‹ La moraleChapitre 33 sur 71 · LES PROBLÈMES I LA RESPONSABILITÉ MORALE · texte numérisé non relu

LES PROBLÈMES I LA RESPONSABILITÉ MORALE

sans être fou, à assassiner soa voisin pour prendre son argent. Personne n'oserait soutenir une pareille supposition •

La seule part qui reste à la responsabilité individuelle, c'est celle du plus ou moins d'attention apportée individuellement à l'appréciation des motifs et à Texamen des conséquences que peut entraîner le choix de Tun ou de l'autre . Ge domaine est sans doute bien étroit; mais il ne dépend pas de nous de Télargir. Nous devons d'ailleurs ajouter qu'il laisse à la liberté de l'homme un jeu suffisant pour produire des résultats parfois considérables. Que chacun regarde en soi-même : que d'actes regrettables il aurait pu éviter, s'il s'était donné la peine d'en comparer et d'en peser les motifs avec un peu plus de soin I Jamais, sans doute, ce plus ou moins de soins et d'attention accidentelle ne pourra combler l'intervalle qui sépare, dans la doctrine du libre arbitre, l'honnête homme du criminel, puisque, en réalité, cet espace appartient aux influences combinées de l'hérédité, de l'éducation et des circonstances; mais il suffit à expliquer qu'un écart accidentel soit possible entre deux hommes également doués et également développés.

Tout dépend, en effet, de la puissance intellectuelle. Les motifs ont, par leurs conséquences nécessaires dans chaque situation donnée, une valeur objective et certaine (1), qui doit déterminer, dans une direction prévue, toutes les intelligences capables de les comprendre. La moralité absolue n'est possible qu'à la condition que ce soit cette valeur objective qui détermine toutes les actions. Mais la vérité réelle est que, dans un trop grand nombre de cas, cette valeur objective nous échappe, pour une raison ou pour une autre, et que nous lui substituons une valeur subjective, grâce à la prédominance

{i) En effet, la valeur morale objective des actes ne se mesure pas à Tintention de Tagent, mais par ses conséquences utiles ou nuisibles pour l'individu et la société. L'intention de Tagent peut servir à mesurer sa valeur morale à lui, mais non celle de l'acte. C'est une moralité subjective qui n'est pas douteuse si l'agent a eu véritablement Tiotention de faire un acte utile ; mais la moralité objective n'est réelle que si cette utilité de l'acte est effective.

iS6 LA MORALE i .

trop fréquente de laquelle nous ressenoblons plus ou moins à des enfants» à des sauvages ou à des fous.

L*idéal de la moralité serait que tous les hommes fussent assez instruits et assez intelligents pour pouvoir saisir cette valeur objective des motifs et n'être déterminés que par elle. Alors il y aurait harmonie complète entre tous les actes et tous les intérêts. Tous les conflits auraient disparu ; le bon heur régnerait sur la terre ; les hommes, habitués à n'avoir plus que du mépris pour les suggestions des passions égoïstes, se détermineraient toujours dans le sens de la plus grande utilité sociale, sans lutte, sans hésitation, sans regret, avec joie, comprenant que leur propre utilité est comprise dans Tutitité de tous.

Nos adversaires nieront-ils que cette identité de Tagent avec Pacte, et de Tacte avec le motif constituerait le summum de la liberté possible? G*est une utopie, mais cette utopie n'est autre chose que le but idéal que nous devons proposer à nos efforts, et qui résulte logiquement des prémisses énoncées dans ce livre. Le bonheur de l'humanité progressera dans la mesure même où la moralité de chacun se rapprochera de ce but, et la liberté de chacun — je parle de la liberté philosophique — s*accroîtra dans la proportion même où l'intelligence croissante de la valeur objective des motifs diminuera les chances de conflits, de luttes et d'erreurs.

Page 1