par les dieux. Gela explique tout, légitime tout. Le reste va de soi, et les sujets sont contraints d'obéir. Dira-t-on que les puissants abusent de leur force ? C'est là une idée toute moderne. A quoi bon la force, si ce n'est à écraser les faibles ? A quoi servirait la puissance, si ce n'est à assouvir les égoïsmes, à tirer des vaincus tout ce qu'ils peuvent produire ?

Vous demandez par quoi ces puissants ont mérité la faveur des dieux, et le choix qui en a fait les maîtres du monde ? Encore une idée absolument inintelligible pour l'humanité d'il y a seulement trois ou quatre mille ans. Spùntus flat ubi vult. Les dieux choisissent qui ils veulent. Ge n'est pas le mérite qui détermine leur préférence; c'est tout au contraire leur préférence qui fait le mérite.

C'est la morale de la grâce dans toute sa naïveté. Nous la trouvons plus tard nettement et audacieusement exposée et expliquée par des hommes dont la logique impérieuse ne recule jamais devant l'absurde : Paul et Augustin. Chez nos ancêtres préhistoriques, la même morale domine avec d'autant plus d'autorité qu'elle est absolument inconsciente et qu'ils n'éprouvent nul besoin de s^en faire la théorie à grand renfort de syllogismes. Elle n'est pour eux que la traduction immédiate et fidèle du fait lui-même tel qu'ils l'ont devant les yeux. Ce fait, c'est que tel est fort, tandis que tel autre est faible. Pourquoi? C'est déjà beaucoup qu'ils se le demandent et qu'ils cherchent au fait une raison. Cela seul prouve que ce sont déjà des animaux d'une nature supérieure aux autres. Mais comme ce sont des ignorants, ils ne peuvent atteindre aux causes naturelles et ils s'arrêtent aux niaiseries théologiques.

Voilà donc un premier point qui a son importance : Droit Je la force, mépris et exploitation du faible (1), grâce arbitraire des dieux.

(1) Nous trouvons de cela dans Homère un exemple bien frappant. Quand Hector vient d'être tué par Achille, la malheureuse Andromaque se lamente et déplore le sort futur de son fils Astyanax : « Maintenant qu'il est orphelin, il n'aura plus que des ennemis ; s'il va en pleurant auprès des amis de son père, il se verra repoussé de partout, et un enfant plus heureux que lui le frappera et le chassera en lui. disant : « « Hors d'ici, toi dont le père ne « mange plus avec nous ! » Si c'est là le sort qui attend Astyanax, le petit-fils du roi Priam, le fils du héros qui seul pendant dix années a soutenu l'effort des Grecs et qui est mort en combattant pour sa patrie, quel devait être celui des pauvres enfants qui n'avaient pour les protéger aucun des souvenirs de ce genre ?

Mais voici qui est bien plus étrange. Les actes et les mots sont aussi des dieux. Us ont leur puissance propre, témoin les riles^ les formules, les malédictions et les bénédictions. La sorcellerie n'est autre chose que la religion issue de cette antique croyance, encore beaucoup plus répandue qu*on ne se rimagine, même parmi les nations les plus civilisées. Qu'est-ce que la consécration eucharistique, qu'est-ce que le sacrifice de la messe, sinon un reste de cette bizarre superstition ? Le brahmanisme et le bouddhisme, comme le christianisme, ne sont que des transformations et des interprétations plus ou moins complètes et fidèles de ce magisme.

Mais si les actes et les mots ont par eux-mêmes une telle vertu qu'ils s'imposent à la volonté des dieux et des hommes, il n'est pas étonnant qu'ils portent en eux-mêmes leur propre moralité. Cette moralité, ils la transmettront à l'homme par simple contagion, comme une maladie. Il suffit de prononcer telle parole, de faire telle action pour être contaminé ou purifié, indépendamment de toute volonté bonne ou mauvaise. Les livres religieux et moraux de l'antiquité sont pleins de ces mentions de souillure et d'expiation. L'exemple le plus complet de l'application de ces idées, c'est le mythe d'GËdipe qui a tué son père sans le savoir et épousé sa mère sans le vouloir. Il est doublement souillé. Pour se purifier, il devra se rendre à Colonne, près d'Athènes, pour mourir dans le bois des Euménides.

La souillure d'une parole ou d'un acte ne peut être effacée que par la substitution d'un acte ou d'une parole contraires, et l'effet se produit infailliblement par lui-même, quelle que soit la situation morale de l'agent. Il ne s'agit pas ici de repentir ; l'agent est passif, et le remède opère exactement comme s'il s'agissait d'enlever avec de l'eau une souillure corporelle. C'est précisément ce qui explique l'emploi de l'eau lustrale dans les purifications anciennes, les ablutions des musulmans et Tusage persistant de l'eau bénite dans la religion chrétienne, sans compter la cérémonie du baptême qui lave l'enfant du péché originel.

Mais il ne faudrait pas croire que toutes ces idées, qui constituaient le bagage religieux et moral de ilos ancêtres, et que nous retrouvons plus ou moins dans le nôtre, dérivent d'une conception unique, par une déduction parfaitement logique. Les sources d'où elles proviennent sont diverses ; et d'ailleurs ukie partie des diversités qui les distinguent se sont produites dans la suite des temps, et par conséquent correspondent à des degrés différents de l'évolution morale — ce qui n'empêche pas les premières de persister en même temps que les suivantes, pour le plus grand embarras des observateurs qui cherchent à démêler la série des transformations morales de l'humanité.

Nous avons noté jusqu'à présent les croyances au droit de la force, à la grâce gratuite des dieux, à la fatalité des choses, à la contagion morale des actes et des paroles indépendamment de toute intention de l'agent, soit pour le souiller, soit pour le purifier. Il faut noter également une autre conception ou plutôt un autre sentiment qui, autrefois comme aujourd'hui, chez les sauvages comme chez les civilisés, a eu de tout temps et partout une influence prépondérante sur la direction morale de l'humanité, je veux dire le respect ou la crainte de l'opinion. « Gela ne se fait pas I » « Qu'en dira-t-on? » et autres formules semblables, renferment pour une foule de gens tout le code de la loi morale. Gela s'appelle l'honneur ou les convenances, suivant l'importance de l'acte. L'amour de la gloire chez les anciens était une vertu essentielle, et cela se comprend si l'on songe aux efforts que la poursuite de ce but imposait aux énergies individuelles. Mais quand on examine de sang-froid les conditions auxquelles s'acquiert surtout la gloire, cette vertu commence à paraître aujourd'hui moins indiscutable. La voie la plus sûre pour l'atteindre, c'est la conquête, c'est-à-dire le brigandage à main armée sur une grande échelle, c'est-à-dire encore le mépris de la vie humaine et du droit, le massacre, le pillage, l'abus de la force sons les formes les plus repoussantes. Si le résultat est glorieux, il faut avouer que les moyens le sont moins. Mais

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c'est ce dont la foule ne se préoccupe guère. Alexandre, César, Napoléon sont à ses yeux infiniment plus grands que Washington, Marceau et Bolivar.

Gela s'explique tout naturellement par l'abaissement moral de toutes les multitudes chez qui une longue habitude de soumission a implanté profondément le respect, l'adoration de la force. Aussi n'y a-t-il pas pour la morale de boussole plus inconstante et plus trompeuse que la crainte de l'opinion . Tout dépend du degré de développement intellectuel que suppose l'opinion ; et il faut bien l'avouer, ce degré est bien peu élevé. Il n'y a pas à s'en étonner, quand on songe que l'opinion représente nécessairement l'état d'esprit des majorités, et que les progrès se font toujours par les minorités. Or, les progrès, surtout dans les idées morales, se produisent si lentement que l'opinion qui domine aujourd'hui en France, en i884, ne diffère pas essentiellement sur bien des points de ce qu'elle pouvait être il y a cinq cents ans. Sur les moyens d'acquérir de la gloire, par exemple, je ne sais pas même si la moyenne de l'opinion des nations civilisées est de beaucoup en avance sur celle des Zoulous ou des Peaux-Rouges.

Ce que nous appelons l'honneur n'est guère mieux défini. Le duel, qui est chez nous une des principales manifestations de ce sentiment, est bien la chose la plus étrange et la plus illogique qui se puisse concevoir. Je comprends fort bien l'émotion qui est l'origine de cet usage. Rien n'est plus naturel, c'est-à-dire plus conforme à la nature du sauvage qui persiste en chacun de nous, que le désir de la vengeance. Nous trouvons un vrai et sensible plaisir à penser que nous pourrions bien donner un coup d'épée à l'homme qui nous a offensé. Je ne prétends pas que ce sentiment prouve un bien haut degré d'évolution morale, mais il est logique et parfaitement intelligible. Il faut même avouer que ce sentiment a son utilité sociale, en ce qu'il sert de frein à la brutalité égoïste, qui ne demanderait pas mieux que d'abuser deTimpunité.

Je comprends également le jugement de Dieu du moyen âge. Rien n'est plus conséquent avec Tidée de la Providence divine. Mais ce qui ne se comprend plus, c'est la signification que l'opinion moderne a donnée au duel. J'accuse un homme d'avoir manqué àThonneur. S'il ne répond pas, il est honni. Mais il se réhabilite en me donnant un bon coup d'épée. Le fait incriminé n'en subsiste pas moins. N'importe, il s'est battu, c'est le plus honnête homme du monde ; il n'a pas même besoin pour cela de tuer ou de blesser son adversaire. II suffit qu'il se batte. Du moment qu'un homme n'a pas assez peur de la mort pour se laisser donner impunément des gifles, il mérite l'estime de ses semblables. Cette substitution d'idées n'est-elle pas étrange ? Et ne voit-on pas tous les jours des coquins qui [se font tuer le plus galam-^ ment du monde ?

Ce respect^ ou cette crainte de l'opinion, est d'autant plus dangereux qu'il se concilie avec l'amour de la routine et la paresse d'esprit, qui sont des obstacles très sérieux au progrès social. L'homme se laisse déjà trop facilement asservir aux habitudes, qu'il décore volontiers du nom de convenances. Il faut respecter les convenances, tel est le principal argument qu'opposent aux innovations les plus sensées les esprits timides, et, au nom des convenances, une foule de gens se condamnent à suivre toute leur vie des pratiques qu'ils sont les premiers à déclarer absurdes et ridicules.

Nous allons voir maintenant intervenir unnouveau facteur.

L'homme, quelque peu psychologue qu'il soit dans les temps préhistoriques, finit cependant par s'apercevoir que le mal qu'on lui fait suscite en lui le désir de rendre une souffrance au moins égale à ceux qui l'ont fait souffrir, et que ce désir de vengeance, quand il se renouvelle, finit par devenir permanent. C'est la haine. La conduite contraire engendre — bien que plus lentement ^ un sentiment contraire. L'homme éprouve pour celui qui lui fait du bien une reconnaissance qui devient facilement de l'affection.

Cette observation psychologique, il la transporte à S6

rapports avec les dieux. Non seulement il aime les dieux qui le protègent, mais il conçoit que les dieux pourraient bien aimer les hommes qui leur font les plus belles offrandes. L*idée de réciprocité se fait jour dans Tintelligence humaine, et peu à peu amène son cortège de justice, de mérite et de démérite, de droit et de devoir, lesquels à l<*ur tour entraînent historiquement la conception d'intention, de choix, de liberté morale, de libre arbitre.

Mais, s'il faut donner aux dieux ce qu'on a de plus précieux, il faut s'en priver soi-même : voilà l'idée de privation, de renoncement, de sacrifice, qui s'allie intimement à celle de mérite. C'est par là qu'on méritera la faveur divine.

Mais le renoncement s'explique encore autrement. Les dieux, dès le principe, ont été conçus comme des puissances jalouses, méchantes. Quoi de plus naturel, puisque, chez les hommes, les plus dangereux aux autres étaient les plus forts? La puissance ne pouvait se concevoir autrement que comme une facilité pour dépouiller les faibles. Par conséquent, les dieux devaient trouver plaisir à voir souffrir les hommes. Ils n'ont pas changé à cet égard : ils ont toujours une préférence pour ceux qui souffrent. On prétend que c'est par un sentiment de justice, a Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » C'est une erreur : il n'y a pas là le moindre ^sentiment de compensation. Les hommes qui imaginent cette explication se laissent aller à l'illusion du développement moral qui leur est personnel. Les dieux aiment ceux qui 3ouffrent, parce que le spectacle de la souffrance les réjouit. Il ne s'agit pas de récompenser les malheureux que le sort a frappés, mais ceux qui s'imposent volontairement la souffrance, a Malheur à ceux qui rient I » Le renoncement, la privation, la mortification sont des mérites par eux-mêmes aux yeux du Dieu des chrétiens, comme aux yeux de Bouddha, d'Allah et de tous les autres. L'ascétisme n' a pas d'autre explication. L'existence même du christianisme,* fondé sur le supplice de Jésus-Christ, ne permet aucun doute sur cette étrange conception. Comme le

dit rÉglise, il a souffert , il est mort pour nous, et cette souffrance et cette mort étaient seules capables de réjouir assez le cœur du Père pour qu'il se décidât à pardonner aux hommes la faute de leurs premiers parents. Les sacrifices humains n'y suffisaient pas : il lui fallait Timmolation d'un Dieu.

Des religions cette conception a passé dans la philosophie. L'expiation est une partie essentielle de la philosophie morale de Platon. Le renoncement, la résignation, la suppres* sion des passions, la résistance aux besoins, la condamnation du désir et de la jouissance même intellectuelle, le dédain des conventions sociales, le mépris du mariage et des liens de famille, la négation des devoirs civiques constituent le fond de la doctrine d'Antisthène ; et tout cela se retrouve plus ou moins dans les grandes théories morales de l'antiquité, le stoïcisme, l'épicuréisme, d'où il est passé dans la morale chrétienne, telle que nous la voyons exposée dans Y Imitation de Jésus-Christ, « le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes » , disent ceux qui rêvent pour l'humanité l'idéal de la vie monacale.

Même quand les dieux entrent dans le domaine de la métaphysique et échappent au grossier anthropomorphisme des premiers temps, ils continuent à exercer sur la morale humaine une influence désastreuse. La perfection divine consiste alors dans une sérénité absolue qui devient le modèle de la perfection morale. L'essentiel est de leur ressembler. L'idéal stoïcien est l'ataraxie, comme celui de l'épicuréisme est l'apathie, l'impassibilité ; mais, pour arriver à cet idéal, il faut supprimer la passion et la société, c'est-à-dire l'action et les conditions naturelles de la morale (1).

(1) Je n'ai pas besoin de dire que mon intention n'est pas de

faire ici un exposé complet des théories morales de l'antiquité. Je

ne m'occupe que de celles qui ont eu une influence réelle sur la

société, soit en bien, soit en mal. Je laisse de côté celles qui ne

sont pas sorties du domaine de l'école , à plus forte raison celles

qui ne sont que des paralogismes, comme celle de Socrate et de

Ces doctrines ont eu leur raison d'être en des temps comme ceux où elles ont pris leur plus grand développement. On conçoit ce qu'elles ont pu avoir de séduisant, le stoïcisme surtout, sous Thorrible tyrannie des empereurs romains. Il était comme un asile où pouvait se réfugier la fierté des âmes comme celles deThraséas etd'Épictète. Mais en réalité c'était une morale d'impuissance et de mort. En flattant l'orgueil individuel, elle pouvait faire quelque illusion sur son véritable caractère. En somme elle a été funeste par la satisfaction même qu'offrait sa grandeur apparente aux âmes indignées des spectacles présents. Comme toutes les doctrines de résignation et d'immobilité, elle débarrassait les citoyens du souci de l'action. Tous ces héros du stoïcisme ont su mourir courageusement. Quels sont ceux qui ont su agir? Ils croyaient faire leur devoir en s'enfermant dans un silence dédaigneux en face de la tyrannie, toujours prêts à s'ouvrir les veines quand il le faudrait, mais sans se douter que la patrie pouvait leur demander autre chose . Pourvu qu'ils se montrassent fidèles à l'imitation de leur modèle idéal, le sage impeccable et impassible, supérieur aux rois et aux dieux, ils s'endormaient tranquilles dans une résignation

Platon. Du moment que l'on commence par poser Tabsolu pour en déduire le réel, il est clair qu'on ne peut aboutir qu'à un cercle vicieux, puisqu'on ne peut évidemment tirer des entités métaphysiques que ce qu'on y a mis d'abord. Cette marche est juste l'opposé de la méthode scientifique.

La doctrine d'Aristote est plus sérieuse. Pour lui, le souverain bien de l'homme consiste dans l'emploi raisonnable de ses facultés, appliquées à la recherche des vertus individuelles et sociales, sons le contrôle de la science et de la sagesse. C'est bien là la morale qui convient à un philosophe, à un savant, à un penseur comme Âristote. Mais c'est une théorie bien aristocratique, au moins dans la forme, pour le commun des mortels. Aussi n'a-t-elle pas eu grande influence sur le développement des civilisations. Nous ne nous y arrêterons donc pas, malgré certaines affinités avec celle que nous exposons no us-même dans ce volume. Nous ne devons pas d'ailleurs oublier que cette théorie conduit logiquement Aristote à maintenir l'esclavage. C'est encore une morale de caste.

qui, pour être pleine d'orgueil, n'en était pas moins une désertion des devoirs qu'impose à Thomme son rôle de membre actif de la société. Mais malheureusement la doctrine même du stoïcisme dédaignait tout ce qui touchait à Torganisation sociale, et habituait ses adeptes à un isolement qui les condamnait fatalement à Timpuissance. Le stoïcisme n'est à sa place qu'en face de Tinévitable, de la mort par exemple, qui est Taboutissement fatal de la vie, et contre laquelle il est absurde de protester. Partout ailleurs, la lutte est un devoir. Il faut cependant rendre justice au stoïcisme. C'est lui qui a proclamé, sinon le premier, du moins le plus haut, la fraternité humaine. Tous les hommes, selon lui, ne forment qu'une même famille. Les livres des stoïciens sont pleins de cette maxime dont on attribue la formule à TÉvangile et qui se trouve partout, avant lui, chez les Chinois, chez les Hindous, chez les Grecs : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. » Cet amour de l'humanité— caritas generis humant, a dit Cicéron — leur inspire des accents pleins de générosité, et se manifeste pratiquement dans les textes de loi rédigés parles jurisconsultes stoïciens. Cette fraternité n'est donc pas purement platonique, mais il faut bien avouer qu'elle n'a pas produit tout ce qu'on eu aurait pu attendre. Nous ne pouvons pas oublier que cette même doctrine qui proclamait de si généreuses maximes était la même qui, par amour de l'ataraxie, allait jusqu'à condamner la pitié. Les hommes avaient beau être des frères, leurs souffrances ne valaient pas que le sage se départît de l'impassibilité, qui était pour lui l'idéal par excellence. Supposez que le stoïcisme eût été la doctrine dominante en France, à la fin du siècle dernier, et que la royauté, la noblesse et l'Église n'eussent trouvé en face d'elles que des Thraséas, où en serait aujourd'hui la France? La Révolution ne se serait pas faite ; le privilège aurait continué tranquillement à prospérer et à s'étendre aux dépens delà justice et de la liberté, grâce à la résignation magnanime mais inactive de ces grands philosophes.

Le renoncement, l'abnégation, la résignation que prêche le stoïcisme et que tant de gens prennent encore pour des vertus sont de simples contresens dans un monde où la loi dominante est la lutte pour Texistence. Le progrès des idées et des institutions, Textension de la morale vraie, qui a pour but Taccroissement du bonheur de tous par le développement de tous dans le sens de l'évolution naturelle, ne sont possibles que par la substitution des doctrines d'action et de vie aux doctrines d'immobilité et de mort, telles que le stoïcisme. Quelque respect que puissent mériter individuellement les philosophes qui ont opposé le reproche muet de leur hautaine impassibihté aux orgies de la décadence romaine, j*aimerais mieux qu'ils eussent essayé de lutter plus activement contre le courant qui empçrtait aux abîmes la société contemporaine, comme ont fait plus tard les hommes de 89.

Nous allons nous arrêter un peu plus longuement sur la morale chrétienne, à cause de l'influence prépondérante qu'elle est censée avoir exercée sur le monde moderne.

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