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CHAPITRE VII

Hiérarchie des besoins d'après révolution de la vie humaine.

Nous allons maintenant essayer une autre comparaison du même genre, en nous plaçant à un point de vue difiFérent. Nous prendrons l'homme à sa naissance et nous le suivrons dans toute la série de ses développements, en rattachant à chaque âge les besoins qui y dominent et les facultés que ces besoins supposent.

On sait que Tembryon humain traverse tous les stages de la matière organisée avant de s'arrêter définitivement à l'ensemble organique, qui constitue l'animal humain. Cette transformation successive suffirait par elle-même à démontrer que l'organisme humain, représentant le dernier terme de cette progression, constitue réellement le degré supérieur de l'évolution de la matière. C'est un argument de plus en faveur de la méthode que nous suivons pour chercher la définition du bien et pour déterminer la direction du progrès.

Nous pourrions y ajouter une autre série d'observations se rapportant à tout l'ensemble du développement de la vie humaine sur le globe, depuis l'anthropopithèque jusqu'à l'homme civilisé des âges contemporains. Nous ne nous y arrêterons pas, malgré l'intérêt que pourrait présenter cette constatation. Nous croyons qu'il suffira, pour le but que nous nous proposons de marquer, d'un côté l'évolution de la vie humaine considérée de l'enfance à l'âge adulte, et de l'autre l'évolution de la civihsation dans le monde, telle qu'elle résulte des observations des voyageurs. On sait en effet que grâce à eux nous pouvons aujourd'hui étudier les

mœurs de toutes les races vivantes, et tirer de cette comparaison de très importantes conclusions sur la marche et sur les conditions du progrès. On peut sans doute objecter que Tétude directe du progrès dans Thumanité, depuis les temps préhistoriques jusqu*à notre âge, aurait l'avantage d'être certainement plus démonstrative que les inductions plus, ou moins fondées qu'on peut tirer de la comparaison avec les races sauvages. Mais il ne faut pas oublier que Thistoire des races préhistoriques nous est assez peu connue, que nos reur saignements se réduisent à un nombre de faits restreint ; tandis que de l'autre côté^ pour contrôler les inductions que nous pouvons tirer des récits des voyageurs, nous avons à la fois et ce que nous connaissons des races préhistoriques et les observations que nous pouvons nous-mêmes faire chaque jour autour de nous sur la série des développements qui s'opèrent de Tenfance à Page adulte.

Quels sont les besoins de Tenfant, pendant la première période de son existence ? Il ne connaît évidemment que les besoins nutritifs, comme tous les jeunes animaux. Un peu , plus tard Tintelligence commence à se manifester ; il reconnaît sa mère ou sa nourrice, celle dont le lait apaise sa faim et sa soif, et il arrive bientôt à Taimer précisément à cause de la joie que lui cause régulièrement la satisfaction de ses besoins.

Cette intelligence n'est guère que de la mémoire ; cette affection est une forme de Tégoïsme primitif; mais Tune et l'autre sont des germes qui se développeront rapidement, à mesure que Tenfant entrera plus avant dans la vie de relation.

Dès Tâge d'un^n, Tenfant commence à parler, à marcher. Les sens, le tact, le goût, Todorat, Touïe, la vue se perfectionnent chaque jour, et il ne leur manque bientôt plus pour être complets que ce coefficient capital et nécessaire qu'ajoute à chacune des facultés de l'homme l'entier achèvement de Torganisme intellectuel.

Les besoins affectifs, quelques-uns du moins, commen-

cent à se manifester de très bonne heure chez Tenfant ; mais Tépoque de leur plein épanouissement estVâge de la puberté, surtout polir ceux qui tiennent aux rapports des sexes. Mais rinstinct sexuel lui-même se manifeste d*abord plus par le côté sentimental que par le côté sensitif. C'est le besoin d'aimer qui domine, bien plutôt que Tamour même, jusqu'à ce que le développement soit complet.

Alors se produisent successivement tous les besoins de rhomme adulte avec les diversités que comportent les tendances particulières et naturelles de chacun. Chez les uns dominent les besoins égoïstes, Torgueil, l'ambition, Fava-* rice^ la recherche des sensations voluptueuses, etc. ; chez les autres les besoins altruistes, Tamour, Tamitié, la pitié, les afifectîonsde famille, etc. Les besoins sensitifs et intellectuels se manifestent à leur tour avec une énergie moins bruyante, mais non pas moins réelle. Pendant que les jeunes gens chez qui domine tel ou tel sens spécial se laissent aller à Tattrait de leur vocation particulière, qui les porte vers la musique, vers la peinture ou tel autre art analogue, ceux qui se croient spécialement organisés pour les travaux purement intellectuels se livrent à la littérature ou à la science. Ceux-ci deviennent poètes, romanciers ; ils travaillent pour le théâtre ou pour le journalisme; tandis que ceux-là étudient soit rhistoire, le droit, Téconomie sociale, la politique, la philosophie, etc., soit la physique, la chimie, les mathématiques^ rhistoire naturelle, la médecine, etc.

Il faut bien dire cependant que le nombre de ceux chez qui se produit le besoin intellectuel dans le sens propre du mot est assez peu considérable. Et cela pour deux raisons : Tune, c'est que la nécessité de se faire une carrière impose à la plupart des jeunes gens qui se préparent aux professions libérales une somme de travail intellectuel qui dépasse leur besoin ; Tautre, que tout en éprouvant une certaine satisfaction de cette activité intellectuelle, ils se trouvent entraînés à négliger ce côté pour se préoccuper uniquement ou principalement des profits qu'ils espèrent tirer de ce travail. De

telle sorte que ceux mêmes qui périraient d'ennui s'ils n'exerçaient leur intelligence, n'ont pas conscience d'un besoin qui, chez eux, se trouve toujours plus que satisfait.

La période de la vie à laquelle correspond le besoin intellectuel est généralement celle du plus complet développement des plus hautes facultés humaines ; et il se fait surtout sentir aux hommes chez qui ces mêmes facultés ont atteint un degré supérieure la moyenne.

La comparaison des différents âges de l'homme nous amène donc encore à la même classification hiérarchique des besoins — et par conséquent des propriétés et facultés qu'ils supposent — que le parallèle établi précédemment entre le monde végétal et le monde animal : à la base les besoins nutritifs, communs à tout ce qui vit, et sans lesquels la vie ne se maintiendrait pas; au-dessus les besoins sensitifs, puis au sommet les besoins cérébraux, avec une prééminence bien accusée pour les besoins intellectuels ; le tout constituant une hiérarchie absolument aristocratique, en ce sens que les besoins croissent en dignité à mesure qu'ils décroissent en extension.

Une des qualités intellectuelles les plus importantes, et Tune de celles qui se développent le plus tard, est la prévoyance. Nous nous contentons pour le moment de constater le fait. Nous aurons à y revenir plus tard, pour démontrer que la prévoyance constitue une partie essentielle de la morale, et que sans cette qualité la morale ne saurait exister.

Il nous paraît inutile d'insister plus longuement sur la direction de l'évolution de la vie individuelle. Ge serait perdre notre temps que de vouloir démontrer une affirmation dont tout le monde a la preuve chaque jour sous les yeux. Il suffit pour cela non pas d'observer, mais de regarder. L'homme adulte est supérieur à Tenfant, et cette supériorité tient spécialement à ce que les besoins nutritifs prédominent chez l'enfant, tandis que chez l'adulte les besoins sensitifs et cérébraux prennent une importance de plus en plus considérable.

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