CHAPITRE VI
Hiérarchie des besoins chez les végétauz et les animaux.
Si maintenant nous considérons l'évolution de la matière organisée, nous serons amenés à des résultats analogues.
Nous savons que l'organique ne contient rien de plus que l'inorganique ; les matériaux sont les mêmes ; les proportions seules diffèrent et se marquent par des structures différentes. Pour produire la vie, il faut — et il suffît — que certains éléments se rencontrent dans un milieu donné. C'est là tout le mystère de la génération, et il n'y a pas plus de merveille dans cfelle qu'on appelle — pourquoi? — spontanée que dans Tautre.
Le minéral résulte de la fixation de certains atomes, qui ont la propriété de former des agrégats d'une stabilité supérieure à celle des atomes qui constituent les végétaux et les animaux. Mais cette instabilité est précisément une des con. ditions nécessaires de la vie, puisqu'elle se retrouve dans la constitution de tous les êtres vivants et qu'elle se manifeste surtout chez ceux où la vie atteint son développement le plus complet, chez les animaux, par une rapidité croissante de ce double mouvement d'assimilation et de désassimilation qui produit le besoin nutritif.
Je sais bien qu'aux yeux de tout un groupe important de docteurs et de doctrines encore aujourd'hui prédominantes, le perfectionnement consisterait tout au contraire dans la diminution et même, s'il était possible, dans la suppression des besoins. Besoin suppose indigence. Toutes les théories ascétiques, religieuses et philosophiques, brahmanisme, bouddhisme, cynisme, stoïcisme, christianisme, etc., sont
d'accord sur ce point; la vraie, la seule supériorité de rhomme, c'est de tenir le moins de compte possible des besoins de sa nature infime et périssable ; c'est de s'endurcir contre ses réclamation^ ; il n'y a de progrès possible pour lui que dans l'effort pour se rapprocher, par le détachement de toutes choses, de la nature divine, dont le caractère essentiel est de n'avoir pas de besoins.
Le minéral non plus n'a pas de besoins!
Dira-t-on qu'il est . par cela supérieur à l'animal , à l'homme? Ou bien faut- il pour constituer une supériorité que le renoncement soit volontaire? Soit, la volonté — encore sera-t-il bon de s'entendre sur ce mot — est en effet un privilège de l'humanité, mais la question reste entière, puisqu'il s'agit ici, non de la volonté elle-même, mais de l'usage qu'il faut en faire. Pour qu'il y ait mérite à supprimer ou à diminuer les besoins, il faut que les besoins soient choses mauvaises en elles-mêmes.
Qu'est-ce donc que les besoins? Nous l'avons déjà expliqué à plusieurs reprises.
Les besoins nutritifs résultent de la nécessité de remplacer dans l'organisme les molécules usées ou détruites par le fait de l'activité vitale. Donc condamner les besoins nutritifs revient à condamner cette activité elle-même. Autant dire qu'il vaudrait mieux pour l'homme ne pas agir, ne pas vivre, ne pas exister.
La condamnation des besoins sensitifs aboutit à la même conclusion, puisqu'ils ne sont autre chose que la manifestation de la souffrance que fait éprouver à l'homme l'inactivité des sens spéciaux et du plaisir qu'il ressent à les mettre en mouvement.
Il en est exactement de même des besoins cérébraux. Supprimer ou atténuer l'activité cérébrale, c'est supprimer la vie affective et intellectuelle; c'est'tarir pour l'homme la source de ses jouissances les plus nobles et les plus élevées; c'est ravaler la vie à ses manifestations les plus rudimentaires.
En résumé, le besoin est la condition essentielle de la vie sous toutes ses formes; le nombre et l'intensité des besoins sont la seule mesure exacte de Tintensité de la vie ellemême (i) ; les souffrances et les plaisirs sont proportionnels à leur satisfaction ou à leur non-satisfaction • Or qu'est-ce que le bonheur et le malheur, si ce n'est la résultante de l'accumulation des plaisirs et des souffrances?
Osera-t-on dire que le bonheur est un mal et le malheur un bien ?
C'est pourtant la conclusion qui s'imposerait aux doctrines de l'ascétisme, si elles se bornaient à la vie présente. Mais elles échappent à cette absurdité par une autre, par la supposition d'une vie future, à laquelle on ne peut arriver que par la mort et par la souffrance. Pourquoi cette condition? Pourquoi le bonheur n'est-il pas permis dès cette vie? Cela est le secret de leurs divinités, qu'elles se plaisent toutes à supposer farouches et cruelles, toujours prêtes à frapper leurs créatures et ne se laissant désarmer que par l'étalage des souffrances volontaires.
Pour nous qui n'admettons pas que la mort soit la vie et la vie la mort, et qui nous en tenons aux réalités visibles et démontrées, nous croyons que le besoin est la mesure et la règle même de la vie. L'infériorité des besoins suppose cielle de l'organisme. N'avoir pas de besoins sensitifs et intellectuels équivaut simplement à n'avoir ni sens ni intelligence. C'est ce que nous allons tâcher de prouver en montrant que c'est précisément dans ce sens que se produit l'évolution du végétal à l'animal et à l'homme, de la sauvagerie à la civilisation, de l'enfance à l'âge adulte.
Le besoin suppose la vie. Par conséquent nous n'avons pas à le chercher en dehors du monde organique. Voyons d'abord quels sont les besoins communs au monde végétal et
(1) Il est bien entendu qu'il ne s'agit pas ici des besoins factices tels qu'ils peuvent résulter de la fantaisie ou d'habitudes mauvaises. C'est uniquement en parlant de ces besoins que l'on peut dire que la perfection morale est en raison inverse de leur développement.
186 LA l^ORALE.
au monde animal. Nous considérerons ensuite ceux qui sont particuliers aux animaux ; ce sera le point de départ de la hiérarchie que nous cherchons.
La première catégorie de besoins, les besoins nutritifs, se retrouve des deux côtés. Les fonctions de circulation, de respiration et de digestion présentent sans doute, dans la manière dont elles s'accomphssent, certaines dtfiférenccs qui peuvent avoir leur importance physiologique, mais dont nous n*avons pas à tenir compte ici. Il nous sufQt que l'existence dès mêmes fonctions explique Tidentité des besoins.
On peut en dire autant du besoin génésique, qui n'est pas moins essentiel d'un côté que de l'autre à la conservation de l'espèce, comme les besoins nutritifs le sont à la conservation de l'individu.
Le besoin de mouvement, la motilité, existe encore dans une certaine mesure chez quelques espèces végétales.
Mais au milieu de ces ressemblances qui paraîtraient placer au même niveau les deux règnes, il existe une dissemblance capitale, qui est une cause essentielle d'infériorité pour le monde végétal, c'est que ces besoins, qui sont indiscutables, puisque leur non-satisfaction entraîne la mort de l'individu ou de l'espèce, le végétal n'en a aucune conscience et que, par conséquent, il n'éprouve ni plaisir ni douleur. Le désir, la vraie source d'activité lui manque.
Quand les conditions où il se trouve sont telles que ses besoins ne peuvent être satisfaits, il se contente de périr sans faire aucun effort pour les modifier dans le sens de son bienêtre. Il ne faut pas nous laisser sur ce point prendre à certaines apparences dont les poètes s'empressent d'abuser pour prêter aux végétaux les sentiments et les idées qui n'appartiennent qu'aux animaux.
Il est bien certain qu'un arbre planté trop près d'un mur où l'air et la lumière lui font défaut semble se pencher et s'élancer en avant, pour chercher des conditions meilleures. La vérité, c'est que les branches les plus éloignées du mur {prandissent plus vite que les autres, par cela même qu'elles
sont moins étou£Pées que celles qui en sont plus rapprochées. Il n*y a là rien qui se puisse réellement confondre avec un fait de conscience.
Yoilà donc un premier point où le végétal est inférieur à ranimai. Si nous considérons les besoins cérébraux proprement dits, rinfériorité est encore bien plus tranchée, puisque ces besoins n'existent pas même pour lui.
Comparons, toujours au même point de vue, Thomme au reste des animaux ; que Toyons-nous? D'abord identité des besoins de nutrition. Parmi les besoins sensitifs, quelquesuns se retrouvent également des deux côtés, parfois même avec une véritable supériorité chez certains animaux, tels que le besoin génésique, le goût, Todorat. Il arrive même souvent que les sens proprement dits de Touïe et de la vue soient beaucoup plus développés chez eux que chez Thomme. Mais ces organes demeurent purement passifs, en ce sens que les animaux qui sont doués de ces instruments perfectionnés se contentent pour la plupart de s'en servir pour percevoir les bruits et discerner les objets éloignés, mais que, sauf quelques oiseaux, aucun n'a songé à profiter de cette organisation privilégiée pour créer la musique, et encore moins les arts plastiques, qui n'appartiennent qu'à l'humanité.
Quant aux besoins cérébraux proprement dits, qui se partagent en deux catégories, affectifs et intellectuels, les premiers existent certainement, en plus ou moins grand nombre chez les animaux supérieurs, tels que le chien, Téléphant, le singe, etc. Ces animaux sont capables d'affection, de haine, de colère, de dévouement, et peuvent même sur quelques points paraître supérieurs à leurs maîtres. Ce qu'il a de meilleur dans l'homme, dit un adage spirituel, c'est le chien. La chose peut paraître véritable, si l'on considère uniquement l'affection sans arrière-pensée du chien pour celui qui le nourrit. Mais il faut bien confesser que cette vertu que nous admirons dans Te chien, et que TAcadémie récompense chaque année dans un certain nombre de vieux serviteurs plus ou moins dévoués, ne constitue pas nécessairement l'idéal
du beau moral pour rhomme; Il y a quelque chose de plus l)eau que de s'absorber en ua homme et de se dévouer à un maître — même dans une monarchie — c'est de se dévouer à ses concitoyens, à ses semblables, et de s'appliquer à leur ouvrir par la science toutes les routes vers le progrès. Or ce domaine est fermé à tous les animaux, sauf Thomme.
Ceci nous amène à la dernière catégorie des besoins que nous avons énumérés, les besoins intellectuels.
Ici, il faut bien le reconnaître, Thomme n'a plus de rivaux. Lui seul éprouve le besoin d'exercer son intelligence indépendamment de tout autre intérêt, de faire travailler ses cellules cérébrales, de combiner des pensées, de résoudre des problèmes, de constitue^: des idées générales et des sciences par des observations expérimentales; « Or qui donc oserait nier que la série du minéral au végétal constitue une progression ascendante au point de vue de révolution ? C'est un fait démontré par cela seul que la matière organisée, formée des mêmes atomes que la matière inorganique, possède cependant des propriétés qui manquent à celle-ci. Par la même raison, la progression se continue du végétal à l'animal, et parmi les animaux, le même raisonnement nous oblige à donner à l'homme la première place.
Nous ne nous arrêterons pas à démontrer des faits aussi évidents que ceux-là. Mais siTanimal en général, et l'homme en particulier, est supérieur au reste de l'univers, à quoi tient cette supériorité? Uniquement à la supériorité de l'organisme manifestée par les besoins sensitifs et par les besoins affectifs qui manquent aux végétaux, et surtout par les besoins intellectuels qu'on peut dire être absolument spéciaux à l'homme
Gela n'est-il pas suffisant pour que nous devions considérer comme supérieures à toutes les autres les facultés dont la possession constitue la prééminence de l'homme?
Résumé, — L'existence seule des besoins est une marque de supériorité. Le minéral n'a pas de besoin ; le besoin suppose la vie. Si maintenant nous comparons le végétal à l'animal, nous trouvons que ce qui fait la supériorité de l'animal.
c^est que non seulement il a plus de besoins, mais qu'il a conscience de ces besoins ; que leur satisfaction lui cause de la joie, que leur non-satisfaction le fait souffrir ; qu'enfin il est sujet au désir qui est la vraie source de l'activité physique et intellectuelle. Mais si maintenant nous comparons au même point de vue Thomme aux autres animaux, nous trou- Tons une progression analogue des besoins, en particulier les besoins esthétiques et surtout les besoins intellectuels, qui sont la vraie marque de sa supériorité sur tous les êtres mants.