‹ La moraleChapitre 25 sur 71 · LES PROBLÈMES. — L*OBLIGATION MORALE · texte numérisé non relu

LES PROBLÈMES. — L*OBLIGATION MORALE

Nous avons souvent, dans les pages précédentes, parlé du sens moral ; nous avons remarqué, par exemple, que les fous et les criminels en sont plus ou moins privés.

Cette expression est un peu vague. Nous allons tâcher de la définir dans le présent chapitre.

Un des caractères les plus saillants et les plus ordinaires du conflit des motifs d'action dans Tesprit de l'homme peu intelligent, c'est la prépondérance hahituelle des [motifs égoïstes ou immédiats sur les motifs altruistes ou éloignés. Il se laisse presque toujours entraîner par la séduction du plaisir ou de l'avantage personnel ou le plus prochain, sans s'arrêter à la considération des conséquences qui^en peuvent résulter pour les autres et pour lui-même, sans examiner si cet intérêt apparent du moment n'est pas une simple illusion, à laquelle il ne peut s'abandonner sans se priver pour l'ave-t nir d'un bien infiniment plus considérable.

Nous voyons exactement le contraire chez les hommes intelligents et expérimentés. Quand ils ne sont pas emportés par la passion, ils tiennent toujours compte de l'intérêt d'autrui, et, dans les actes qui n'intéressent qu'eux-mêmes, ils s'appliquent avec le plus grand soin à ne jamais sacrifier l'avenir au présent. Cette prévoyance est même un des traits qui marquent le plus sûrement la différence entre les races capables de progrès et celles qui sont condamnées à ne jamais connaître de la civilisation que ses misères.

Ce caractère est un produit de l'évolution héréditaire, con^ tinuée pendant un grand nombre de siècles. Il résulte d'une longue accumulation de réflexions suscitées par une suite

plus OU moins prolongée de pénalités plus ou moins rigoureuses et régulières.

On sait quelle est dans l'antiquité la sévérité des codes politiques et religieux. Les rois et les dieux, également jaloux de leur autorité, veulent avant tout qu'on leur obéisse. Le fait de Ja désobéissance à la loi se double du crime de la désobéissance à la volonté du maître. Aussi les répressions sont-elles en général d'une cruauté qui sent la vengeance personnelle. Peut-être ces violences étaient-elles nécessaires en ces temps et conformes à Tétat cérébral de ces populations. Il est absurde de vouloir appliquer à toutes les races et à tous les âges les mêmes traitements ; et il est bien certain que les lois et les pénalités atténuées de nos civilisations modernes n'auraient eu aucun effet ou peut-être même auraient eu des effets désastreux, au point de vue de la direction des populations les plus intelligentes, qui tenaient la tête de la civilisation il y a seulement cinq ou six mille années. Nous pouvons nous en faire une idée par ce que nous voyons autour de nous, dans nos civilisations si fiëre^ de leurs progrès. Tous les adoucissements de rigueur dans la loi et dans l'éducation, que semble exiger la logique du développement même des idées dans les sociétés contemporaines , ont pour effet immédiat un abaissement apparent de moralité cbez les éléments inférieurs de ces sociétés, les ignorants, c'est-à-dire les pauvres et les enfants (1).

Ce n'est pas par là que péchaient les législateurs des temps jadis. Aussi ont-ils agi éncrgiquement sur les intelligences

(1) En fait, leur moralité demeure la même. Mais il est facile de comprendre les conséquences immédiates de toute atténuation de la répression pénale chez les malheureux qui, n'ayant reçu aucune éducation morale, ne peuvent puiser leurs motifs d'action que dans les inspirations du plus grossier égoïsme. La crainte seule d'an châtiment immédiat et rigoureux peut contre-balancer en eux les suggestions des passions brutales. Dès qu'ils voient jour à échapper aux conséquences légales de leurs actes, ils n'ont plus aucune raison d'hésiter. C'est pour cela que tout relâchement dans la répression est immédiatement suivi d'une recrudescence de crimes, si

liES PROBLÈMES. L'OBLIGATION MORALE. iOl

qu'ils prétendaient guider, et la trace de cette action s'est propagée et accrue jusqu'à nous. La crainte du châtiment les a forcées à réfléchir mûrement sur les conséquences des actes auxquels elles se sentaient portées, et cette prévoyance, sagement entretenue d'ailleurs par toutes les législations, est devenue chez les races longtemps soumises à ce régime une habitude et comme une forme de l'esprit. Elle s'est transmise par l'hérédité, comme toutes ces autres habitudes que nous appelons des instincts, et elle est devenue une partie de nous-mêmes, une caractéristique de race.

C'est cette habitude héréditaire , continuée et fortifiée par l'éducation, qui a rendu possible ce sentiment particulier que nous appelons le sens moral, quand il s'applique à des actes qui intéressent notre propre développement moral, ou qui mettent en présence notre intérêt personnel avec celui d'autrui. Ce sentiment se manifeste par l'idée d'obligation ou de devoir. Les métaphysiciens et les théologiens moralistes l'ont localisée dans un compartiment spécial, qu'ils appellent la conscience, et l'ont considérée comme une sorte de révélation interne de l'entité du Bien absolu. C'est lui que Kant appelle V impératif catégorique.

Il ne faut pas trop s'étonner de ces fantaisies, en un temps où la science physiologique était si peu avancée et où l'observation paraissait une méthode inférieure, tout au plus bonne pour les sciences naturelles. L'homme, le roi de la création, échappait par sa dignité même à cette humiliation ; en sa qualité de reflet de Dieu, il devenait le réceptacle des

Ton n*a pas soin de créer en même temps d^autres motifs qui paissent entrer, dans ces intelligences obscures, en concurrence avec la satisfaction de leurs désirs les moins légitimes. Pour n'être pas dangereux, radoucissement des peines doit être une conséquence d'une réforme appropriée dans renseignement des écoles^ dans les rapports du capital et du travail et dans l'organisation de la police. Ce n'est pas la rigueur du châtiment qui eu fait l'efficacité^ c'est la certitude de ne pouvoir y échapper. Avec une instruction suffisante et une police bien faite, la peine de mort et l'emprisonnement perpétuel seraient le plus souvent inutiles.

entités miraculeuses, des idées éternelles,; le métaphysicien seul était digne d'aborder une telle étude.

C'est ainsi que, par ignorance de ce fait aujourd'hui si bien constaté des transmissions héréditaires dans le domaine mêmedes idées (1), on a fait de l'idée dudevoir une idée innée, c'est-à-dire révélée et par conséquent extérieure à l'homme, indépendante de lui, une sorte d'oracle immanent, universel, absolu, une lumière éclairant nécessairement tout homme venant en ce monde. Nous n'avons pas besoin d'insister sur les conséquences théoriques et pratiques d'une doctrine qui n*admet pas de différence morale entre les hommes et qui, par conséquent, les soumet tous sans distinction, ignorants ou instruits, aux mêmes responsabilités et, au nom de l'on ne sait quel fantôme de conscience universelle, s'applique chaque jour à révolter la conscience des gens qu'éclaire l'observation directe et sincère des faits.

(1) Ce fait de la transmission héréditaire des instincts, des sentiments et des idées s'explique tout naturellement par les principes de la physiologie moderne : le besoin crée la fonction, la fonction crée l'organe, Texercice le développe. Or c'est là un fait connu de tout le monde que, le plus souvent, les ascendants communiquent aux descendants les traits caractéristiques de la race.

D'un autre côté, il est bien certain que les instincts, les sentiments, les idées ne sont pas des réalités existant par elles-mêmes, des effets sans cause. Ils sont le produit de certaines réactions nerveuses, les résultats de certaines modifications plus ou moins durables et répétées de certains organes. Cette durée et cette répétition développent naturellement les organes ainsi modifiés dans le sens même de ces modifications et, par conséquent, les prédisposent à reproduira les mêmes effets, c'est-à-dire les mêmes instincts, les mêmes sentiments et les mêmes idées chez l'individu et ses descendants. Les organes cérébraux se comportent exactement comme les autres ; de même que les fils d'un forgeron, d'un coureur, d'un porteur, d'un gymnaste |ont chance d'avoir les bras, les jambes, les reins plus vigoureux et plus développés que le commun des mortels ; par la même raison, il est facile de concevoir que le fils d'an musicien, d'un peintre, d'un calculateur apporte en naissant des prédispositions spéciales. La chose serait plus claire sans les déviations ataviques qui, le plus souvent, troublent ou contrarient les hérédités immédiates.

LES PROBLÈMES. L'OBLIGATION MORALE. lOd

Il ne faudrait pas croire cependant que la crainte du châtiment probable ou des inconvénients quelconques qui peuvent résulter d*un acte suffise à constituer le caractère moral de Tagent. Il y faut ajouter la considération du motif qui détermine son action.

Herbert Spencer insiste avec raison sur cette distinction : <( Les freins considérés proprement comme moraux sont différents des freins dont révolution les fait sortir et avec lesquels ils sont longtemps confondus, en ce qu^ils ne se rapportent pas aux effets extrinsèques des actions, mais à leurs effets intrinsèques. Le motif vraiment moral qui détourne du meurtre ne consiste pas dans une représentation de la pendaison qu'il aura pour conséquence, ou dans une représentation des tortures qui en résulteront dans un autre monde, ou dans une représentation de Thorreur et de la haine qu'il excitera chez nos concitoyens, mais bien dans une représentation des résultats nécessaires et naturels : la mort cruelle infligée à la victime, la destruction de toutes ses chances de bonheur, les souffrances causées à tous les siens. Ni la pensée de Temprisonneraent, ni celle d'une punition divine, ni celle de la défaveur publique ne constituent la véritable raison morale pour ne pas voler, mais bien la pensée du dommage faite à la personne dépouillée, avec une vague conscience des maux généraux produits par le mépris du droit de propriété. Ceux qui condamnent Tadultère par des considérations morales ne songent ni à une action en dommages-intérêts, ni à une punition future qui doit suivre la violation du commandement, ni à la perte de la réputation; ils se représentent le malheur causé ou à la femme ou au mari dont les droits sont méconnus, l'atteinte portée aux enfants et les funestes conséquences générales qui accompagnent le mépris des liens du mariage. Réciproquement, celui qui est poussé par un sentiment moral à assister un de ses semblables dans rembarras ne se représente pas une récompense actuelle ou future ; il se représente seulement la condition meilleure qu'il s'efforce de procurer à celui qu'il oblige. Un

homme, qu*un sentiment moral dispose à lutter contre un mal social, ne songe ni à quelque avantage matériel, ni aux applaudissements populaires, mais seulement aux misères qu'il cherche à faire disparaître, à Taccroissement du bienêtre qui en résultera. Ainsi le motif moral diffère partout des motifs auxquels il est associé, en ce que, au lieu d*être constitué par des représentations de circonstances accidentelles, collatérales et non nécessaires de nos actes, il est constitué par la représentation des conséquences que ces actes produisent naturellement. Ces représentations ne sont pas toutes distinctes, bien que quelques-unes d'entre elles soient habituellement présentes ; mais elles forment un assemblage de représentations indistinctes accumulées par Texpérience des résultats d'actes semblables dans la vie de l'individu, superposé à une conscience encore plus indistincte, mais puissante, due aux effets transmis par l'hérédité de semblables expériences faites par les devanciers ; le tout forme un sentiment à la fois solide et vague (1). »

On voit par là que la production du sentiment moral sous la forme d'obligation est le commencement d'une longue série d'évolutions, qui se distinguent par la nature des mobiles d'action, s'élevant dans le sens d'une progression parfaitement déterminée, et tendant de plus en plus à s'imprégner de la considération de l'intérêt social. Cette considération, encore un peu vague et indistincte, deviendra de plus en plus nette et précise à mesure que l'intelligence des hommes deviendra plus capable de considérations générales. Ce n'est pas que nous devions jamais arriver à cette doctrine de l'intérêt universel qui supprime l'individu et le sacrifie à la collectivité comme dans le rapport arithmétique de 1 à 1 milliard. Cette doctrine est fausse et dangereuse pour la collectivité comme pour l'individu. 11 ne faut pas oublier, en effet, que la collectivité se compose d'individus comme le total d'uni-

(1) Herbert Spencer, Les Bases de lamorale évolutionniste^ ch. vu, § 45, p. 204, à» édit., Germer-Baillière.

Page 1