CHAPITRE m
CONSTITUTION DE l'hOMME. — INNERVATION.
Les propriétés de nutrition et de génération sont coin* munes aux végétaux et aux animaux. On pourrait donc croire qu'elles sont par elles-mêmes en dehors de la morale, puis* qu'elles existent là où la morale ne saurait rien prétendre. Nous verrons prochainement combien serait erronée cette conclusion, si on retendait jusqu'à l'homme.
Pour le moment nous allons nous occuper d'une autre propriété de la matière organisée dont la présence constitue la vie dans sa plus haute et sa plus complète expression, Tinnervation.
C'est grâce à la présence des cellules nerveuses queThomme sent et pense» c'est-à-dire devient un être moral. Il est donc de la plus haute importance pour l 'objet que nous poursuivons de nous rendre un compte aussi exact que possible du mécanisme d'où dépend ce nouveau mode d'existence, qui distingue essentiellement le règne animal du règne végétal, et dont le perfectionnement chez Thomme constitue sa supériorité sur tous les autres animaux.
Tout appareil nerveux est composé de fibres et de cellules ; toujours les fibres se continuent directement avec les cellules, et toujours elles relient ces cellules à un organe moteur ou sensible. Les unes sont surtout conductrices d'impressions ou d'incitations, tandis que d'autres agissent sur l'impression qui leur est transmise, soit pour la renvoyer, la réfléchir simplement d'une fibre sûr une autre, soit pour la transformer en phénomène de conscience. Enfin les cellules peuvent à leur tour devenir des centres d'excitation; alors, sans rintervention immédiate d'aucune impression extérieure, elles
provoquent des mouvements ou combinent des pensées. La seule différence anatomique entre les fibres motrices, dont nous n^aurons pas à nous occuper, et les fibres sensitives, c'est que celles-ci présentent, un peu avant de pénétrer dans les centres nerveux, un renflement ganglionnaire, qui est lui-même une cellule nerveuse.
Les régions du système où les cellules s'accumulent en grand nombre sont les centres nerveux ; les parties presque uniquement composées défibres forment les cordons nerveux ; et si Ton embrasse d*un coup d'œil Fensemble du règne, on voit que les centres cellulaires sont d'autant plus volumineux et d'autant moins nombreux que l'animal occupe un rang plus élevé dans la hiérarchie de l'évolution. C'est chez le vertébré supérieur et spécialement chez l'homme que la concentration cellulaire atteint son maximum.
La moelle épinière est essentiellement une colonne de substance grise, c'est-à-dire de cellules multipolaires, émettant ou recevant trois ordres de fibres : des fibres sensitives, irradiées dans tous les organes et spécialement dans la peau ; des fibres motrices, partant des cellules pour aboutir aux muscles ; enfin des fibres intermédiaires, servant seulement à relier les cellules entre elles, à les solidariser, à faire de la substance grise de la moelle un tout consonant, pouvant dans une certaine mesure vibrer à Tunisson.
Mais les cellules de la moelle épinière ne sont pas seulement solidarisées entre elles ; elles le sont aussi avec les cellules cérébrales. Pour ce qui concerne les relations anatomiques de la moelle épinière et du cerveau, et aussi la répartition, dans l'encéphale, des cellules et des fibres, nous sommes redevables aux travaux du docteur Luys d'une vue d'ensemble aussi simple que séduisante (I).
En voici le résumé tel que le présente le docteur Letourneau :
« Suivant ce savant anatomiste, toutes les fibres sensitives
(!) J. Luys, Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal, Paris, ises.
de la moelle cpinière, qu'elles aient ou non rencontré sur leur trajet les cellules de ce premier centre, aboutissent d'abord à deux amas de cellules situées à la partie inférieure du cerveau^ aux couches optiques» Puis, après avoir passé par ce centre secondaire, elles rayonnent vers la surface du cerveau, vers Técorce grise des circonvolutions. Cette écorce est formée de nombreuses couches de cellules triangulaires, superposées par séries, comme des strates géologiques, ayant toutes leur sommet en haut, et toutes aussi reliées par des traits d'union fibreux.
(( Les fibres sensitives, irradiées des couches optiques, traversent de bas en haut toutes ces couches corticales, pour aboutir aux strates les plus superficielles, formées de cellules analogues par leur volume aux cellules sensitives de la moelle épinière.
(( Au-dessous de ces couches de petites cellules, on trouve des lits superposés de cellules de plus en plus volumineuses, à mesure qu'elles s'éloignent de la périphérie du cerveau. Les dernières strates, les plus profondes^ seraient constituées par des cellules volumineuses, analogues aux cellules dites motrices de la moelle*
« De ces dernières cellules partiraient des fibres descendantes
qui toutes convergeraient vers deux amas cellulaires, situés
aussi vers la base du cerveau, dans le voisinage des couches
optiques. Ces amas de substance grise cellulaire sont les
' corps striés.
a Des corps striés partiraient des fibres descendantes, qui rencontreraient d'abord sur leur chemin les cellules motrices de la moelle épinière, puis de là rayonneraient dans les cordons et filets nerveux, de plus en plus ténus, pour aboutir aux éléments contractiles du tissu musculaire,
« On pourrait donc suivre pas à pas, dans tout son trajet anatomique et dans toutes ses métamorphoses physiologiques, TefTet d'une impression subie par l'extrémité terminale d'une fibre nerveuse sensitive. Que, par exemple, un corps dur heurte violemment un point quelconque de l'enveloppe
cutanée, les molécules des fibres nerveuses, brutalement touchées, entrent de proche en proche en vibration ; l'ébranlement se communique d^abord aux cellules de la moelle, puis à celles des couches optiques, puis aux cellules des circonvolutions cérébrales. Sans doute cet ébranlement est modifié, d'une façon d'ailleurs inconnue, par son passage à travers ces centres cellulaires. Quoi qu'il en soit, en abordant les cellules superficielles des circonvolutions cérébrales, l'ébranlement, la vibration, le mouvement moléculaire, quelle qu'en soit la forme, éveille dans ces cellules un phénomène tout spécial, un phénomène de conscience, une sensation.
« Mais nous ne sommes encore qu'à la moitié du circuit. Les cellules sensitives ébranlées communiquent à leur tour leur ébranlement aux strates cellulaires sous-jacentes. Ces dernières cellules, un peu plus grosses que les cellules superficielles ou sensitives, un peu moins grosses que les cellules profondes ou motrices, sont vraisemblablement les cellules pensantes. Chez elles, l'ébranlement moléculaire se transforme en idées, comme celui qui pénètre par l'œil ou l'oreille se transforme en visions ou en sons.
« L'ensemble de ces cellules pensantes constitue l'àme de l'organisme. Elles se rendent compte des causes de la douleur^ combinent les moyens pour en éviter le retour, et leur décision, communiquée aux couches corticales les plus profondes, s'y métamorphose en volition (1).
(( En effets les couches profondes des couches corticales sont motrices ou plutôt voiitives; elles ordonnei^ les mouvements musculaires nécessaires pour éviter le retour du
• (1) La volition n'est donc que la mise en œuvre, rexécution de la décision intellectuelle. La volition est un fait consécutif de Tacte de la pensée. Ce n'est pas la manifestation propre d'une faculté spéciale, la volonté, comme Taffirment — sans même chercher à le prouver — les prétendus psychologues de l'enseignement spiritualiste. Cette distinction a des conséquences capitales dans la théorie morale. .
156 LA UORALB.
choc douloureux, pour parer au danger. L'ordre est transmis d'abord le long des fibres cérébrales convergentes, puis à travers les cellules des corps striés et de la moelle épinière ; enfin par les filets moteurs des cordons nerveux périphéri* ques, cet ordre arrive aux muscles chargés de l'exécuter. Le cycle est alors complet et le froissement mécanique des extrémités de quelques fibres nerveuses sensibles a déterminé, comme une succession de détentes successives, une sensation, un raisonnement, une volition, des mouvements, n
Après cette vue générale il nous reste à étudier avec un peu plus de détail le mécanisme de la sensibilité et de la pensée.
La sensibilité consciente^ la seule qu'il nous importe d'examiner ici, est une propriété inhérente à certaines cellules et fibres nerveuses, qui ont pour fonction spéciale de trier parmi les chocs, les mouvements, les vibrations, en un mot parmi les impressions physiques du milieu extérieur tout ce qui peut éveiller dans les centres nerveux de l'être conscient des sensations tactiles, olfactives, gustatives, auditives et visuelles.
Les organes du tact sont répandus sur le corps tout entier, et quelques physiologistes ont prétendu ramener au tact toutes les sensations, parce que, disent-ils, sous la diversité apparente des sensations spéciales, on retrouve toujours une cause unique, le choc, l'ébranlement des extrémités nerveuses sensibles par des molécules appartenant au milieu extérieur. Mais comme il est absolument démontré que des ébranlements idej^tiques prennent des caractères tout à fait différents selon qu'ils intéressent telle ou telle partie spéciale de l'appareil nerveux, il faut bien admettre des sens spéciaux correspondant à chacune de ces catégories de sensations.
Ces sens sont le goût, Podorat, l'ouïe et la vue, dont la spécialisation est absolument indiscutable. Le toucher évidemment ne constitue pas une fonction aiissi précise, aussi nettement déterminée. On comprend que quelques physiologistes aient essayé de trouver dans les multiples attributions
du toucher des catégories distinctes, telles que le sens de la Toiupté, le sens de la douleur, le sens musculaire, le sens de la température, etc. Mais Tutilité de ces distinctions est encore à démontrer ; et elles sont d'ailleurs trop peu justifiées pour être acceptables.
Nous nous en tiendrons donc à la division classique des cinq sens.
L'exposition rapide que nous venons de faire nous a permis de suivre la série des transformations qui résultent de la diversité dans la disposition et le nombre d*atomes. De la matière inorganique à la matière organisée, et dans celle-ci du végétal à l'animal supérieur, la distance semble énorme^ et cependant ces phénomènes si prodigieusement divers s'expliquent par la même cause.
Les atomes vivants sont enchaînés dans le minéral par Ténergie des affinités qui les tiennent unis ; mais leur vie reparaît, au moins par le mouvement, là où l'instabilité des attractions permet aux éléments de se dissocier et de se remplacer. Si nous montons plus haut dans l'échelle des êtres, nous trouvons la matière devenue sensible dans l'animal ; et quand nous atteignons le degré supérieur de révolution, nous voyons que dans l'homme la matière sentante est arrivée jusqu'à la distinction la plus subtile des sensations, par la spécialisation des organes chargés de les recueillir et de les percevoir.
Une fois parvenu à ce point, il ne nous reste plus qu'un pas à faire pour atteindre au sommet de cette série ascendante que nous avons parcourue.
La matière vivante et sentante va devenir pensante.
Gomment? par une nouvelle disposition des mêmes atomes dont les divers agrégats constituent l'univers, depuis les soleils jusqu'à l'homme.
Or il faut bien remarquer que toute sensation suppose par sa seule existence et surtout par sa spécialisation des centres nerveux conscients. En effet, tout nerf sensible, excité, sur son trajet, éveille dans les centres nerveux le seul genre de
i58 LA MORALE.
sensation qu'il a pour fonction de provoquer. Toute excitation physique, mécanique, chimique, etc.^ toute lésion, piqûre, contusion^ section d'un nerf sensible, a pour contrecoup, dans les centres nerveux, des sensations parfaitement déterminées et prévues, tactiles ou douloureuses, gustatives, olfactives, auditives, optiques, suivant que le nerf touché est afPecté au tact, au goût, à Todorat, à l'ouïe ou à la vue.
Maintenant que nous avons passé en revue les organes, périphériques de la sensibilité, les appareils collecteurs de sensations, il nous reste à nous occuper des centres récepteurs, des parties nerveuses, où l'ébranlement mécanique des fibres sensitives terminales détermine un fait psychique, un phénomène de conscience.
On a fait dans ces derniers temps quelques efforts malheureux pour appliquer à ce phénomène la théorie de la transformation des forces; mais il n'y a point ici de transformation de mouvement moléculaire dans le sens habiluel de l'expression. Quand une ondulation lumineuse vient ébranler les nerfs de la rétine, la sensation centrale qui en résulte n'est nullement une transformation directe de la vibration éthérée. Cette ondulation a été simplement la cause occasionnelle de toute une série de phénomènes physiologiques, ayant pour vraie raison d'être l'oxydation nutritive des tissus. L'ébranlement mécanique des extrémités nerveuses sensibles joue dans la sensation le rôle de la détente dans une arme à feu. Or personne ne songe à voir, dans la déflagration de la poudre et la propulsion de la balle qui succèdent au choc de la détente d'un fusil, la transformation directe du mouvement opéré par cette détente. Il serait tout aussi peu logique de vouloir retrouver, dans le phénomène conscient de la sensation, l'ébranlement mécanique qui a mis en jeu l'appareil sensitif. Dans l'arme à feu et dans le système nerveux, le choc extérieur a simplement déterminé une perturbation d'équilibre ; il a déchaîné des forces qui se neutralisaient mutuellement ; il a agi comme une force de dégagement.
Chez les vertébrés, le cerveau est certainement le princi-
pal et très vraisemblablement le seul organe conscient. En parcourant la série de bas en haut, on voit les hémisphères cérébraux grossir et les circonvolutions se multiplier à mesure que l'espèce est mieux douée, plus intelligente. En même temps la substance grise, Técorce cellulaire qui les recouvre et qui est la partie consciente du cerveau, augmente d'épaisseur. Chez Thomme, il faut évaluer à plusieurs milliers le nombre des cellules nerveuses superposées en strates dans un millimètre carré de la substance corticale du cerveau, et le nombre de ces strates est plus grand dans la partie antérieure, dans les lobes frontaux, qui semblent être le quartier général de Tintelligence.
Ce qui constitue le point de départ et la possibilité du développement intellectuel, tel que nous l'observons chez l'homme, c'est la propriété que possède chez lui la cellule nerveuse de garder trace des actes réflexes dont elle a été le centre. Elle s'en imprègne en quelque sorte, comme certaines substances phosphorescentes captivent les rayons du soleil, comme une plaque de collodion préparée emmagasine les ondes lumineuses. A partir de ce moment les phénomènes conscients s'enchatnent les uns aux autres; les derniers venus trouvent dans les centres nerveux l'écho ou la trace de ceux qui les ont précédés. C'est ainsi que, pour parler le langage des psychologues, naissent les facultés. Les traces des sensations et impressions passées deviennent des souvenirs , et la possibilité de les retrouver constitue la mémoire. Puis ces souvenirs se disjoignent, se groupent capricieusement, formant des tableaux complexes, fictifs dans l'ensemble, quoique formés de sensations réelles et d'impressions antérieures : c'est Vimagtnatîon, Des impressions persistantes de douleur et de plaisir naît le désir de ressentir les unes, de fuir les autres. L'impressionnabilité, la sensibilité, l'imagination provoquées par ces désirs, sont plus ou moins vivement incitées par eux. La coordination volontaire des impres-* sions, des sensations, des images en vue d'un but à atteindre devient un raisonnement, et la faculté d'opérer cette coordi-
nation est ce que les psychologues appellent entendement, intelligence, raison; de même que le résultat conscient de toute confrontation y toute comparaison entre elles des impressions, des sensations, etc., est appelée idée, pensée. Enfin tout désir précédé et accompagné d*un raisonnement^ d'une évaluation relative d*un mobile, devient une volition ; d*où la volonté des psychologues. J'emprunte à la Physiologie des passions (p. 44) du docteur Letourneau un tableau qui groupe en un ordre très net et très frappant la série de ces faits généraux qu'il se contente d'exposer dans sa Biologie.
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Derrière tout ce labyrinthe de phénomènes psychiques, il y a simplement des actes réflexes, des sensations et des impressions transformées. De plus, tout ce travail mental, dont l'excessive complication chez l'homme a si longtemps défié l'observation, résulte simplement des propriétés spéciales du tissu nerveux. En effet, toute sensation est accompagnée d'une élévation de température du nerf et d'un trouble dans son état électrique, d'une oscillation négative du courant nerveux. En outre elle a besoin, pour arriver au centre, d'un temps très appréciable ; elle correspond à une élévation de température dans les cellules qui en sont le siège, et il s'y produit une suroxydation, une usure de la substance, qui se marque par l'élimination d'une plus grande quantité de phosphates, etc., etc.
Enfin l'anatomie comparée, l'anthropologie^ Tanatomie
pathologique viennent encore apporter à la physiologie leur précieux concours. Elles nous montrent que les facultés morales et intellectuelles sont complètement asservies aux centres nerveux ; qu'elles en suivent docilement les variations en plus ou en moins, en mieux ou en pire ; qu'elles se développent, s'amoindrissent ou s'altèrent avec eux. Les phénomènes de conscience sont donc, dans tout le règne animal, sans en excepter Thomme, des fonctions^ des actes de la cellule nerveuse. Là-dessus le doute n'est plus possible pour quiconque s'est donné la peine d'étudier sérieusement ce fflécanisme.
Nous ne pouvons que renvoyer à la Biologie du docteur Letoiirneau — pages 504 et suivantes — pour la série des expériences qui démontrent jusqu'à l'évidence la liaison physiologique des faits intellectuels avec l'existence des cellules nerveuses du cerveau. C'est là qu'on trouvera l'explication de l'ingénieux psychomètre du docteur Mosso, grâce auquel on peut mesurer exactement l'intensité du travail intellectuel.
Ces démonstrations sont encore confirmées par le fait de la division du travail dans la couche optique, où, chez Thomme, on peut isoler quatre amas de cellules nerveuses, quatre centres récepteurs. Le premier de ces noyaux, l'antérieur, est le centre olfacti'f, dont le développement correspond à celui du sens de l'odorat. En arrière est le noyau optique qui est le plus volumineux de tous chez l'homme et qui est, au contraire, très peu développé chez les espèces qui vivent habituellement dans l'obscurité, comme la taupe. Le troisième noyau d'avant en arrière, ou centre médian, reçoit les fibres tactiles non spécialisées. Enfin le quatrième est le centre récepteur des fibres acoustiques, le centre acoustique. Le rôle spécial de ces centres nerveux est établi : 1° par l'anatomie comparée, qui montre que chacun d'eux est d'autant plus volumineux que le sens correspondant est plus développé dans telle ou telle espèce animale; 2° par l'anatomie pathologique, qui constate la coïncidence de l'atrophie de chacun d'eux avec la
disparition du sens dont ils reçoivent les ébranlements successifs ; 3® par rexpérimcntation, puisque M. E. Fournier a pu, en faisant dans la trame de la couche optique des injections irritantes, détruire ou suspendre à volonté telle ou telle catégorie d'impressions sensitives.
A ces centres récepteurs optiques répondent, dans la substance corticale des hémisphères cérébraux, des départements percepteurs de sensations ou d'impressions. Sur le cerveau d'individus amputés depuis longtemps le docteur Luys a constaté des atrophies locales de circonvolutions. Dans ces derniers temps, le docteur Ferrier a vu qu'en excitant par l'électrisation telle ou telle région de l'écorce grise cérébrale chez les animaux, on fait contracter tel ou tel groupe de muscles ; que Ton peut à volonté faire mouvoir les yeux, la langue^ etc. M. Robert Batholon, professeur au collège médical d'Ohio, a obtenu les mêmes résultats en expérimentant sur un homme dont lé cerveau était mis à nu par une large perte de substance osseuse. De son côté, le professeur Schiff a vu que la substance cérébrale des animaux s'échauffe dans telle ou telle localité, suivant qu'elle est ébranlée par telle catégorie d'excitations sensorielles. On peut comparer ce mécanisme nerveux à un piano, dont les fibres sensibles périphériques seraient le clavier, les centres isolés de la couche optique les marteaux et les diverses régions centrales les cordes.
A chaque touche répond une note physiologique : ici une sécrétion, là une palpitation, une contraction ou une dilatation de vaisseaux capillaires; ailleurs une sensation, telle ou telle sensation ; ailleurs encore, par action réflexe, tel ou tel mouvement.
Plus les cordons périphériques seront volumineux, plus les noyaux des couches optiques seront développés, plus en même temps sera énergique le courant des sensations, des impressions, plus aussi seront fortement ébranlés les centres percepteurs corticaux, les éléments nerveux qui ont conscience des sensations, qui les pèsent, qui les comparent, qui les enregis-
POUSTITUTION DE L'HOMME. INNERVATION. I6t
trent ; plus par conséquent leur travail pondérateur sera difficile. Si en même temps ces couches corticales ont peu de surface et de profondeur, en d'autres termes, si les hémisphères cérébraux sont peu développés, Tanimal ou Thomme sera surtout instinctif; il obéira sur*le-champ et aveuglément à rimpression actuelle. Si, au contraire, les centres percepteurs dominent, alors l'être sera intelligent, réfléchi, maître de lui-même. C'est en vertu de cette loi que les vertébrés infé^ rieurs, chez qui les vésicules nerveuses intracraniennes, olfactives, optiques, etc., sont aussi volumineuses que les vésicules cérébrales ou cerveau antérieur, ont une intelligence rudimentaire.
On s'explique aussi facilemient et par la même raison pourquoi tel homme, peu intelligent d'ailleurs, est doué pourtant de telle ou telle aptitude sensitive. Il suffit, par exemple, quç l'oreille externe soit bien conformée, que le noyau de la coiir che optique qui lui correspond soit volumineux, que la fracr tion de substance corticale en rapport avec ce noyau soit riche en cellules, pour que l'individu, fût-il d'ailleurs fort mal doué, ait des aptitudes musicales. On comprend ain^î des faits singuliers, qui paraissent anormaux à beaucoup d'observateurs, par exemple qu'un grand nombre d'idloU aient montré du goût et même de l'aptitude pour la musique, et qu'il se trouve parmi les artistes distingués tant d'hommes parfaitement médiocres d'ailleurs.
L'importance de ces généralisations n'échappera à personne. Elles portent la lumière dans le plus obscur, le plus mystérieux domaine de la biologie. Elles arrachent la psychologie des mains des rêveurs, pour lui donner une base vraiment scientifique ; elles sapent au pied nombre de préjugés enracinés, de mythes illégitimement révérés ; elles sont les vraies et solides assises sur lesquelles doit s'élever la science de l'homme moral.
Résumé. — Outre les diversités les plus manifestes dans la puissance et la persistance des attractions moléculaires, certains atomes, par des groupements déterminés, arrivent à
produire des effets auxquels n'ont pu encore s'habituer les théologiens et les métaphysiciens. La matière organisée acquiert la propriété d'être consciente. C'est ce que les physiologistes appellent l'innervation . Ce mécanisme, qui n'a été véritablement étudié que depuis le commencement de ce siècle, a permis de démontrer la spécialisation des propriétés de certains organes, tels que ceux des sens, puisque le même ébranlement extérieur produit des effets absolument différents, selon qu'il porte sur telle ou telle partie de l'organisme. Les preuves de cette spécialisation abondent au point de rendre toute contestation impossible.
Les organes des sens peuvent donc être considérés comme les instruments à l'aide desquels nous puisons dans le monde extérieur les ébranlements dont les impressions sont recueillies dans les centres nerveux.
L'enregistrement intérieur de ces impressions donne naissance à ce que les psychologues appellent les facultés.
La faculté de retrouver ces impressions dans les cellules enregistrantes s'appelle la mémoire. Celle de les décomposer ou de les associer de manière à en former des images fictives ou subjectives s'appelle l'imagination.
Celle de les coordonner, en les généralisant ou abstrayant pour en faire des idées, en vue d'un but à atteindre, constitue le raisonnement qui fait partie de Tintelligence, entendement ou raison, de même que la volition, laquelle n'est autre chose que le groupement et la comparaison des impressions en vue d'une action à accomplir.
Le résumé que nous avons donné sous forme de tableau permet de se rendre facilement compte du classement des faits cérébraux.