CHAPITRE V
l'évolution dans le monde inorganique.
Les besoins engendrent les désirs et ies passions ; par là ils sont les seuls mobiles de Tactivité humaine. Sans eux l'homme serait inerte et, par conséquent, en dehors de la morale. C'est donc par eux seuls que nous sommes des êtres moraux, et notre activité se mesure exactement par Tusage que nous faisons de notre activité en vue de la satisfaction de tels ou tels besoins.
C'est cette mesure qu'il s'agit de déterminer. Là est le problème. Il revient précisément à définir ce bien^ que les doctrines officielles nous donnent comme une révélation spontanée de la conscience. Nous qui ne croyons ni à cette spontanéité ni à cette révélation, et qui voulons avant tout nous appuyer uniquement sur les faits scientifiquement constatés, nous allons tâcher de trouver cette définition dans- l'observation directe des choses, en commençant par le monde inorganique pour continuer, en suivant l'échelle ascendante de l'organisation, par le végétal, par l'animal et enfin par l'homme. Celui-là à son tour nous le suivrons dans la série de ses transformations de l'enfance à l'âge adulte, de la vie sauvage à la vie civilisée. Dans chacune de ces séries nous examinerons quels sont les besoins qui prédominent, c'està-dire qui déterminent l'usage de l'activité, et quelles sont pour l'individu et pour la société les conséquences de ces prédominances diverses. Cet examen nous donnera nécessairement la définition exacte du bien, c'est-à-dire la direction vraie du progrès individuel et social, et par conséquent la règle certaine de la conduite qui s'impose à l'homme considéré comme agent de civilisation et de progrès.
Nous ne saurions trop rappeler que, pour concevoir Tavanta^e de cette méthode, il faut commencer par se purger le cerveau de toute notion métaphysique. Nous ne cherchons ni le progrès absolu ni le bien en soi, attendu que nous ignorons absolument et ce que pourraient être et comment pourraient exister ces deux entités. 11 ne saurait y avoir pour rhomme qu'un bien et qu'un progrès relatifs à Thomme. Nous ne devons donc les chercher que dans les réalités qui entourent l'homme et qui influent sur son existence.
Pour rhomme la matière organisée est en progrès sur la matière inorganique, parce que c'est l'organisation qui produit les conditions sans lesquelles Tliomme ne saurait exister. La production de la vie constitue donc pour nous un premier progrès. Par la même raison, les transformations et adaptations successives des êtres vivants aux milieux dans lesquels ils ont à vivre ne peuvent nous apparaître autrement que comme des perfectionnements, puisqu'elles résultent des^ nécessités de la concurrence vitale et ont pour efiFet de rendre la vie plus facile et plus heureuse pour les êtres qui s'y façonnent, tandis que ceux qui y sont réfractaires disparaissent et périssent plus ou moins rapidement. Le bien pour nous est tout ce qui contribue à l'accroissement de la vie et du bonheur, et la mesure du bien est celle même dans laquelle il contribue à cet accroissement de la vie et du bonheur individuel ou social, selon qu'il est question de l'individu ou de la collectivité. C'est dans cet accroissement qu'est pour nous la définition de l'utilité. Il suffît pour le moment de cette détermination générale, sur laquelle nous aurons à revenir plus tard pour la préciser et la compléter.
L'attraction et la répulsion expliquent, avons-nous dit, . tous les mouvements spontanés. C'est la loi des mondes ; c'est celle de tous les corps, parce que c'est celle des atomes qui les composent. L'éternel tourbillonnement d'atomes qui résulte de ce mouvement sans fin produit les rencontres les plus singulières, les combinaisons les plus bizarres. C'est un flot incessant de générations spontanées, qui va s'affaiblissant
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à mesure que les atomes se fixent, mais qui devait être prodigieux au temps où la terre, à peine recouTerte d'une pellicule solide, était plongée dans des vapeurs brûlantes, au milieu desquelles flottaient à Tétat de liberté les facteurs essentiels de la vie, les atomes de carbone, d'azote, de soufre, de chaux, de silice, mêlés àThydrogène. Les agrégats d'atomes, les combinaisons les plus variées devaient alors se faire et se défaire avec une rapidité effrayante, jusqu'au jour où la terre et l'atmosphère suffisamment refroidies offrirent à la vie des conditions de durée suffisantes. Alors subsistèrent pendant un temps plus ou moins long les formations assez appropriées aux milieux pour résister plus ou moins victorieusement aux causes de destruction; mais la perpétuité ne fut assurée qu'à celles qui eurent assez de plasticité pour s'adapter de plus en plus complètement aux circonstances et pour s'accommoder aux transformations des milieux. Celles qui ne purent modifier leur structure assez rapidement pour l'approprier aux fonctions imposées par ces transformations disparurent. Ce sont elles dont les débris constituent la plus grande partie du monde, préhistorique. Mais à côté de celles qui ont complètement disparu, il s'en trouve un grand nombre dont les unes nous font assister à la longue série des modifications qu'a impofées aux mêmes espèces la nécessité des adaptations successives, et dont les autres se classent logiquement et naturellement en une longue chaîne d'espèces voisines et de types ascendants, qui nous conduisent depuis le protoplasme sans structure jusqu'à l'homme civilisé.
C'est ce perfectionnement graduel de la structure, que l'on désigne sous le nom à^évolution. Il résulte dans une même espèce d'un perfectionnement ultérieur des fonctions, imposé soit par l'effort en vue d'une adaptation meilleure aux circonstances, soit plus ordinairement par la nécessité de s'accommoder à des conditions d'existence nouvelles. C'est ainsi que l'espèce humaine a évolué du dryopùhecm de M. Gaudry, notre ancêtre de la période tertiaire, jusqu'à Vhomo sapiens de Linné.
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La même expression s'applique également à la série ascendante de tous les types considérés dans Tensemble et comparativement les uns aux autres. Cette expression, dans ce dernier emploi, a peut-être rinconvénient de rappeler un peu trop ridée anthropomorphique d'une Nature consciente, créant et modifiant progressivement les fonctions et les structures, pour les échelonner volontairement suivant des milieux différents. Mais il est facilede faire disparaître cet inconvénient en rappelant que la nature ne donne que la succession et que la série logique est établie dans ce cas non par la nature, mais par Tintelligence de Thomme, qui rapproche et classe les types suivant leurs ressemblances et dans Tordre de leur complication croissante.
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que cette explication de la vie supprime radicalement la théorie des causes finales. Celle-ci est nécessaire dans la doctrine de la création divine, puisque dans ce cas la création a pour caractère essentiel de produire d'un coup l'être complet — ce qui du reste s'accorde assez mal avec le fait général de Taccroissement et de la décroissance. — Par conséquent, dans ce système, puisque les êtres vivent et durent, il faut bien qu'ils aient été d'abord formés intentionnellement en vue des nécessités de l'existence, et armés spécialement contre les causes de destruction.
Dans la théorie du transformisme, les causes finales deviennent absurdes et insoutenables. Comme Ta dit M. André Lefèvre (1), « ici éclate l'invraisemblance, pour ne pas dire plus, du sophisme téléologique. Comment supposer que ce moment où nous sommes ait déterminé d'avance le cours prodigieux des âges ? A quoi bon nommer cause finale le dernier effet produit par une accumulation d'antécédents ? Avant l'existence de l'homme, le monotrème, l'oiseau, le reptile, l'amphibie, le poisson, le mollusque auraient donc pu, chacun en leur temps, se déclarer causes finales de l'uni-
(1) la Philosophie, par André Lefèvre, p. 480. (Bibliothèque des sciences contemporaines^)