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LES PROBLÈMES : LA RESPONSABILITÉ MORALE

sont d'élargir ces limites, d^étendre cet horizon, de s*élever sans cesse à un échelon supérieur dans la série des évolu-r lions. I] n'y a pas d'autre noblesse pour Thumanité.

Oui, mais où est ici la responsabilité 7 Cette éducation que rhomme se donne à lui-même, où en puise-t-il les éléments, si ce n'est dans le milieu où il vit ? Cette expérience qui ajoute à son développement, d'où vient-elle sinon de l'observation des circonstances? Cette observation même, comment est-elle possible, sinon parce qu'il a reçu et de la naissance et de l'éducation une intelligence assez développée pour comprendre l'intérêt qu'il a à observer, à étudier les choses et une faculté d'observation suffisante pour lui fournir des résultats utiles? On a beau faire et chercher à droite et à gauche, il faut toujours en revenir à ce principe, qui est une tautologie, mais qui n'en est que plus vrai , à savoir que les effets sont toujours contenus dans les causes, que ce que fait l'homme^ il le fait parce qu'il a des raisons de vouloir le faire, et que ces raisons ont été suffisantes pour agir sur son intelligence et pour déterminer une volition, {Puisque, en réalité, elles ont produit cet effet.

A vrai dire, toutes ces discussions sur ' la responsabilité sont bien inutiles pour qui ne croit pas à la liberté d'indifférence et admet l'intervention de l'intelligence dans la conduite morale de Thomme, puisque le propre de l'intelligence est de ne jamais se décider qu'en raison des motifs qu'elle considère comme les plus conformes à la direction qu'elle se propose, aux intérêts qu'elle considère comme les plus essentiels.

Nous tenons cependant à insister sur cette question, parce qu'il n'y en a pas de plus considérable dans la morale, et surtout parce que c'est celle où l'erreur est la plus générale et la plus féconde en conséquences désastreuses.

« Yous niez la responsabilité, nous dit-on. Que faites-vous du droit de punir? Le droit de punir, je le nie simplement. La vindicte publique, dont on abuse au palais, est pour moi un mot vide de sens. Ni la société ni les particuliers, quelque

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éclairés qu'on les suppose, n'ont les lumières nécessaires pour mesurer exactement la valeur si cbmplexe des motifs qui font agir les hommes, surtout si Ton songe que la puissance du motif dépend surtout de son plus ou moins de conformité avec la situation mentale actuelle ou générale, ordinaire ou accidentelle de l'individu.

Le seul droit que nous reconnaissions à la société et aux particuliers, c*est le droit de se défendre et de mettre Tagresseur hors d'état de nuire, soit en lui en ôtant les moyens matériels, soit en supprimant en lui le désir de le faire. Cette suppression du désir de nuire peut se produire par des voies très différentes, suivant les âges, tes circonstances, les caractères et les tempéraments. Toute la question est de suggérer à l'agresseur des motifs d'action conformes à sa nature et capables d'agir sur ses déterminations dans le sens de l'utilité générale. Je ne demande pas qu'on bâtisse aux criminels des palais et que la société leur réserve toutes ses tendresses. Ce sentimentalisme est simplement absurde. Mais je ne veux pas qu'on leur fasse supporter le poids d'une responsabilité qui n'existe pas plus pour eux que pour les autres bêtes féroces. Réduisez-les â l'impuissance de nuire ; prenez vos précautions et vos mesures de répression en raison du mal causé, mais ne prétendez pas juger le degré de leur culpabilité.

« Mais, s'ils ne sont pas coupables, comment se fait-il qu'ils aient des remords? » Ils n'en ont pas. Les honnêtes gens sont seuls capables de remords, et la raison en est facile â comprendre.

L'honnête homme, avons-nous dit précédemment, a pour ambition suprême de s'élever sans cesse dans la hiérarchie morale des êtres et d'atteindre dans la mesure du possible le plus haut degré de révolution ; aussi tout ce qui retarde et entrave ce progrès lui est-il odieux et lui inflige-t-il une tristesse mortelle. Or, de même que les idées les plus justes et les plus vraies sont celles qui cadrent le mieux avec l'ensemble des réalités scientifiques, de même les actes les plus

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moraux et les plus progressifs sont ceux qui se trouvent dans la plus parfaite conformité avec l'utilité scientifiquement démontrée du genre humain.

Toute idée, toute action qui ne répond pas à cette définition est donc d'ordre inférieur, et cette infériorité se mesure par la distance même qui la sépare du modèle idéal. Aussi rhomme intelligent s'applique-t-il à fuir Terreur sous toutes ses formes, avec une attention proportionnée à Timportance qu'il attache à son progrès intellectuel. On sait quel zèle, quel emportement farouche les anciens chevaliers mettaient à éviter tout ce qui, d'après les idées du temps, pouvait ternir l'éclat de leur blason. L'homme moderne, l'honnête homme ne se croit pas moins rigoureusement obligé à maintenir ses droits à sa propre estime en appliquant son effort à éviter toute erreur d'observation, de raisonnement et surtout de conduite ; car toute faute entraine pour lui une diminution de lui-même à ses propres yeux, un abaissement de sa valeur intellectuelle ou morale.

Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit ici que des erreurs qui lui sont personnelles et qu*il aurait pu éviter par une attention plus soutenue, par un effort plus persévérant. L'homme, en effet, apporte en naissant et puise dans le mi* lieu où il vit une foule d'instincts, d'habitudes, de traditions plus ou moins erronés, qu'il serait aussi absurde de lui reprocher que de le vouloir contraindre à y persévérer. Chaque élimination de ce genre, au contraire, est un progrès, et l'homme intelligent n'est jamais plus heureux ni plus fier de lui-même que quand le développement de son observation personnelle lui permet de substituer à une de ces superstitions une vérité acquise et démontrée. C'est précisément par ces substitutions qu'il se prouve à lui-même son pouvoir de travailler à son propre progrès. Ce qu'il méprise chez les autres, et ce qui le remplirait de honte et de chagrin pour lui-même — si l'on pouvait s'apercevoir en soimême de ces sortes de choses — ce serait l'obstination à se tenir dans Terreur, ce serait la préférence pour les idées

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inférieures, parce que, en effet, cette obstination prouverait rînfériorité de son intelligence, qui est la vraie mesure de la valeur virile. Quand, chez Thonnête homme, cette infériorité se manifeste accidentellement par un acte contraire à l'intérêt général ou au droit individuel, le regret qui suit cette constatation prend un caractère et un nom particuliers ; il s'appelle le remords.

On a beaucoup abusé du remords dans la littérature spiritualist« et surtout dans la poésie romantique. Il n'y a pas là de hideux coquin, de monstre à face humaine qui n^ait ses remords. Le remords n*est pas si banal que cela (1). En tout cas, il importe d'établir les distinctions nécessaires. Je crois au remords de Thonnête homme qui^ après s'être laissé entraîner à une action mauvaise, se sent déchu dans sa propre estime, et que tourmente la pensée du mal infligé à autrui. Mais quant à l'égoïste qui craint d'être prive de sa part du paradis et qui se figure voir à ses trousses le grand diable

(1) Mundsley, dans son introduction à son beau livre le Crime et la Folie j p. 29, 4* édit., rapporte à cet égard ropinion de M. Bruce Thomson, que sa position officielle de médecin de la prison générale d'Ecosse a mis à même d'observer des milliers de détenus. «Les criminels invétérés, disait-il, n*ont point de sens moral; ils ont positivement Timbécillité morale; leur insensibilité morale, est si grande que^ en présence de la tentation, ils n'ont contre le crime aucun pouvoir sur eux-mêmes. D'environ cinq cents meurtriers qu'il a connus, il ne peut pas*affirmer que plus de trois aient éprouvé un remords quelconque. Entre autres témoignages corroborant le sien, il cite Topinion d'un de ses amis, très habile observateur, connaissant bien la folie et ayant du monde des prisons une longue expérience. Ce praticien se déclarait entièrement, convaincu du manque absolu des sentiments moraux ou de leur complète dépravation chez les criminels, en même temps que de la force invincible des mauvais penchants dans ces natures intraitables. 9

L'opinionTpersonnelle de Mundsley. est absolument conforme à celle-là. Pour lui, les criminels, les idiots et les fous sont de même famille. Le remords if existe pas plus pour les uns que pour les autres. Le crime, Tidiotie et la folie sont le plus souvent des faits d'hérédité on des résultats d'infirmité physique.

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