LES BESOINS RÉSULTANT DE L'ORGANISME
que Tamour, la haine, radmiration, la crainte, Torgueil, Tadoration, la pitié, etc., etc.
Il faut encore remarquer une autre différence entre les besoins purement sensitifs et les besoins affectifs, c'est que les sentiments sous la forme desquels ceux-ci se manifestent ne sont pas comme les autres purement individuels et égoïstes. Ils tiennent presque toujours à la vie de relation; ils supposent une pluralité aussi restreinte que Ton voudra, mais nécessaire ; ils n'existeraient pas si l'homme n'était avant tout un être sociable. Les besoins affectifs sont pour la plupart des conséquences de l'état de groupement dans lequel vivent les hommes, horde, famille, tribu, cité, nation. Leur formule varie d'ailleurs à l'infini suivant l'âge, le sexe, la race, l'éducation, etc.
C'est du besoin [affectif que naissent la plupart des passions, et les passions les plus violentes. On a remarqué que l'impressionnabilité affective est la plupart du temps chez l'homme en rapport inverse de la puissance intellectuelle, comme du reste les autres besoins, nutritifs et sensitifs. La polyphagie, la gourmandise, l'ivrognerie, l'amour des femmes, la préoccupation exagérée des jouissances quelconques, même artistiques et littéraires, s'accordent difficilement aVec l'amour des recherches scientifiques et philosophiques.
Je ne crois pas qu'il soit bien difficile d'expliquer cet antagonisme ; mais il nous suffit pour le moment de constater que le fait est affirmé par l'observation et que les exceptions sont assez rares.
Le besoin intellectuel est celui qui nous pousse à exercer nos facultés, à combiner des idées, à accélérer l'activité des cellules pensantes. Il correspond, dans l'ordre des besoins cérébraux, au besoin de mouvement dans celui des besoins nutritifs. L'homme, et surtout l'enfant, éprouve un malaise extrême quand il est condamné à une inaction corporelle trop prolongée. Les fibres musculaires se gorgent de substances albuminoîdes; en traversant les capillaires des muscles, le sang subit une désoxygénation imparfaite, et le liquide
interfibrillaire est trop fortement alcalin. Le malaise qui en résulte ne peut cesser que par xine série de mouvements capable de brûler la surcharge des globules sanguins.
Le besoin d'activité intellectuelle s'explique de la même manière, pour les personnes qui ont Thabitude de faire travailler leur cerveau. Si quelque obstacle s*oppose à ce travail, si elles se trouvent retenues à quelque occupation mécanique qui ne leur permette pas de donner à leurs cellules cérébrales le mouvement dont elles ont besoin, elles éprouvent une souffrance générale assez mal définie et non localisée, qu'on nomme Tennui, facile à guérir d'abord par la suppression de la cause qui Ta fait naître, mais qui peut, en se prolongeant, aboutir à la tristesse chronique, à la mélancolie, au spleen, à la mort.
Si, au contraire, le besoin intellectuel reçoit satisfaction, le malaise se change en une joie intime et calme, dont la prolongation constituerait le plus enviable des bonheurs.
Les besoins intellectuels sont évidemment moins généraux que les autres, par la raison que notre état social est constitué de manière à ne laisser qu'à un très petit nombre le moyen d'habituer leurs facultés intellectuelles à une activité capable de leur en faire apprécier le charme. La grande majorité, paysans, ouvriers, femmes, enfants sont pour des raisons diverses condamnés à ne jamais donner à leur intelligence un exercice suffisant pour la faire sortir de sa torpeur habituelle ; quant aux autres, la plupart de ceux qui sont engagés dans des professions dites libérales y sont enchaînés de façon tellement persistante, par les nécessités de la vie^ qu'ils sont obligés ou de s'imposer des excès de travail qui les condamnent à une fatigue continue, comparable à la fatigue physique de ceux qui travaillent exclusivement de leur corps, ou de substituer au travail intelligent et productif un travail mécanique, de pure routine, pendant lequel l'esprit se laisse envahir par une sorte de paralysie progressive qui finit par le rendre incapable de tout effort personnel et utile. Les premiers sont les écrivains, poètes,
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littérateurs, historiens qui doivent vivre de leur plume ; les autres sont les avocats, les médecinSi les fonctionnaires de l'État, les mandarins de tout étage qui ne voient dans leur profession que le moyen de gagner leur pain de chaque jour.
Le nombre de ceux à qui il est permis de ne travailler que quand ils éprouvent le besoin d'activité intellectuelle est bien restreint. Et cependant, il faut le dire, ce sont ceux-là seulement qui peuvent donner la somme totale de ce qu'ils sont capables de faire.
Nous devons ajouter cependant que le besoin de Tactivité intellectuelle ne se manifeste pas seulement par les méditations, les recherches, les écrits des littérateurs, des philosophes, des savants. Il existe un nombre considérable de gens dont Tesprit toujours en mouvement se dépense surtout en conversations et en discours. Je crois même que le besoin intellectuel existe à Tétat latent chez une foule de malheureux dont réducation a été trop imparfaite pour qu'ils en aient la moindre conscience. Parmi les fumeurs d*opium et de haschisch, et même parmi les ivrognes, il y eaa certainement qui aiment surtout dans leur vice la surexcitation cérébrale qu'il produit d'abord en eux et qui leur donne pour un temps comme l'illusion d'un épanouissement subit de leur intelligence.
Résumé. — Les trois grandes fonctions vitales : respiration, circulation, digestion, ont la même importance physio« logique. Mais, au point de vue de la morale, nous n'avons à considérer que la digestion, la réparation par la nourriture. C'est de tous les besoins le plus impérieux et, par conséquent, celui qui agit le plus efficacement sur l'activité humaine.
Parmi les besoins sensitifs, un seul a, par moments, une influence égale au besoin nutritif, c'est le besoin génésique ou voluptueux. Les autres besoins sensitifs, ceux qui résultent de l'odorat, du goût ou même de l'ouïe et de la vue, ont sur la vie morale des effets beaucoup moins considérables. Ils sont à la fois moins impérieux et moins généraux, malgré
Tincontestable importance sociale des arts qu'ils ont éontribué à produire.
Les besoins nutritifs et sensitifs peuvent être considérés en eux-mêmes et sous leur forme originelle, comme purement égoïstes et indépendants de toute organisation et association humaine.
Les besoins affectifs sont en général — sauf la crainte, Tavarice et quelques autres sentiments du même genre -— des besoins sociaux en ce qu'ils supposent presque toujours la vie de relation. Ces besoins — Tamour, la haine, Tadmiration, l'orgueil, la pitié, Tambition, etc., etc. — ont sur la vie morale une influence considérable.
Les besoins intellectuels sont moins violents et surtout moins universellement sentis. On pourrait dire à la rigueur, en s'en tenant à l'apparence, que le besoin intellectuel est souvent par son point de départ purement égoïste, mais par ses effets il intéresse presque toujours l'intérêt général. Il ' n'y a pas de science qui n'ait des résultats utiles pour l'humanité. Qui pourra calculer ce que les œuvres des poètes et des littérateurs ont ajouté d'heures heureuses à la vie des hommes? Il faut^ du reste, ajouter que parmi ceux qui éprouvent le plus vivement le besoin intellectuel, il n'y en a guère qui soient complètement indifférents à l'espoir et au plaisir de rendre service à leurs semblables. Enfin le besoin intellectuel a le privilège d'avoir un champ indéfiniment ouvert, qui permet à toutes les activités de se déployer librement, sans aboutir nécessairement à des compétitions et à des chocs.