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tés, et que ce qui est nécessairement mauvais pour chacun des individus ne saurait être bon pour Tuniversalité.
La vérité, c'est que Tindividu doit toujours être considéré comme égal à Tindividu, que cet individu soit moi ou un autre. En bonne morale, chacun faisant au même titre partie de la société, je n*ai pas plus le droit de me sacrifier que de sacrifier tout autre de mes semblables, mais nous n'avons pas ici à nous arrêter sur ces considérations, que nous avons d'ailleurs déjà indiquées précédemment.
Ge que nous voulons faire ressortir, c'est ce mouvement général de l'évolution qui se manifeste dans l'humanité par la transformation progressive de toutes ses activités, et qui, peu à peu, substitue les considérations purement morales aux considérations d'ordre inférieur qui suifisaie^it d'abord à la direction de sa vie. Je citerai encore à l'appui de ces observations un passage d'une longue lettre d'Herbert Spencer à Stuart Mill :
« £n correspondance avec les propositions fondamentales d^une science morale complète, certaines intuitions morales fondamentales ont été et sont encore développées dans la race, et bien que ces intuitions morales soient le résultat d'expériences accumulées d'utilité, devenues graduellement organiqiAes et héréditaires y elles sont arrivées à être complètement indépendantes de l'expérience consciente. Absolument, comme je crois que l'intuition de l'espace qui existe chez tout individu vivant dérive des expériences organisées et consolidées de tous les individus, ses ancêtres, qui lui ont transmis leur organisation nerveuse lentement développée ; comme je crois que cette intuition, qui n'a besoin, pour être rendue complète et définitive, que d'expériences personnelles, est devenue pratiquement une forme de la pensée entièrement indépendante, en apparence, de l'expérience ; par les mêmes raisons, je crois aussi que les expériences d'utilité, consolidées dans l'organisme à travers la série des générations antérieures de la race humaine, ont produit des modifications nerveuses correspondantes qui, par une transmis-
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sion et une accumulation continues, sont devenues en nous comme des facultés d'intuition morale, comme des incitations à. bien ou mal agir, qui n*ont aucune base apparente dans les expériences individuelles d'utilité. Je soutiens aussi que, de même que Fintuition de l'espace répond aux démonstrations de la géométrie qui en interprète les grossières conclusions, de même les intuitions morales répondent aux démonstrations de la science morale qui en interpréteront et vérifieront les grossières conclusions. »
Cette forme, en quelque sorle abstraite, de l'idée d'obligation, de sentiment général du devoir, qui se produit héréditairement en nous à l'état pour ainsi dire latent, est ce que nous appelons la conscience, et c'est la présence de cet instinct accumulé qui explique pourquoi les erreurs d'appréciation dans la valeur réelle des motifs de la conduite morale produisent en nous un sentiment de regret particulier et plus cuisant que celui qui suit les autres erreurs, le remords.
Cette forme se produit par le fait seul d'une longue habitude transmise et acquise. C'est une prédisposition devenue organique et qui subsiste en nous, même en dehors de tout conflit moral, de toute rencontre de motifs opposés, et qui d'ailleurs a pour caractère spécial et pour effet particulier de supprimer la lutte elle-même au moins pour tous les cas antérieurement connus, là où il ne peut plus y avoir de difficultés d'interprétation. Dans ces conditions, l'idée d'obligation s'imprègne si intimement à nous-mêmes, qu'elle s'efface et disparaît. Nous faisons le bien et fuyons le mal comme nous marchons, comme nous respirons, par un instinct naturel, qui non seulement ne nous demande aucun effort, mais encore auquel nous ne pouvons résister sans une véritable douleur.
Nous trouvons dans notre constitution morale actuelle un exemple bien frappant de cette transformation. On sait que les animaux, même ceux qui ont l'instinct social assez développé pour vivre en troupeaux, ont l'habitude de maltraiter ceux d'entre eux qui sont faibles ou malades. Chez les sau-
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▼âges et les enfants — cet âge est sans pitié — ^^nous trouvons très fréquemment la même tendance. Un des effets du déve* loppement moral les plus manifestes a été de substituer à cette brutalité cruelle un sentiment tout contraire. Aujourd'hui les hommes— un certain nombre du moins et les plus intelligents — non seulement ne trouvent plus aucun plaisir à maltraiter les malheureux, mais au contraire leur joie est de les soulager ; leur tourment est de ne pouvoir trouver des moyens efficaces et rapides de supprimer la misère et la douleur, et ils ne peuvent sans colère songer aux tortures que continuent à infliger aux malheureux incapables de résistance les brutes en qui Tatavisme se manifeste précisément par le plaisir qu'ils continuent à trouver dans les souffrances des faibles.
C'est ainsi que l'obligation, née de la contrainte violente imposée à une longue série de générations, peut disparaître en se transformant en plaisir chez Thomme arrivé au plein développement de la vertu morale sur un point particulier.
Cette influence de l'habitude transmise ou acquise se manifeste de mille autres manières.
L'homme n'aime pas la fatigue, et l'on comprend la légende qui donne l'obligation du travail comme un châtiment infligé à l'humanité. Cependant nous voyons tous les jours des hommes qui, après avoir travaillé toute leur vie pour gagner de quoi nourrir leur famille, continuent à travailler longtemps après que le but est atteint , et qu'ils pourraient se considérer comme ayant accompli et au delà le devoir qui leur incombait. Quelques-uns même, après avoir renoncé à leurs occupations habituelles, pour passer dans le repos leurs dernières années, meurent de ce repos, dont ils ne sentent plus que l'ennui.
Panurge craint naturellement les coups, et c'est un sentiment qui paraît assez général. Il s'accorde très logiquement avec le désir de la conservation personnelle. Gela n'empêche pas que, dans telle ou telle situation , on puisse trouver un certain plaisir à s'exposer à une souffrance ou à la mort plus
OU moins probable pour arracher de Teau ou du feu un malheureux .près de périr, ou pour le défendre contre des malfaiteurs qui l'attaquent. Cette transformation du sentiment naturel de la conservation personnelle peut s'observer surtout dans les situations violentes qui proviennent de la lutte de rhomme contre les éléments, ou dans les guerres que suscitetit entre les nations les sauvages passions des ambitieux. Alors les esprits surexcités oublient tout pour ne considérer que le devoir présent, et cette situation morale peut devenir une habitude chez certaines natures. G^est à peu près le seul profit moral que puisse tirer l'humanité de la guerre que des soudards endurcis et imbéciles ne craignent pas de donner comme Técole de toutes les vertus.
Et encore ces vertus batailleuses n'ont-elles pas besoin de la guerre pour se révéler. Il n'est pas difficile de trouver dans la vie civile des gaillards qui semblent avoir un goût prononcé pour les horions. Il est vrai qu'ils se proposent plutôt d'en donner que d'en recevoir. Mais les amateurs de ce genre de plaisir sont cependant encore assez intelligents pour comprendre qu'à ce jeu il est difficile de toujours donner sans jamais recevoir; et d'ailleurs, à défaut d'intelligence, ils ont, pour les instruire, l'expérience, qui ne les guérit pas toujours.
Des faits analogues peuvent s'observer fréquemment dans la vie de famille : par exemple dans les relations des époux entre eux et des parents avec les enfants. L'accomplissement des devoirs devient une joie.
Il n'est pas même absolument nécessaire pour cela que le sentiment du devoir soit remplacé par celui de TaSection familiale . L'homme parvenu à la véritable vie morale trouve plaisir à remplir tous ses devoirs envers ses semblables, par cela seul qu'il sait que le devoir repose sur la considération élémentaire de l'utilité, et que tout devoir accompli est une addition au bien particulier, de tels ou tels individus ou au bien général de la société (1).
(1) L'honnête homme trouve dans raccomplissemeût de ses de-