CHAPITRE III
La longue habitude des pratiques et des doctrines monarchiques et religieuses a si bien déprimé les intelligences que les hommes, pendant une suite indéfinie de siècles, ont admis qu'il n'y avait pour eux que des devoirs. Il a fallu la Révolution française pour rendre à la notion de droit la place prédominante qui lui appartient dans la conduite de la vieil faut même bien le confesser, la Révolution n*a pas suffi à remonter les esprits au niveau des réalités morales. Malgré \d^. Déclaration des droits de V homme et du citoyen, les moralistes modernes ont toutes les peines du monde à s'habituer à cette prépondéraace originelle du droit sur le devoir. La force acquise de l'atavisme nous ramène sans cesse à la notion de devoir, et il nous faut un effort de réflexion pour rétablir les choses dans Tordre qui leur appartient.
Le droit est antérieur au devoir tout simplement parce que rindividu est antérieur à la société. L'homme avait droit à la satisfaction de ses besoins avant d'être tenu au respect des mêmes besoins chez des semblables qu'il ne connaissait pas, ou qui n'étaient pour lui que des ennemis.
Sans doute je ne me fais pas l'illusion de considérer le droit comme une réalité vivante qui subsiste par elle-même en dehors de l'esprit de l'homme. Je sais même parfaitement que cette notion n'a pu naître dans aucun esprit avant que les conditions de son existence fussent fournies par la constitution d'une société au moins rudimentaire. Les termes de droit et de devoir ont pour caractère essentiel d'être l'expression d'idées de détermination et, par conséquent, de délimitation, quijn'ont pu subsister en dehors des déterminations et des
délimitations imposées par Torganisation sociale , ou du moins par les relations établies entre plusieurs hommes.
Je ne suis pas assez naïf pour croire non plus à Texistence d*un contrat formel conclu entre les premiers hommes, qui ont jugé à propos de se réunir. Il est bien démontré aujourd'hui que les premières sociétés se sont établies sous la foripe de troupeaux de femmes et d*enfants, soumis à la tyrannie du mari ou du père. Mais il est manifeste que, en dehors de ces commencements où la force domine, les sociétés humaines n'auraient pas persisté, si les individus qui les composaient n'y avaient trouvé quelque avantage. Il se serait bien produit un moment, dans la suite des siècles, où les enfants, devenus hommes, auraient rompu le lien d'obéissance qui les enchaînait au groupe et auraient repris leur indépendance individuelle, pour recommencer la vie isolée des premiers temps.
Ce fait ne s'est jamais produit. Quand, par le lent progrès du temps et des idées, l'usage s'est établi que les enfants, arrivés à un certain âge, échappassent à l'absolutisme de l'autorité paternelle, ils ne cessèrent pas pour cela de faire partie du groupe. Loin de là, ils s'y attachèrent par des liens plus étroits que jamais, puisque c'est ainsi que se fonda la cité .
Il faut bien croire, du reste, que cette émancipation des enfants ne se produisit qu'à la suite de résistances plus ou moins longues. Il n'entre pas dans les habitudes de la nature humaine de renoncer volontairement aux privilèges acquis. Aujourd'hui encore nous entendons des pères se plaindre amèrement que la loi, en reconnaissant la personnalité des enfants, ait imposé des bornes à l'autorité paternelle. A plus forte raison, dans les âges anciens, où le pater famtltas était surtout le maître, où les rapports des époux entre eux et des parents avec les enfants rappelaient le temps où la famille était une forme de la servitude de la feqime et des jeunes sous la main du mari et du père,- celui-ci n'a-i-il dû renoncer à son pouvoir que contraint et forcé
par des révoltes répétées contre les abus de cette puissance sans contrôle.
C'est toujours ainsi que naît le sentiment du droit. L'excès produit rirritation qui, à son tour, provoque la réflexion. La réflexion, une fois attachée à la question de 1 autorité paternelle, devait fatalement aboutir à Témancipation du fils, devenu, à son tour, soldat, citoyen et père de famille. Cette triple égalité devait nécessairement engendrer l'égalité à tous les autres points de vue. Or Tégalité, c'est la liberté. Le fils, égal au père, ne peut plus être son esclave. Cette conclusion, étendue de chacun à tous, se généralise en une idée nouvelle et universelle, l'idée de droit. Chacun a le droit d'être libre, et chacun, par la même raison, a le devoir de respecter la liberté, le droit des autres ; sans quoi ce droit serait pure fiction. Le devoir nait donc du droit, grâce à l'idée de réciprocité. C'est ainsi que s'engendrent et se mêlent toutes ces idées d'égalité, de liberté, de réciprocité, de solidarité qui, en somme, reviennent toutes à une seule et sont absolument inintelligibles, si Ton prétend les isoler. L'idée de droit les comprend et les résume toutes, et le droit, à son tour, par une nécessité inéluctable, engendre le devoir. Le droit est avant tout l'expression morale de la personnalité humaine; le devoir n'est que la conséquence logique de la conception du droit appliqué à la société.
Cela étant admis, on comprend pourquoi tous les représentants du principe d'autorité, prêtres et rois, ont toujours donné le pas au devoir sur le droit. Pour eux, le droit, le droit unique, c'étaient leurs dieux, c'étaient surtout euxmêmes, et leur principal souci était de le faire respecter par tous. La foule, soumise à l'autorité suprême, n'avait que des devoirs ou plutôt qu'un devoir : obéir, et l'obéissance était pour elle la vertu suprême, la seule vertu.
Quand l'idée de droit eut fait son apparition dans le monde, on continua à prêcher aux hommes la doctrine du devoir, d'abord parce que les prédicateurs étaient le plus souvent les représentants de l'autorité religieuse et monarchique,
mais aussi parce que, grâce à une illusion logique, on s'imagina que les hommes seraient toujours infiniment plus empressés de réclamer leurs droits que de remplir leurs devoirs.
Cette illusion est loin d'avoir pris fin. Et cependant l'observation démontre combien elle est peu fondée. Les hommes, en général, savent bien qu'ils ont des droits; mais ils ne savent guère quels ils sont, ce qui n'est pas étonnant, vu le soin que prennent tous les gouvernements de ne pas le leur enseigner, dans la crainte qu'ils n'abusent de cette connaissance pour critiquer les actes gouvernementaux.
D'un autre côté, l'obéissance cent mille fois séculaire de nos pères a déposé dans nos âmes une prédisposition dominante à la résignation, et cet atavisme obstiné a facilement raison des quelques lueurs de droit que laisse subsister en nous, malgré elle, une éducation soigneusement calculée en vue du résultat contraire.
Voilà pourquoi nous sommes, quoi qu'on en dise, une race moutonnière et docile, toujours prête à tendra le cou à tous les jougs et le dos à tous les bâts, pourvu qu'on nous en somme avec énergie, ou qu'on nous jette aux yeux quelque poudre, ou bien encore qu'on nous fasse peur des forcenés qui s'entêtent à réclamer, au nom du droit humain, contre les pratiques de l'autorité plus ou moins officielle. Et, en effet, autant nous aimons qu'on nous parle du droit, de la liberté, du progrès en général, autant nous avons horreur des énergumènes qui énoncent l'intention de passer des paroles aux actes. De belles phrases, de grands mots, des discours retentissants, à la bonne heure ! cela chatouille la fibre et amuse nos instincts esthétiques; mais des faits, des bouleversements, des réformes réelles^ c'est bon pour des sauvages ; et ceux qui essayent, nous trouvons tout naturel qu'on les traduise devant les tribunaux qui les emprisonnent ou devant les commissions qui les fusillent, sans autre forme de procès.
Voilà où en est chez nous la notion du droit. Quand, par hasard, en un moment où la nation a les nerfs agacés, un
gouvernement U heurte trop violemment ou trop maladroitement, il suffit de quelques phrases qui tombent plus ou moins inconsciemment sur Tindignation publique^ comme des étincelles sur un tas de poudre ; les protestations s* allument de toutes parts, et les révolutions éclatent. Pendant vingt-quatre heures, quarante-huit au plus, les plus beaux projets de réforme illuminent toutes les intelligences, même celles des hommes auxquels la révolution a donné mission de les accomplir. Ceux dont les privilèges se trouvent menacés par le succès de l'insurrection, commencent toujours par se résigner à subir les conséquences de leur défaite et à reconnaître le droit du vainqueur, comme on Ta vu dans la nuit du 4 août. G^est le moment où les réformes sont possibles, souvent même faciles, si les chefs de Tinsurrection savaient et voulaient en profiter. Mais cette situation mentale n'est jamais de longue durée. La secousse imprimée aux esprits ne tarde pas à s'amortir ; le sentiment du droit un instant réveillé n'a pas le temps de prendre dans les intelligences une forc0 suffisante pour résister au retour offensif des traditions et des égoismes séculaires.
D'un côté, le peuple, habitué à Tobéissance, nourri dans le respect instinctif de la hiérarchie sociale et dans Tignorance systématique de ses droits naturels, se trouve désarmé par la joie et la surprise de sa victoire. La passion qui lui avait mis les armes à la main s'éteint parle succès même de son effort. Il jouit de son triomphe comme un enfant et oublie d'en poursuivre les conséquences.
D'un autre côté, les hommes que la révolution porte au gouvernement des affaires appartiennent presque toujours à la classe même de ceux qu'elle a eu à combattre. C'est une conséquence à peu près inévitable de l'infériorilé politique et sociale à laquelle les institutions monarchiques condamnent la population ouvrière. Il en résulte presque fatalement que les chefs des insurrections populaires n'ont qu'un sentiment ' plus ou moins platonique du droit nouveau qu'ils sont chargés de représenter et par cela même éprouvent une répugnance
instinctive pour les réformes radicales, qui seules pourraient assurer le triomphe définitif de la révolution.
On conçoit que, dans ces conditions, les vaincus ne tardent à reprendre courage.
Forts deMa complicité volontaire ou inconsciente de ceux mêmes dont la mission était de fonder une société durable sur la base de l'égalité du droit, ils usent des privilèges qui leur sont laissés pour reconquérir ceux qu'ils ont perdus, jusqu'au jour où cette conspiration enhardie par l'impunité devient trop manifeste pour n'être pas réprimée.
C'est ainsi que des révolutions avortées naît la nécessité des révolutions incessantes.
Si celle de 1789 a pu produire un certain nombre de réformes importantes et implanter dans quelques esprits une conception nouvelle du droit, c'est que deux des assemblées qui ont été chargées de porter la parole au nom des revendications de la France ont eu la chance singulière de compter dans leur sein plusieurs hommes assez honnêtes pour rester fidèles à leur mandat, et que ces hommes se sont trouvés avoir en même temps assez de talent et d'énergie pour forcer la majorité de leurs collègues à les suivre dans la voie nouvelle oii il sentaient la nation définitivement engagée. C'est un miracle qui s'explique par la longueur des souffrances endurées et aussi peut-être par la sottise injurieuse de l'intervention étrangère (1). Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce miracle ne s'est pas reproduit, et que, sauf quelques exceptions isolées, depuis 1794 nous n'avons guère eu en
(1) Il s'explique encore par une autre raison qui n'a pas été suffisamment mise en lumière par les historiens, c'est que la majorité des membres de ces assemblées travaillaient, plus ou moins inconsciemment^ en vue de leurs intérêts de classe, au moins autant que pour assurer les droits du peuple. Sans doute, la nation tout entière a largement profité de la Révolution, surtout les paysans qui n'ont guère Tair de 8*en souvenir, grâce aux soins qu'ont pris tous les gouvernements postérieurs de le leur faire oublier, mais il ne faut pas nous dissimuler que le résultat immédiat et capital de la Révolution a été d'assurer la prépondérance politique à une classe nouvelle, la bourgeoisie.
HQ LA MORALE.
France, pour défendre Tidée de droit, que des hommes sans énergie et absolument incapables de lutter résolument pour elle contre les sophismes, les séductions ou les menaces du pouvoir.
Il importe d'autant plus, dans un livre comme celui-ci, de restituer à Tidée de droit la pi*épondérance qui lui appartient par essence.
Chaque jour on entend répéter que, si le devoir s'impose d'une obligation absolue, le droit au contraire est toujours facultatif. On n'est honnête homme qu'à la condition de faire son devoir en toute circonstance, mais on ne cesse pas de l'être en abandonnant son droit.
C'est là une exagération complètement inadmissible et qui peut être singulièrement dangereuse dans la pratique. Il y a sans doute des cas où il est permis de ne pas poursuivre rigoureusement l'exercice d'un droit, q^and cette poursuite n'intéresse en rien le droit d'autrui. Ainsi un créancier peut toujours faire à un débiteur remise de sa dette, par la même raison qu'il aurait eu le droit de donner à .ce débiteur la somme qu'il lui a prêtée, mais il en est tout autrement quand il s'agit d'un droit dont l'exercice implique une communauté d'intérêts. Ainsi nous voyons tous les jours des électeurs qui, appelés à voter, s'en abstiennent, les uns pour ne pas manquer une partie de campagne ou simplement pour ne pas se déranger ; les autres sous prétexte qu'ils n'ont pas d'opinion personnelle et qu'ils ne savent entre deux partis lequel choisir.
Les premiers sont évidemment les plus coupables et prouvent par le fait même qu'ils sont indignes d'être citoyens. Ils livrent au hasard non seulement leurs intérêts, mais ceux de leurs concitoyens. Leur seule excuse est dans la stupidité qui ne leur permet pas de comprendre la gravité du crime qu'ils commettent. En droit strict, l'abstention dans ces conditions, devrait entraîner la radiation des coupables et ouvrir par le fait même un droit à des domniages-intéréts pour ceux des citoyens auxquels cette abstention aurait porté
préjudice. Je sais bien qu'il serait souvent difficile d'évaluer le dommage, mais il y a des circonstances où cette évaluation serait possible ; et d'ailleurs il suffirait que la clause fût insérée dans la loi pour appeler l'attention générale sur la gravité d'un pareil acte et pour en diminuer la fréquence.
Ceux qui s'abstiennent par ignorance ont une apparence de justification. Il vaut certainement mieux ne pas voter que de voter au hasard ; mais encore, dans ce cas, ne peut-on échapper au reproche qu'à la condition d'avoir fait tout le possible pour se former une opinion. Le crime n'est pas de ne pas savoir de quel côté est la vérité, mais de ne s'être pas suffisamment appliqué à la rechercher. L'abstention par ignorance, dans la plupart des cas, n'est donc guère moins coupable que l'abstention par indifférence.
On peut dire que, dans cette circonstance, le droit se confond avec le devoir, ainsi que dans toutes celles où, comme nous l'avons dit, l'exercice du droit implique une communauté d'intérêts, comme le sont toutes les fonctions de la vie politique, civile ou militaire.
Nous voyons que souvent à la Chambre un grand nombre de députés s'abstiennent de voter. S'il s'agit d'un cas parti* €ulier, d'un fait spécial, d'une discussion purement technique, on comprend cette abstention; mais le fait se présente parfois, pour ne pas dire souvent, à la suite de discussions prolongées, approfondies, sur des questions capitales, qui touchent à des intérêts de premier ordre. Dans ce cas il n'y a pas d'excuse possible. D'abord, quand on sollicite un mandat politique, il n'est pas permis de n'avoir pas certaines directions générales, certaines grandes lignes nettement déterminées, qui embrassent naturellement les principales questions politiques et sociales. Mais s'il se rencontre que la question proposée ne soit pas comprise dans les conclusions générales qui constituent le programme prévu et accepté, et que le député n'ait pas d^opinion personnelle à faire valoir, alors il doit se rappeler qu'il est mandataire d'un groupe de citoyens, et, sans consulter tous ses électeurs, ce qui serait
impossible, il peut et il doit chercher un avis auprès du comité qui a servi d'intermédiaire entre le corps électoral et lui ; celui-ci, en effet, étant par là même presque nécessairement en communauté d'opinions et d'aspirations avec la majorité des citoyens qui Font chargé de les représenter à la Chambre.
Ce qui fait illusion à quelques personnes, c'est la confusion établie dans la langue entre le droit et le privilège. Quand autrefois une ville, un groupe, un particulier sollicitaient auprès du roi ou du seigneur certaines immunités spéciales, on les désignait sous le nom de droits, libertés ou privilèges. Cette confusion s'expliquait par la reconnaissance du droit souverain qu'impliquait la demande des sujets ou vassaux. Ces immunités n'étaient pour eux des droits que grâce au bon plaisir du maître, et elles étaient en même temps des privilèges, puisque les mêmes immunités n'étaient pas octroyées à tout le monde.
On conçoit qu*on puisse honorablement renoncer à un privilège. Aussi l'histoire a-t-elle gardé un souvenir reconnaissant et admiratif des nobles qui, dans la nuit du 4 août, ont fait à la patrie le sacrifice de quelques-uns de leurs privilèges. Mais on n'a que du mépris pour les hommes qui, en se mettant à plat ventre devant les rois et les despotes, abdiquent lâchement leurs droits d'hommes et de citoyens.
Ces droits s'étendent d'ailleurs bien au delà des limites qu'on leur assigne d'ordinaire. Ces limites sont en général fort étroites, parce que presque toujours on se contente de considérer, même dans l'état social, l'individu isolé, de telle sorte qu'il ne semble apporter dans cette situation nouvelle que les droits qui dérivent logiquement de l'état antérieur. C'est une très grave erreur. Si l'individu renonce à l'isolement, c'est précisément parce qu'il attend de la société des avantages nouveaux, et si, après avoir rempli consciencieusement les devoirs que lui impose l'état social, il ne reçoit pas en échange les avantages en vue desquels la société est fondée, la société lèse son droit.
Cette proposition est grosse de conséquences extrêmement importantes. Aussi allons-nous tâcher de ne laisser subsister sur sa légitimité aucun doute.
Le droit primordial de l'homme, avons^nous dit, est de satisfaire' les besoins qui résultent de sa nature. Ce droit, purement fictif dans Tétat d'isolement et même de sauvagerie, devient un droit réel, par le fait seul de la création de la société volontaire, légale, civilisée. Cet état a pour effet nécessaire la création d'abord des faits, puis des idées de réciprocité, d'égalité, de solidarité, car sans cela la société ne saurait subsister que par l'emploi de la violence, qui la transformerait en esclavage. Dans la société réelle, surtout telle qu'elle était constituée dans la petite cité antique, les actions et réactions de la prospérité ou de la misère publique devaient déjà s*étendre très rapidement à tout le groupe. Aujourd'hui, dans nos grands Etats modernes, les répercussions du bien ou du mal sont encore plus sensibles. Grâce à l'électricité, à la vapeur, à tout l'ensemble des inventions nouvelles qui suppriment plus ou moins le temps et la dis- - tance, grâce surtout à l'intime communion d'intérêts qui résultent de notre organisme financier (4), ce qu'on pourrait appeler le système nerveux des nations devient d'une susceptibilité merveilleuse, et la solidarité des organes sociaux s'affirme chaque jour davantage. En quelques heures le même frisson de joie ou de crainte court d'un bout du pays à Tautre. Une nation n'est plus qu'un grand corps auquel s'applique à la lettre l'apologue de Menenius Agrippa sur les membres et Pestomac. Le bien ou le mal s'étendent en un
(1) Cet organisme, qui a sans doute bien des inconvénieuts grâce au jeu efEréné de la spéculation et de Tagiotage, a en même temps un effet éminemment social par la solidarité manifeste et instantanée qu'il démontre entre tous les intérêts. Le porteur de valeurs de bourse qui voit sa fortune s'accroître ou diminuer par le fait des variations dans la situation politique du pays ne peut pas ne pas s'apercevoir du lien intime qui rattache son intérêt privé & l'intérêt général.
instant du centre aux extrémités, et des extrémités au centre.
Aussi la solidarité, qui s*exerce en fait sur tout Tensemble par la nécessité même des conditions physiques de l'organisme social, tend-elle chaque jour à créer à chacun des membres un droit nouveau.
Tout individi^ qui entre dans la société, tout nouveau-né apporte en naissant le droit absolu à la vie. Ses parents d'abord, la société ensuite, ont le devoir strict de respecter et de faire respecter ce droit qui est sans restriction et de tous les temps. Mais le droit nouveau des sociétés solidarisées, comme le sont les nôtres, c'est le droit pour chacun d^exiger que tous les membres du groupe avec lequel il est solidaire concourent à Taccroissement de la prospérité et du bonheur personnel de chacun des citoyens en travaillant constamment à l'accroissement de la prospérité et du bonheur du groupe lui-môme. Socrate avait déjà entrevu quelque chose de cette idée quand il recommandait à ses disciples de répandre autour d'eux la science et la vertu, attendu, disait-il avec grande raison, qu'il y a infiniment plus de plaisir et de profit à vivre avec des gens honnêtes et instruits qu'avec des égoïstes et des ignorants.
Cette observation est devenue plus juste que jamais, aujourd'hui que la science a multiplié les rapports des hommes au point de faire que chacun dépend presque complètement de tous les autres, à tous les instants de sa vie. Aussi marchons«nous rapidement vers un état de choses où régnera le droit nouveau que nous avons défini, c'est-à-dire où chacun aura le droit d'exiger des autres non seulement qu'ils ne gênent pas son droit à la satisfaction de ses besoins physiques et moraux, mais encore qu'ils y coopèrent tous en se rendant eux-mêmes aussi instruits, aussi intelligents, aussi bien portants, aussi heureux que possible. Tout membre de la société doit pouvoir compter sur l'aide, au moins morale, de ses coassociés. Par conséquent, chaque associé a le devoir de se mettre en mesure de répondre à cet espoir. C'est une
de SCS fondions, résultant de Tétat social. Quiconque y manque viole par là seul le droit des membres de son groupe, et contribue dans la mesure de son pouvoir à Taffaiblir moralement et matériellement.
La charité telle qu'on Tentend aujourd'hui, la charité par Taumône n'est que la forme égoïste de ce droit. Dans la théorie de la charité chacun reste libre d'agir ou de ne pas agir à sa guise, et s'il donne, il se crée à lui-même un mérite; et ce mérite le plus souvent se résout pour la société en une aggravation du mal par l'encouragement donné à la paresse ou au vice. Mais le droit solidaire n'a aucun rapport avec la charité. Il ne songe pas à ces palliatifs éphémères qui suffisent aux philanthropes. Son objectif, c'est l'amélioration de l'être tout entier, et il ne s'agit pas ici de dévouement, de vertu, d'effort. Tout effort est de courte durée. Il s'agit d'une vue nouvelle et profonde sur la constitution future des sociétés ; il s'agit de la conviction absolue, basée sur une observation séculaire, que l'influence des milieux est immense, que cette influence ne peut qu'augmenter dans l'avenir, puisque la science chaque jour met de nouveaux instruments au service de la solidarité sociale, et que par conséquent il y a pour chacun un intérêt de premier ordre,' un intérêt vital, à ce que tous les membres delà société où il vit y trouvent tous les moyens possibles de développement et de bonheur.
C'est l'aurore de cette transformation que nous voyons poindre sous le nom et l'apparence de ce qu'on appelle la question sociale. Elle ne pourra avoir son dénouement que quand, sous l'empire du droit de la solidarité, tout le monde comprendrala nécessité de la respecter. Alors chacun se fera un devoir de produire au moins l'équivalent de sa consommation en services divers rendus à la société. Ce sentiment commence à se faire jour dans la race active et laborieuse des Anglo- Saxons. Le riche Américain Peabody donne sa fortune à son pays, pour fonder des écoles et des musées, et ne laisse à ses enfants que quelques centaines de mille francs pour s'éta-
Mir : <( Je ne veux pas, disait-il, que mon iFavail ait créé des oisifs et des inutiles* » Les oisifs et les inutiles' sont en effet le fléau et la peste de nos sociétés occidentales. Chez nous, Toisiveté est un titre à la considération et l'obligation de gagner sa vie est une infériorité. Les descendants des familles qui se croient nobles parce que leurs ancêtres vivaient de la domesticité ou de la prostitution des cours, rougiraient aujourd'hui de devoir leur subsistance au commerce ou à rindustrie. Leur exemple est devenu contagieux. Dès qu'un homme hérite d'une fortune qu'il juge suffisante pour lui P^ermettre de vivre sans travailler, il s'empresse de ne plus rien faire, et le nombre des familles qui pratiquent héréditairement ce far niente est considérable, fruges consumer e nati. Leur lot est de vivre du travail des autres ; ces beaux fils sont fiers de se faire nourrir comme des parasites, parce qu'ils sont riches d'une richesse qu'ils n'ont pas gagnée et qu'ils entretiennent, la plupart du temps, par des jeux de bourse, par des spéculations d'agiotage, par des mariages honteux, où la question de dot prime toute autre considération.
Et quel exemple donne à la société cette classe brillante et corrompue du high life^ comme elle appelle la série de dévergondages qu'elle considère comme le plus noble emploi des facultés humaines ? Que peuvent devenir des enfants élevés dans un pareil milieu, habitués à voir satisfaire tous leurs désirs, tous leurs caprices, sans s'inquiéter d'où peut provenir la fortune qui permet ces gaspillages ? Que peuventils comprendre aux nécessités de la vie commune, aux devoirs de l'association qui les relie aux malheureux qui n'ont de ressources que dans leurs bras et qui ne trouvent pas même toujours à quoi les occuper? Que deviennent ici la réciprocité, l'égalité, la solidarité? Comment, en des esprits jetés dans des milieux. si contraires, peut germer la notion d'un droit et d'un devoir communs? Tout en eux diffère et s'oppose. Tant que cette opposition durera, la question sociale demeurera menaçante ; la solution pacifique ne deviendra
possible que quand Topinion publique, mieux instruite, en sera venue à n'avoir que du mépris pour le genre de vie qu'elle admire aujourd'hui, et qu'elle mesurera son estime pour les gens non plus à leur inutilité, mais au nombre et à la grandeur des services rendus à la société.
Résumons-nous. Le droit précède le devoir, historiquement et logiquement, parce que l'individu précède la société, qui n'est que le groupement des individus. Mais, outre le droit personnel qu'apporte en naissant l'individu, il acqifiert, en entrant dans la société, un droit nouveau. Son droit primitif était d'exiger des autres qu'ils respectassent la satisfaction de ses besoins ; son droit social est d'exiger que la société coopère à l'accroissement de son bonheur ; sans quoi l'état social n'aurait pas de raison d'être . Or, dans la société, les répercussions du bien et du mal deviennent de plus en plus rapides, et la sensibilité nerveuse de l'ensemble s'accélère et s'affine par les progrès mêmes de la civilisation et de la science. La solidarité est devenue la condition matérielle des sociétés ; il s'ensuit qu'elle doit nécessairement devenir leur loi morale. De là une nouvelle conception du droit : le droit solidaire. C'est par lui que sera résolue la question sociale, quand l'oisiveté sera devenue aux yeux de tous ce qu'elle est réellement : un vice et un crime pour ceux qui la pratiquent, et, pour les autres, une source intarissable de corruption et de misère (i).
(1) Je n'ai pas besoin de dire que je ne considère pas ce changement de l'opinion comme suffisant pour résoudre la question sociale. La chose est plus compliquée et j'y reviendrai; je veux dire seulement que le respect du travail est une des conditions primordiales de la solution du problème.