L'ÉVOLUTION DANS LE MONDE INORGANIQUE
vers? Étrange illusion de l'esprit logique, à laquelle les plus savants ont peine à se^ soustraire I
<i Les « idées organiques, directrices » , inventées par Claude Bernard, ne sont encore que des substituts de la Providence, des artisans de Tordre et du plan divins ».
La concurrence vitale, la sélection ne sont que des points de vue particuliers, ou, pour mieux dire, les moyens de révolution, qui n*est elle-même que l'expression abrégée de l'adaptation successive et de plus en plus parfaite aux milieux. Quant à l'hérédité, qui joue un grand rôle dans le transformisme, elle a pour effet de fixer peu à peu dans la série des générations les résultats des efforts individuels et les acquisitions particulières de chacun des ascendants. L'instinct n'est pas autre chose que la transmission des habitudes acquises et de l'adaptation des organes à ces habitudes.
Il importait de bien définir la signification de chacun de ces termes, parce que nous aurons souvent à les employer dans ce livre. Le mot progrès est excellent, mais un peu vague par lui-même, car il ne manque pas de gens qui prennent pour des progrès des modifications qui pourraient tout aussi bien êtré|considérées comme des reculs. Le bien est encore moins précis. Grâce à la fiction métaphysique qui fait du bien une révélation directe et nécessaire de la conscience, on se trouve dispensé de le définir, et chacun est naturellement porté à considérer comme bien tout ce qui est conforme à ses habitudes, à ses préjugés, à ses intérêts plus ou moins sainement compris. Quand un Australien meurt de maladie ou de vieillesse, ses parents, qui ne croient pas que l'homme puisse mourir naturellement, regardent comme un devoir de le venger en assassinant un membre d'une tribu ennemie. Là est le bien pour eux. Le fanatisme religieux ou politique nous fournit, même chez les nations qui se croient les plus civilisées, des exemples du même genre de bien. Les hommes qui, au nom de la morale de leur parti et sans tenir compte des circonstances atténuantes de l'invasion étrangère et des conspirations intérieures, protestant avec la plusloua-
ble indignation contre la Terreur et se refusent à voir dans la Révolution autre chose qu'un régime de brigands, parce qu'elle a eu le tort de croire que la mort de 1 200 à 1 500 de ses ennemis sauverait la France, ces hommes-là sont précisément les mêmes qui ont applaudi avec le plus de frénésie, il y a quelques années^ au massacre de 35000 Français dans les rues de Paris, et qui continuent à honorer de leur estime, pour ne pats dire de leur admiration, les héros qui ont pris la plus belle part à ces exploits.
Or ces gens, les héros de 1871 et leurs admirateurs, sont tous des gens de bien, au sens de la morale spiritualiste. Ils obéissent scrupuleusement à la voix de leur conscience, et s'ils approuvent les massacres de la semaine sanglante, malgré la loi religieuse et sociale qui interdit le meurtre, c'est qu'aux yeux de leur conscience les « communards » avaient depuis longtemps cessé d'être des hommes, et que cela suffit pour les mettre hors de la loi morale.
Nous avouons qu'un bien élastique et muable à ce point ne nous suffit pas. Nous voudrions une morale moins facile à accommoder aux erreurs, aux préjugés, aux égoïsmes les plus contraires. C'est pour cela que nous voulons chercher la loi de notre direction morale dans Texamen successif des faits par lesquels s'est manifestée dans tous les ordres de phénomènes l'adaptation progressive^ de tous les êtres aux conditions changeantes de la vie. Le résumé de tous ces faits nous donnera nécessairement la loi de révolution, que nous n'aurons plus qu'à appliquer à la morale, car en somme la morale n'est elle-même qu'un cas particulier de l'évolution universelle, l'adaptation spontanée ou volontaire des actes à une fin utile pour soi-même et pour autrui.
Les atomes, nous l'avons vu, s'attirent ou se repoussent suivant leur nature. Les affinités variables qui les distinguent constituent tous les corps depuis les roches les plus dures jusqu'aux gaz les plus subtils. Les composés les plus stables donnent les minéraux ; les végétaux et les animaux résultent de Ja cohésion de molécules dont l'instabilité se