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LES PROBLÈMES I LA RESPONSABILITÉ MORALE

d'enfer; quant au misérable pour qui le souvenir du crime se lie invinciblement à la pensée des gendarmes, des juges, de la prison, de Téchafaud, leurs remords ne sopt pas autre; chose que la peur. Us ont peur d'être pris ; ils tremblent à la pensée du danger qui les menace. Mais s'ils se croyaient surs d'échapper à jamais à tout châtiment, ils vivraient parfaitement tranquilles du produit de leurs crimes, tout prêts, à recommencer à la première occasion. Ce qu'on appelle la conscience n'est chez eux qu'un souvenir désagréable, parce que à ce souvenir est nécessairement liée la pensée des conséquences possibles de l'acte qu'il rappelle. Mais la part de ta morale est dans tout cela à peu près nulle, parce que celle de l'intelligence est singulièrement restreinte. Or, comme nous l'avons expliqué plus haut, la moralité ne pouvant exister que proportionnellement au développement indi* viduel de rintelligcnce, elle se trouve en réahté réduite à bien peu de chose chez les neuf dixièmes des brutes auxquelles nous faisons l'honneur de les considérer comme des criminels. La vérité, c'est que, s'ils sont capables de faire beaucoup de mal, ils sont incapables de commettre des crimes.

Il faut ajouter, pour achever d'éclaircir cette question du remords, que le remords, au sens moral où nous le prenons^ est lui-même une erreur, résultant de la doctrine du libre arbitre. Du moment qu'une longue tradition a persuadé a«H( hommes qu'ils sont libres de vouloir ou de ne pas vouloir, ils arrivent tout naturellement à se reprocher comme des crimes volontaires des actes qu'il leur a été impossible d'éviter, exactement comme les dévots tremblent à la pensée d'une justice divine qui n'existe pas. Aussi l'existence du remords n'est-elle pas une preuve delà réalité du libre arbitre et de la responsabilité, non plus que l'existence des religions ne démontre la vérité de l'enseignement théologique. La création du remords a été d'autant plus facile que le sentiment qu'on a ainsi transformé est en effet plus analogue au remords. Il est certain que Thoanète homme, habitué à se

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déterminer d*aprës les motifs les plus élevés, éprouve nécessairement un sentiment de honte et d'humiliation quand il s^aperçoit qu'il a pu se laisser prendre aux sophismes de la passion et de Tintérèt personnels. G'est^une déchéance dans sa propre estime, c*est^à-dire dans Topinion qu'il avait de lui-même, et la souffrance qu'il en éprouve se rapproche assez de ce que les théoriciens du libre arbitre appellent le remords pour que la confusion soit facile.

Pour mon compte, je suis convaincu que la plupart des gens font une confusion du même genre entre la responsabilité morale et la valeur morale, qui sont pourtant choses bien différentes.

Il y a des gens, et ce sont encore malheureusement les plus nombreux, qui dans leur conduite obéissent le plus or> dinairement aux motifs d'intérêt immédiat et personnel. Sans doute nous n'avonâ pas le droit de leur en faire un crime, puisqu'ils obéissent aux tendances de leur nature ; mais il est manifeste qu'au point de vue de l'évolution individuelle comme du développement social, ce sont des êtres inférieurs à ceux dont la pensée suit d'un regard plus ferme la série des conséquences dans le temps et dans le milieu social, et qui ne se décident à agir que quand ils ont rigoureusement et impartialement pesé la somme d'utilité individuelle et sociale qui doit résulter de leur acte envisagé dans toutes ses suites.

Cette conclusion est peu contestable. L'un de ces deux hommes représente une valeur sociale d'ordre bien supérieur à l'autre. C'est là le fait indiscutable. ^

Mais est-ce son fait à lui ? Cette valeur, se l'est-il donnée à lui-même par ses propres efforts? Admettrons-nous qu'il ait pu, dans le principe, ne pas valoir plus que l'autre et qu'un beau jour, par hasard, sans raison aucune, par un effet de cette liberté d'indifférence dont se compose le libre arbitre, il ait changé de voie, il ait donné le pas aux considérations élevées sur les autres, il ait imprimé à son intelligence un essor inaccoutumé et lui ait, du coup, fixé pour

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objectif un idéal, une perfection auxquels il n'avait pas jusqu'alors songé?

Caserait tout simplement reprendre par un autre côté les fantaisies de l'école spiritualiste et, par conséquent, appeler contre nous précisément les mêmes arguments que nous avons employés contre elle.

Non, l'homme sensé n'agit jamais sans un motif approprié à sa nature. Si l'honnête homme dont nous parlions s'est élevé, *dans Tordre moral, bien au-dessus du caractère médiocre que nous avons mis en comparaison avec lui, s'il est arrivé à considérer surtout les intérêts élevés de l'individu et de la collectivité, c'est évidemment qu'il a reçu héréditairement des dispositions heureuses, qui se sont trouvées d'abord développées par l'éducation et, plus tard, servies par les circonstances. Il est manifeste qu'un autre, moins bien doué, n'aurait pas aussi bien profité de cette éducation et de ces circonstances et qu'il n'en aurait pas été coupable pour cela. Mais il est également certain que cette part de fatalité inévitable et incontestable^ qui constitue entre les individus des différences souvent très tranchées de valeur morale, supprime du même coup la responsabilité. Il nous faut, à ce point de vue, nous défier du vocabulaire de la philosophie morale. Les mots de mérite et de démérite, à^estime et de mépris, de récompense et de punition, qui sont absolument ajustés à la doctrine du libre arbitre, ont par cette raison des significations qui, à notre point de vue, ne répondent plus à rien de réel. Nous estimons un homme en raison de sa valeur morale, mais nous ne lui en faisons pas un mérite, par la même raison qu'un menuisier estime un panneau de chêne plus qu'une planche de peuplier, sans pour cela lui savoir gré de sa solidité.

La liberté d'indifférence étant une simple invention de psychologues dans l'embarras, la responsabilité n'existe pas davantage. D'où vient donc que l'humanité tout entière parait croire à son existence ?

Cette croyance s'explique par l'infirmité morale de l'hu-

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manité. En fait, ce que les hommes jugent réellement, quand ils apprécient un acte humain, c'est la valeur morale de Tagent bien plus que sa responsabilité. Mais il est à remarquer que cette valeur morale est parfaitement indifférente à la plupart, quand l'acte les intéresse directement, et, par conséquent, met en jeu leurs passions ou du moins leurs sentiments, c'est-à-dire quand cet acte excite en eux la bienveillance ou provoque la colère. Dans l'un comme dans l'autre xas, nous éprouvons le besoin de faire remonter à l'agent la cause de notre sensation. -Nous Taimons, si l'acte nous a été agréable ; nous le haïssons, s'il nous a été douloureux. D^un autre côté, il est à remarquer que, dans le domaine inférieur de la moralité, là où dominent les besoins égoïstes, les rap- * ports des hommes entre eux sont des rapports de colère et de haine bien plus souvent que dans les régions plus élevées. Or cette moralité inférieure est surtout celle des époques primitives, c'est-à-dire celle des temps où se sont formées et les idées et les expressions de la vie morale. De là un phénomène moral des plus simples : l'homme, jugeant l'acte d'autrui uniquement d'après l'intensité de la colère qu'il a excitée en lui, sans tenir aucun compte des motifs réels, éprouve le besoin de réagir contre l'acte dont il souffre, en reportant sa colère à l'agent d'où elle est venue. La conception philosophique de la responsabilité n'est que l'expression intellectuelle du besoin de représailles et de vengeance qu'a éprouvé le sauvage contre l'ennemi qui l'a blessé. Cette notion, comme tant d'autres, et, en particuher, les notions religieuses, est un fait de survivance, une transmission héréditaire, à travers les âges, d'une idée aujourd'hui sans objet et que, dans la série des générations, des esprits subtils et faux se sont appliqués successivement à transformer, pour l'adapter tant bien que mal aux transformations de l'esprit humain. ^ Si la responsabihté et, par conséquent, la liberté étaient réelles, il faudrait admettre que l'égoïste de nature et d'habitude pût se réveiller, un beau matin, prêt à tous les dévouements et que Thonnête homme pût se décider tout à coup,

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