CHAPITRE II
CONSTITUTION DE l'hOMME. — NUTRITION, GÉNÉRATION.
La constitution de l'homme, au point de vue de la nature des éléments chimiques qui le composent, ne diffère pas essentiellement de celles du minéral et du végétal, et elle est identique à celle de Tanimal. En effet, tout ce qui existe résulte des groupements d'atomes, comme Tavaient deviné Leucippe, Démocrite et Épicure, et comme Tout démontré récemment les chefs de la science moderne, Wenzel, Richter, Proust, Dalton, Avogrado, Ampère, Dulong, Petit, Dumas, Lokyer, etc. Ces atomes sont éternels, indestructibles ; ils se repoussent ou s'attirent mutuellement par un mouvement qui jamais ne s'arrête. Ils ont des propriétés particulières qui permettent de les classer par groupes, par espèces douées d'énergies différentes dans la faculté d'attirer ou de repousser d'autres atomes. Les uns ne peuvent se combiner qu'avec un seul atome; d'autres en attirent un plus grand nombre, lequel peut varier suivant la nature des atomes de combinaison. Ce pouvoir de combinaison, que les chimistes appellent saturation — et atomicité quand il s'agit de la capacité de saturation absolue — est tellement inhérent et essentiel à l'atome, qu'il lui est impossible de demeurer isolé ; il tend toujours à se saturer par l'annexion d'autres atomes, jusqu'à ce qu'il ait épuisé sa puissance d'attraction.
La découverte de cette propriété a jeté un grand jour sur la texture intime des corps et aussi sur le va-et-vient des atomes dans les diverses combinaisons.
u Ainsi donc, écrit le docteur Letourneau, le monde serait composé d'une innombrable quantité d'atomes mobiles, infi-
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niment petits, distants les uns des autres. Ces atomes seraient dans un perpétuel état de mouvement, se cherchant ou se repoussant mutuellement, car ils auraient leurs sympathies et leurs antipathies. C'est de la diversité de leurs affinités que résulteraient les modes si divers de groupement et la variété du monde extérieur. G*est par leurs vibrations, leurs oscillations qu'ils se décèlent à Thomme, en impressionnant ses organes des, sens. Ils auraient pour qualités essentielles rinaltérabililé, Téternité. Quand ils s'agrègent, des corps nouveaux se forment ; quand ils se désagrègent, des corps préalablement existants se dissolvent et semblent s*évanouir ; ce sont des moellons qui ont passé, passent et passeront toujours d*un édifice à un autre. Leur ensemble constitue le fond commun de Tunivers, et en réalité ce fond commun ne subit d'autres changements que des modifications dans la distribution de ses éléments constituants. Tous les phénomènes, tous les aspects variés^ toutes les révolutions de l'univers se ramènent essentiellement à de simples déplacements atomiques (I).
Les groupes d'atomes constituent les molécules. Certains de ces groupes atomiques peuvent jouer dans les combinaisons un rôle analogue à celui de l'atome isolé ; on les appelle alors des radicaux composés; et cette notion permet de simplifier considérablement la complexité effrayante des formules des substances organiques, qui constituent à peu près la totalité des corps vivants.
En résumé, a tous les changements qui s'opèrent à la surface du globe, dit M. Dumas, dans son Traité de chimie.
(1) Bibliothèque des sciences contemporaines ; la Biologie du 0' Letoumeau, p. 3 et 4. Je ne puis que renvoyer à ce livre les lec< teurs qui voudraient avoir dans son complet développement la théorie que je ne fais que résumer ici. La même théorie, abrégée et appropriée au sujet même que nous traitons dans ce volume, sa trouve dans un autre ouvrage du même auteur, la Physiologie des passions. Nous ne saurions trop recommander ce livre à quiconque slaquiète des théories morales.
sont dus à des combinaisons qui se font ou à des combinaisons qui se défont. »
L'ensemble des phénomènes chimiques se ramène à quatre
types généraux :
10 Simple changement de structure moléculaire ou isomé-
rie;
2" Dédoublement des molécules composées ;
S'» Adjonction, addition d'atomes ou de molécules résultant d'atomicités non encore saturées, ou, inversement, soustraction d'atomes ;
4° Substitution de certains atomes^ de certaines molécules à d'autres dans un corps composé.
Ces types comprennent les corps vivants organisés aussi bien que les corps inorganiques. Ce sont les mêmes atomes qui cimstituent les uns et les autres^ en passant tndtfiniment des uns aux autres.
Le corps du plus complexe des animaux, de l'homme, est constitué par la combinaison de quatorze corps simples de la chimie minérale :
Oxygène, hydrogène, azote, carbone, soufre, phosphore, fluor, chlore, sodium, potassium, calcium^ magnésium, silicium.
Les quatre premiers jouent un rôle tout à fait prépondérant.
11 est à remarquer que de ces quatre corps, il y en a deux, l'azote et le carbone — et Ton pourrait même y ajouter l'hydrogène — dont les affinités de combinaison sont faibles et peu nombreuses, et qui, par conséquent, laissent une grande liberté de mouvement aux éléments auxquels ils sont joints. Cette instabilité est au maximum dans les albuminoïdes, qui résultent de l'association du carbone, de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, du soufre et du phosphore.
En effet, dit le docteur Letourneau, « au sein des êtres vivants la matière est à l'état de mobilité extrême ; elle y est soumise à un perpétuel mouvement de combinaison et de décombinaison; sans repos ni trêve, ses éléments vont et
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Tiennent, s'échangent, s'agrègent et se désagrègent ; c'est un vrai tourbillon d'atomes, au sein duquel des composés fixes, à éléments chimiques solidement soudés ensemble, ne peu* vent figurer que d'une façon secondaire. Il faut ici des composés instables, d'une grande mobilité moléculaire, capables de se former, de se désagréger, de se métamorphoser, de renouveler molécule à molécule la trame des êtres vivants. »
Les propriétés physiques de ces corps ne sont pas moins importantes que leur constitution chimique. Nous devons au grand chimiste anglais Graham leur classification en cristalloïdes et colloïdes.
Les cristalloîdes comprennent tous les corps qui forment ordinairement des solutions sapides et sans viscosité. Ces corps ont de plus la propriété de traverser par diffusion les cloisons poreuses.
Les colloïdes ont une consistance plus ou moins gélatineuse (gomme, amidon, tanin, gélatine, albumine). Ils se diffusent peu et lentement.
Les cristalloîdes , étant au contraire très diffusibles, peuvent pénétrer les colloïdes et se mêler à eux aussi intimement qu'avec l'eau, tandis que les colloïdes peuvent à peine se diffuser entièrement entre eux.
De cette énorme différence de diffusibilité des colloïdes et des cristalloîdes il résulte que, si l'on sépare par une membrane poreuse de l'eau et un colloïde tenant en dissolution un oristalloïde, ce dernier se démêlera du colloïde et traversera la membrane^ pour se dissoudre dans l'eau. C'est ainsi que l'on peut très facilement, avec undialyseurà membrane, extraire d'une substance colloïde l'acide arsénieux, la digitaline, etc. On se sert de ce procédé dans certaines recherehes toxicologiques, et aussi dans l'industrie pour épurer les gommes, l'albumine, le caramel.
Il est facile de se rendre compte de l'importance de ce fait au point de vue de la biologie. En effet, tout être organisé est un composé de corps colloïdes tenant eu dissolution des corps cristalloîdes. Mais cet être organisé est en voie de perv
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pétuelle rénovation. Sans cesse il joue vis-à-vis du milieu extérieur, soit directement, soit à l'aide d^appareiisspéciaux, le rôle d'undialyseur; il emprunte des substances nutritives solubles et rejette des substances usées, solubles aussi, au moins dans les liquides de l'organisme.
Quand, par exemple, le résidu de Tusure organique des tissus vivants se compose de corps cristalloîdes, ces corps peuvent traverser facilement et rapidement les trames colloïdes des tissus pour être expulsés de Torganisme. Mais leur expulsion laisse dans ces mêmes tissus un vide, que peuvent remplir par perméabilité d'autres substances solubles. De cette façon les pertes subies par la machine vivante se réparent sans peine.
Enfin Tétat colloïde est la forme la plus propre à la manifestation de l'instabilité moléculaire des corps complexes qui constituent les êtres organisés. Sous cette forme ils sont véritablement à l'état dynamique ; ils obéissent sans peine à l'action des forces incidentes. Us peuvent se défaire et se refaire, par un perpétuel échange de molécules et d'atomes dont le mouvement de va-et-vient constitue la vie elle-même.
La vie n'est donc pas chose plus mystérieuse que toutes les autres propriétés de la matière. Elle est, comme l'électricité, comme la chaleur, une résultante d'une disposition particulière des atomes (1), chacun des atomes étant animé d'une force spéciale et spontanée qui se manifeste par le mouvement qui lui est propre. On peut la suspendre cbea les végétaux et même chez les animaux en solidifiant les colloïdes par la dessiccation ou par la gelée, et la rétablir en
(1) Nous lisons dans le compte rendu de la séance du 4 septem- "bre 1882 de F Académie des sciences :
a Histologie, — Une boite contenant une série de préparations microscopiques est adressée à T Académie; ces préparations permettent de saisir, suivant leurs auteurs, la différence qui existe entre le prih toplasma vivant et le protoplasma mort; elle consisterait dans un déplacement des atomes. M. Robin est chargé d'examiner les préparations et de prendre connaissance de la note qui les accompagne. »
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replaçant les tissus dans les conditions normales. On sait maintenant que le principal phénomène vital, celui qui sert de support à tous les autres, est un double mouvement d^assimilation et de désassimilation, de rénovation et de destruction au sein de la matière vivante, que cette matière soit à l'état semi-solide et sans structure, comme chez certains organismes inférieurs, qu'elle soit à Tétat de liquide plus ou moins visqueux, comme le sang et la lymphe des animaux supérieurs ; qu'elle soit enfin modelée en éléments anatomiques, en cellules et en fibres baignant dans des liquides et des gaz, comme il arrive dans le corps de tous les organismes supérieurs, végétaux et animaux.
La substance vivante est donc un laboratoire chimique constamment en action. Ce sont les propriétés physiques ou chimiques de cette substance diversement modifiée que Ton trouve derrière toutes les propriétés vitales, 4a nutrition, Vaccroissement^ la reproduction, la motilité, Vinnervation.
Ce mouvement de combinaison et de décombinaison, qui est le phénomène vital par excellence, est continuel dans le corps vivant. Sans cesse les atomes de l'oxygène atmosphérique se glissent au milieu des molécules organiques, les dissocient, les désagrègent en vertu de leurs puissantes affinités avec quelques-uns des éléments qui figurent dans ces molécules complexes. Au bout d'un temps plus ou moins court, loxygène aurait ainsi, par une oxydation lente, détruit la substance vivante, si des aliments ne s'introduisaient du dehors dans la trame de l'être vivant. Ces substances rénovatrices, après avoir souvent subi des remaniements chimiques préparatoires, après être devenues nutriments^ c'està-dire après avoir acquis une composition chimique et un état physique qui les rapprochent beaucoup de la substance vivante, s'identifient avec elle. Leurs molécules prennent une à une la place des molécules détruites. L'être vivant, ainsi réparé incessamment, dure, continue à vivre, et il vivrait indéfiniment, si ce mouvement moléculaire ne se ralentissait jamais.
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C'est ce mouyement qui constitue la nutrition, dont le mécanisme se partage en trois grands systèmes d*organes spécialement consacrés à la circulation, à la respiration et à la digestion (1).
G*est ce même mouvement qui produit Vacc7*ois8ement en volume des éléments anatomiques déjà existants. Il résulte d'une exagération de la nutrition, en ce sens qu'elle ne se contente pas de restituer les molécules oxydées, mais qu'elle rend au corps plus qu'il n'a perdu.
L'accroissement n'est qu'un cas particulier de la nutrition, avec une certaine prédominance du mouvement d'assimilation sur celui de désassimilation. Quant à l'accroissement par la multiplication des éléments histologiques, ce qui est le cas général, il s'explique tantôt par la segmentation des cellules, tantôt par leur genèse spontanée.
Nous n'avons pas du reste à insister sur ce point, qui n'a pas plus de rapport avec la question morale que la sécrétion et l'excrétion.
La génération est une sorte de prolongement, d'exaltation de la propriété d'accroissement, comme celle-ci n'est ellemême que le résultat d'une sorte d'excès de la puissance nutritive. Gela est si vrai qu'elle, se produit par les mêmes procédés, par segmentation ou genèse, suivant le degré d'évolution des êtres.
Nous pouvons donc considérer ces deux propriétés de la matière organisée, accroissement et génération, comme des dépendances du fait biologique essentiel et vraiment fondamental, la nutrition. C'est pour cela que nous les avons réunies en un même chapitre.
En résumé, tous les corps sont constitués par des groupements d'atomes qui se distinguent par l'énergie et la persis-
(1) Nous ne mentionnons pas la sécrétion et rexcrétion, malgré l'importance primordiale de ces fonctions, parce que nous ne devons pas oublier que nous nous occupons ici non d*un traité de biologie, mais d*un traité de morale, et que si la physiologie fournit la base de la morale, elle ne se confond cependant pas avee elle.
tance plus ou moins grande de leurs affinités. Les associations d*atomes qui constituent les corps vivants et en particulier les animaux sont extrêmement variables et mobiles. Elles laissent donc une grande liberté de mouvement aux éléments qui les constituent. De là, dans les corps vivants, une perpétuité de combinaisons et de décombinaisons, qui est le phénomène vital par excellence. C'est ce mouvement plus ou moins actif de va-et-vient des éléments constitutifs qui explique les fonctions organiques du corps : nutrition — comprenant respiration, digestion, circulation et génération ; -^ sans compter Taccroissement, la sécrétion et Texcrétion que nous laissons de côté, comme ayant peu d'influence sur la vie morale de Thomme. Ces fonctions étant nécessaires à Tentretien de la vie, on comprend qu'elles ne puissent être suspendues au delà d'un temps déterminé sans produire d'abord une souffrance, qui est le signe du besoin non satis* fait ; puis la mort, quand le besoin est un de ceux qui intéressent la constitution générale. Le plaisir résulte au contraire de la satisfaction du besoin, et cette satisfaction est un accroissement de vie.