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CHAPITRE VIII

Hiérarchie des besoins au point de vue de l'évolution ethnographique : besoins nutritifs.

Nous allons tenter une dernière série de vérifications que nous demanderons à Fethnographie.

Nous n*avons pas à en faire ressortir l'importance. Il est bien évident que du moment où il s'agit de déterminer les conditions et les caractères du progrès dans le monde, il ne saurait y avoir d'enquête plus sérieuse qu'une enquête faite sur tous les peuples ni de preuve plus démonstrative que celle qui i*essort des observations concordantes de tous les hommes qui ont eu l'occasion d'étudier les mœurs et l'histoire des races les plus diverses.

La question — nous le répétons pour qu'il ne puisse subsister aucun doute sur le point précis qu'il nous importe de mettre en lumière — la question est de savoir : i^ quels sont les besoins qui prédominent aux différents degrés de révolution ; 2^ s'il y a un rapport entre le degré de l'évolution et la nature des besoins qui prédominent.

Les récits de tous les voyageurs sont unanimes à constater que les races chez lesquelles dominent les besoins nutritifs sont de toutes les moins développées. Les Australiens, les Fuégiens, les Esquimaux, les Lapons, les Bojesmans, les Hottentots, les Néo-Galédoniens et une foule d'autres sau* vages mangent énormément, quand ils trouvent l'occasion de manger. Voici quelques exemples que j'emprunte à la Sociologie du docteur Letoumeau :

(c Quelle fête en Australie, quand une baleine morte

l'évolution dans U matière organisée. i95

vient échouer sur le rivage I C'est le bien idéal, c'est le bon* heur parfait. Des feux allumés sur le champ portent au loin la nouvelle de cet heureux événement. Les Australiens se frottent de graisse par tout le corps et font sabir la même toilette à leurs épouses favorites ; après quoi ils s'ouvrent un passage à travers le gras jusqu'à la viande maigre, qu'ils mangent tantôt crue, tantôt grillée, sur des bâtons pointus. A mesure que d'autres indigènes arrivent, leurs mâchoires travaillent bel et bien dans la baleine, et vous les voyez grimpant de çà de là sur la puante carcasse, à la recherche des fins morceaux. Pendant des jours entiers ils restent près de la carcasse, frottés de graisse fétide des pieds à la tête, gorgés de viande pourrie jusqu'à satiété, portés à la colère par leurs excès et engagés aussi dans des rixes continuelles, affectés d'une maladie cutanée, que leur donne cette nourriture de haut goût, offrant ainsi un spectacle dégoûtant...» Dans son Journal de voyage, Lyon nous a décrit une de ces orgies stomacales chez les Esquimaux : « Kouliltuck a me fit connaître un nouveau genre d'orgie des Esquimaux. « Il avait mangé jusqu'à en être ivre, et à chaque moment (( il s'endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche ou* a verte. A côté de lui était assise Arnaloua, sa femme, qui ({ surveillait son mari, pour lui enfoncer, autant que faire (c se pouvait, un gros morceau de viande à moitié bouillie « dans la bouche , en s'aidant de son index ; quand la « bouche était pleine, elle rognait ce qui dépassait les lèvres. « Lui mâchait lentement, et à peine un petit vide s'était-îi « fait sentir, qu'il était rempli par un morceau de graisse « crue. Durant cette opération l'heureux homme restait « immobile, ne remuant que les mâchoires et n'ouvrant « même pas les yeux ; mais il témoignait de temps à autre « son extrême satisfaction par un grognement très exprèsce sify chaque fois que la nourriture laissait le passage libre « au son. La graisse de ce savoureux repas ruisselait en « telle abondance sur son visage et sur son cou, que je « pus me convaincre qu'un homme se rapproche plus de

« la brute en mangeant trop qu^en buvant avec excès. » Ross a vu des Esquimaux dévorer chacun en un seul repas 14 livres de saumon cru. Et il ne faut pas chercher seulement dans le climat l'explication de cette gloutonnerie. S*il faut en croire Gook, les Nouveaux-Zélandais sont aussi avides d^huile et de graisse que les Esquimaux. Voici le récit qu'il nous a laissé du repas d'un chef taïtien : « Une femme, assise près de lui, remplissait par poignées la bouche de ce glouton avec les restes d'un grand poisson bouilli et de plusieurs fruits de Tarbre à pain qu'il avalait avec un appétit vorace. Une insensibilité parfaite était peinte sur son visage, et je jugeai que toutes ses pensées se bornaient au soin de son ventre. Il daigna à peine nous regarder. S'il prononçait quelques monosyllabes quand nous jetions les yeux sur lui, c'était seulement pour exciter sa nourrice et les valets, qui préparaient la pâte de fruits à pain, à faire leur devoir avec empressement. »

Ce tableau ne diffère pas beaucoup de celui que nous a présenté Lyon. Il faut bien croire qu'en dehors du climat il y a, pour expliquer [ces exagérations polyphagiques, des raisons spéciales de constitution, qui se retrouvent chez nous^ par atavisme, à l'état d'exception (i), mais qui dominent chez un certain nombre de races inférieures.

Cette prédisposition se trouve d'ailleurs exaltée par de fréquentes privations qui tiennentl'organisme en souffrance, et laissent toujours des lacunes à combler. De cette tyrannie des besoins nutritifs, exaspérée le plus souvent par la difficulté de les satisfaire, il résulte que, pour ces races déshéri*

(1) Voir, dans la Physiologie des passions du docteur Letoumeau (2* édit.), p< 144 et suiv., les exemples de polyphages fameux qu'il cite. On peut y ajouter un autre exemple Don moins extraordinaire, un mendiant qui vivait à Moulins en 1840, et qui mangeait à lui seul le repas sjervi pour dix officiers de dragons. On l'appelait Suchal, et ce mot était employé communément dans le pays pour dire glouton. Je ne sais si c'était un surnom, ou si le nom de Thomme était devenu un qualificatif.

tées, la grande, l'unique préoccupation est de chercher le moyen d'assouvir la faim qui les tourmente. On peut dire qu'elles n'ont pas d'autre souci ; chez elles, il absorbe la vie psychique tout entière, et l'intelligence, en admettant qu'elle fût de nature à pouvoir se développer, n'en a ni le loisir ni le moyen.

Les populations où dominent les besoins nutritifs sont les plus misérables de l'univers en même temps que les plus dégradées au point de vue moral et intellectuel. Aussi ne faut-il pas s'étonner des ravages effrayants que fait chez elles l'ivrognerie, depuis que les nations plus civilisées ont fait pénétrer chez elles les boissons alcooliques. Il est vrai que les besoins nutritifs ont aussi leur poésie dans l'exaltation passagère que produit l'ivresse. Pour des malheureux que persécute la torture de la faim, c'est quelque chose que d'obtenir, fût-ce pour un moment, un répit à leurs souffrances, et d'éprouver cet éclair de félicité sans mélange qui résulte de r«xcitation nerveuse. Il faut ajouter que le besoin de penser est si essentiel à l'homme, au moins quand il est sorti de la sauvagerie première, que dans nos sociétés l'ivrogne est souvent retenu dans son vice par le sentiment de joie que lui procurent les boissons excitantes, grâce à une exaltation passagère de l'activité cérébrale.

Mais cette exaltation est toujours de courte durée. Elle est rapidement suivie d'une dépression qui n'est qu'un grossier abrutissement ; et à force de se répéter elle arrive vite à ruiner les plus vigoureuses constitutions.

Les substances excitantes ou stupéfiantes agissent également sur les centres nerveux, qu'elles commencent par surexciter, mais qu'elles finissent toujours par déprimer. Cet effet est surtout manifeste dans l'emploi des narcotiques, tels que le tabac, le bétel, le kava, l'opium, le haschisch et la morphine ; mais il n'est pas moins réel dans celui des excitants comme le thé, le café, la coca, le maté, le guarana, quand on en fait excès. Voilà donc un premier point acquis. Ce n'est pas la prédominance des besoins nutritifs qui con-

stitue la supérioritë de révolution, et ce n'est pas de ce côté que doivent tendre les efforts delà civilisation. Loin de là, elle doit tout au contraire s'efforcer de supprimer dans la mesure du possible cette préoccupation abrutissante en disposant toutes choses dans Tordre le plus propice à faciliter la satisfaction légitime des besoins d'où elle résulte, afin que les multitudes qui, au milieu de nos sociétés si fières d'elles-mêmes, demeurent courbées et abaissées sous ce joug dégradant, puissent s'élever à un genre de vie d'un ordre moins exclusivement bestial.

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