CHAPITRE L
La morale est la science des mœurs. Elle a pour objet de fournir à Thomme un principe général de conduite qui puisse dans Tapplicatiou se particulariser en une série de règles spéciales et partielles, en vue des circonstances diverses de Texistence.
Telle est la conception que suppose étymologiquement le nom même qu'on a donné à cette science.
Le résultat le plus ordinaire de cette conception a été de réduire les traités de morale à des recueils de conseils pratiques, à des catéchismes dogmatiques, à des manuels ou compendiums, tous plus ou moins incomplets, de prescriptions plus ou moins appropriées aux conditions variées de la vie humaine.
Cette question de la morale est certainement une de celles qui ont le plus vivement préoccupé les hommes depuis qu'ils ont commencé à chercher les raisons des choses. Une bibliothèque qui réunirait tous les livres écrits sur ce sujet se composerait d'un nombre infini de volumes. On peut donc se demander quel intérêt il peut bien y avoir à reprendre une étude à laquelle tant d'hommes ont déjà consacré tant d'efforts.
Cette obstination des philosophes à revenir indéfiniment sur un sujet qui devrait être depuis longtemps épuisé, doit.
en effet, paraître singulièrement étrange aux persoanesqui considèrent comme un dogme TuniTersalité et Timmutabilité de la morale. Mais si ces mêmes personnes se donnaient la peine de réfléchir, elles comprendraient que cette incessante production de nouveaux traités sur le même sujet est par elle seule la preuve que la morale n'est pas, pour ceux qui s*occupent de Tétudier, aussi uniforme dans tous les temps et dans tous les pays, que se Timaginent ceux qui se contentent de répéter des phrases apprises par cœur.
La raison de cette diversité des conceptions morales est facile à expliquer.
Une règle de conduite suppose une direction déterminée. Mais cette direction, qui peut la déterminer, si ce n'est la détermination même du point de départ et du but à atteindre?
Je vois bien que toutes théories morales proposent comme but aux efforts de l'homme la recherche du bien et la fuite du mal. Mais cette unanimité n'est qu'apparente; l'identité spécieuse des mots n'empêche pas la diversité réelle des choses. Loin delà; elle ne fait qu'y ajouter une confusion qui est une source d'erreurs pour quiconque ne se donne pas quelque peine pour pénétrer au-dessous des apparences.
Qu'estrce que le bien? Qu'est-ce que le mal? Quel est le critérium sérieux, certain, qui permettra de distinguer et de définir Tun et l'autre? Où est le principe supérieur dont l'intervention fera la lumière dans ces obscurités?
Sauf un très petit nombre d'exceptions, toutes les théories morales peuvent se partager en deux grandes catégories, suivant que la conception primordiale d'oîi elles découlent est une conception religieuse ou une conception métaphysique.
Les théories religieuses reposent sur le principe du divin. C'est la volonté du dieu — interprétée par ses prêtres — - qui doit être la règle constante de la conduite de l'homme*
Les théories métaphysiques remplacent la volonté divine par la conception primordiale du bien. Pour les métaphy-
sicieiis, là règle de la conduite humaine est dans la conscience individuelle, éclairée par la lumière de la raison universelle et impersonnelle , qui n'est au fond qu'une expression philosophique et en quelque sorte humanisée de la pensée divine.
Ce qui est à remarquer dans Tun et l'autre de ces deux groupes de doctrines, c'est l'obscurité des principes qui leur servent de point de départ. Quel est l'homme qui peut sérieusement croire et prouver qu'il connaît la volonté du dieu qu'il invoque? Quel est celui qui démontrera Texistence de cotte faculté supérieure, omnisciente, infaillible, quasi divine, qu'il appelle la raison ou conscience morale?
Dévots^ et métaphysiciens se trouvent donc également condamnés à des affirmations aussi divergentes qu'indémontrables, puisqu'ils ont les uns et les autres, comme principes, des notions également mystiques et fantaisistes, que chacun peut par conséquent interpréter, façonner, démontrer à sa. guise. Ces deux conceptions ont cela de particu- Uèrement étrange, qu'elles supposent fatalement l'égalité de toutes les intelligences. Car enfin, en admettant que la loi morale soit, comme le prétendent les métaphysiciens, universelle, immuable, éternelle, ou qu'elle dérive de la volonté d'un dieu, également universelle, immuable, éternelle, encore resterait-il, pour qu'elle fût également obligatoire pour tous les hommes, qu'ils la comprissent tous également; ce qui est démenti par l'observation quotidienne.
Il en résulte que, malgré l'apparente inflexibilité des formules primordiales, la morale commence en fait par être livrée à toutes les fantaisies du caprice individuel, et qu'elle peut varier d'homme à homme et de peuple à peuple avec le degré d'évolution intellectuelle que suppose chez les uns et chez les autres la conception de l'idéal religieux et métaphysique.
Si les divergences ne sont cependant pas en fait aussi considérables que semble le permettre l'obscurité des principes adoptés comme points de départ et des buts assignés à
Tactivité humaine, c'est que chaque intelligence, à son insu, subit rinfluence dominante des besoins et des milieux héréditaires, et que l'identité de ces besoins et de ces milieux crée entre tous les hommes qui y sont plongés une inclinaison naturelle vers les mêmes croyances et les mêmes solutions.
Cette identité se manifeste doublement pa r les intérêts et par les idées, qui sont elles-mêmes le plus souvent des déri* vations intellectuelles des intérêts. Or il est facile de comprendre que le genre humain, malgré certaines différences accidentelles, est en somme assez semblable à lui-même pour que, partout où les circonstances sont à peu prés identiques, les mêmes besoins provoquent à peu prés les mêmes efforts. Ils produisent par là même des effets moraux dont les analogies frappent surtout les observateurs superficiels (1).
La similitude des idées amène des conséquences analogues.
C'est ainsi, par exemple, que Thabitude générale de rattacher toutes les règles de la conduite humaine au principe d'autorité — représenté par la volonté d'un dieu ou la loi de la raison — on a pour résultat de placer partout l'homme dans une condition humiliée, et de faire de la morale la règle des devoirs bien plus que l'explication des droits. Partout nous voyons l'homme soumis à un pouvoir supérieur, esclave d'une direction extérieure à lui, dont la loi le courbe et le
(1) Il importe d*ailleurs de ne pas perdre de vue que les premières observations de cette nature ont été faites à des époques où l'horizon historique et ethnographique de chaque peuple était singulièrement étroit. Les voyages étaient difficiles et rares. Chaque moraliste ne voyait que ce qui se passait autour de lui, ou chez des races dont la civilisation était à peu près au même point. La morale s'est donc établie sur le principe de l'identité des mœurs. Cette observation de fait a été transformée en dogme par la théologie et la métaphysique. Puis, quand l'horizon s'est élargi et qu'on a commencé à entrevoir qu'un certain nombre de faits s'accordaient assez mal avec les conclusions acceptées, le siège était fait et Ton s'est tiré d'embarras en considérant les divergences comme des exceptions et de simples anomalies.
qu'est-ce que la morale? 141
domine. Quant à ses droits, il n'en est question que quand ridée de réciprocité, en pénétrant par la force de la logique dans la législation morale, force à concevoir le droit comme une notion consécutive, attachée à celle de devoir par une correspondance fatale et inéluctable, tandis que dans la réalité le droit précède le devoir, qui naît précisément de Tobtigation pour chacun de respecter le droit chez autrui et de le faire respecter chez soi-même.
Cette influence des besoins et du milieu — qui comprend toute la série des milieux antérieurs de la race aussi bien que le milieu présent de l'individu — constitue comme une sorte d'atmosphère intellectuelle commune à tous. C*est elle qui empêche les théories religieuses et métaphysiques de se perdre dans les interminables divagations que permettrait sans difficulté la conception purement fantaisiste de la volonté divine ou du bien en soi. C'est-à-dire que la seule chose sérieuse dans ces théories est précisément celle qui n'y est pas ; c'est celle qu'elles passent sous silence ou que même elles repoussent et méprisent comme indigne de leur attention, l'ensemble des notions qui résultent spontanément de l'identité des besoins et des milieux; tandis que, au contraire, les [principes soi-disant supérieurs auxquels les partisans du dogmatisme officiel rattachent leurs systèmes n'ont d'autre effet que de jeter dans ces systèmes des obscurités, des confusions et des inconséquences qui vicient ou suppriment les solutions directement fournies par l'expérience de la vie (1).
(i) G*est justement par la même raison que ces doctrines paraissent avoir un sens pour les hommes les moins capables de comprendre ce que peut être le bien en soi ou de deviner la volonté divine. Les mystiques et les métaphysiciens — c'est tout un — abusent d*an état d'esprit créé par une série d'expériences spontanées et dont rinconscience leur permet d'y implanter leurs sophismes. En réalité, leurs doctrines n'ont par elles-mêmes aucune valeur morale, parce qu'elles n'ont aucune précision. C'est par la même raison que la fameuse maxime tant répétée dans l'antiquité par les Chinois, les Hindous, les Grecs et les Évangiles : « Ne faites pas à
Nous aurons donc le plus grand soin d'éliminer ces éléments d'erreur et de corruption qui ont fait dévier les esprits les plus droits et stérilisé les efforts des hommes les plus dévoués au progrès et au bien de leurs semblables. Nous nous appuierons, au contraire, sur les expériences que poursuit inconsciemment Thumanité depuis tant de siècles, et que les recherches prolongées des observateurs ont condensées pour nous en un petit nombre de volumes. Puisque Thistoire nous montre Tinanité des efforts de tous ceux qui ont tenté de résoudre le grand problème en en cherchant la solution dans les nuaiges de l'idéalité religieuse ou métaphysique, nous la chercherons, nous, dans les conditions réelles de la vie humaine, telles qu'elles résultent de la constitution de Thomme et des situations qu'ont eu à traverser les différentes races dans la longue série des siècles qui séparent Tanimalité primitive de l'humanité présente.
Par cette méthode nous rétablirons la morale à la place qui lui appartient véritablement dans l'ensemble des sciences humaines. Ce ne sera plus seulement une étude ayant pour but la rédaction d'une sorte de code en vue d'un certain nombre d'applications pratiques; ce sera une science dans le vrai sens du mot, établissant, par une série d'observations directes, les conséquences qui résultent pour l'homme de sa constitution, au point de vue des besoins, des impres-
autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait — faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fit », ne peut être considérée comme un principe de morale, puisqu'elle subordonne la règle de la conduite à une direction aussi arbitraire que le caprice, Tignorance ou la dépravation de chaque intelligence prise à part. C'est une traduction parfaitement exacte — avec plus de prétention — de cet autre précepte : u II ne faut pas faire de mal aux autres. — On doit leur faire du bien. »— Reste toujours à déterminer le bien et le mal, et chacun naturellement le détermine suivant son plus ou moins d'intelligence ou de moralité. Pour le paresseux, le mal c'est le travail, et le bien consiste à n'avoir rien à faire. Pour le joueur, le bien c'est de jouer; pour l'ivrogne, c'est de boire, etc. Il faut bien reconnaître qu'un critérium aussi mobile est insuffisant.
sions et des idées; et, pour les sociétés, de la prédominance de telle ou telle manière d'être ; — ce qui nous permettra d'établir une double série, progressive et descendante, dans l'éTolution humaine. Il sera facile après, si Ton veut, de déterminer les moyens les plus efficaces pour activer la première et enrayer la seconde.
En résumé, la morale est la règle des mœurs, si on la considère au point de vue étroit et spécial de la plupart des faiseurs de traités. Mais, pour lui donner toute l'extension qui lui convient, nous préférons une autre définition : la morale est la science de Thomme considéré comme agent de civilisation et de progrès.
L'intérêt de cette étude est extrême, et Ton conçoit qu'elle ait donné lieu à un nombre infini de travaux. Mais cette multiplicité des livres de morale s'explique surtout par l'indécision des principes qui leur servent généralement de point de départ, et dont le public sent vaguement l'insuffisance.
Ces principes, qu'il est d'usage de donner comme règles de la conduite humaine, sont au nombre de deux : la volonté divine, le bien en soi.
Qui peut se flatter de connaître la volonté divine? Qu'est* ce que le bien en soi? Sur ces bases fantaisistes il est impos^ sible de rien édifier de sérieux.
Cependant il est à remarquer que, malgré l'insuffisance et la diversité des points de départ, les grandes lignes des systèmes moraux se rencontrent sur un assez grand nombre d'autres points. Ces analogies s'expliquent par une certaine identité des besoins individuels et des intérêts généraux dans la plupart des pays et des civilisations. Ce sont donc ces besoins et ces intérêts qu'il importe d'étudier, car ce sont eux qui fournissent les explications que les prétendus prin-* cipes des théologiens et des métaphysiciens ne font qu'embrouiller.