CHAPITRE IX
Hiérarchie des besoins an point de vue ethnographique :
les besoins sensitils.
Voyons maintenant quelle sorte de civilisation peut pro» daire la prédominance des besoins sensitifs.
Ces besoins, nous Tavons dit plus haut, se partagent en deux catégories : le besoin sexuel et le besoin d'exercer les sens spéciaux, le goût, Todorat, l'ouïe, la vue.
Le besoin sexuel est un de ceux qui se font sentir avec le plus d'énergie. lia pour conséquence chez la plupart des races sauvages la promiscuité la plus complète. Mais cette pra» miscuité n'exclut pas les autres formes du mariage, comme la polygamie, la polyandrie, les mariages à temps, la monogamie. Ces différentes formes de l'union sexuelle sont presque toujours des conséquences des conditions diverses dans lesquelles se trouvent ces peuplades, telles que le rapport numérique des hommes et des femmes, ou la nécessité de restreindre le nombre des naissances pour ménager les ressources alimentaires. Il n'y a dans tout cela rien qui s'explique chez les sauvages par le degré plus ou moins élevé de leur civilisation. Les Weddahs de Geylan sont monogames, et Ton sait que les Weddahs peuvent ôtre comptés parmi les races les plus arriérées.
Il n'en est pas moins vrai que le mariage^ et surtout le ménage monogame, doit être considéré comme un des facteurs importants de la civilisation, parce que la persistance des rapports entre le même homme et la même fenune a été pour beaucoup dans la production et le développement d'un
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certain nombre de sentiments sociaux -— tels que Tamour^ Taffection des parents pour les enfants et des enfants pour leurs parents — qui n'auraient guère pu se produire en dehors d'une certaine communauté de vie et d'intérêts.
Mais il faut ajouter que le mariage monogame est précisément la forme qui s'accommode la moins de TexaltatioD du besoin sexuel, puisqu'il a pour effet nécessaire d'en réfréner l'énergie et d'en limiter les manifestations. On peut donc dire que le développement de la cirilisation et le progrès en évolution est en rapport inverse de la violence de l'appétit voluptueux. Par conséquent, ce n'est pas encore en ce sens que la morale doit chercher à accroître l'énergie de l'organisme humain ; tout au contraire, il est bien certain que, si l'homme pouvait se soustraire à cette tyrannie, l'hu* manité éviterait par là même un grand nombre des crimes qui la déshonorent. Il est vrai cependant que le besoin gênésique ou instinct sexuel est susceptible d'une éducation qui le modifie considérablement et lui donne une portée morale très sérieuse.
Dans le principe, à l'époque de la promiscuité, le besoin sexuel se contente d'une simple satisfaction physique et brutale, sans rien au delà, comme la faim et la soif.
Mais par cela seul qu'il exige pour sa satisfaction un agent étranger, la femme, et qu'il a pour résultat la naissance d'un troisième être semblable au père et à la mère, il donne occasion à d'autres sentiments accessoires, qui se produisent lentement et commencent par être, comme lui-même, purement égoïstes. L'homme finit à la longue par comprendre qu'il y a intérêt pour lui à garder une ou plusieurs femmes auprès de lui, pour se faire servir par elles et à se créer des troupeaux d'enfants qui seront ses esclaves.
Alors la recherche du plaisir se double de la prévoyance génésique ; le sentiment de l'utile ajoute un élément intel* lectuel à l'impulsion de l'instinct sexuel. Mais à mesure qu« se prolonge la cohabitation de l'homme avec ses femmes et ses enfants, il devient plus sociable ; l'intérêt conspire avec
rbabitude pour faire naître en lai certains sentiments d*affectian. Il éprouve des préférences pour tel ou tel des êtres qui vivent avec lui.
Ces affections ne peuvent jamais devenir bien vives, tant que l'infirmité intellectuelle de l'homme le condamne à un persistant effort pour ne pas mourir de faim. La préoccupation égoïste du ventre n'admet pas le développement des sentiments altruistes. Mais quand les intelligences se dégrossissent, quand les hommes ont appris à se faire des armes et des instruments de travail, quand la vie devient plus facile, alors commence le développement des sentiments moraux grâce auxquels Thomme échappe à la tyrannie exclusive des instincts égoïstes ; alors naît Tamour du père pour ses enfants, de Thomme pour sa femme. Le besoin génésique, ainsi transformé, de brutal devient moral.
Mais il ne se tient que par exception très rare au niveau raisonnable. Grossier chez les races grossières et dans les classes qui demeurent absorbées par les préoccupations de la vie physique, il tombe dans le raffinement et la subtilité dans les sociétés factices des châteaux et des palais. Dans la vie féodale du moyen âge et dans la vie oisive des cours de la monarchie, Tamour devient, avec la mendicité, la seule occupation des hommes et des femmes que le jeu et Tambition n'ont pas saisis. Les uns s'y absorbent complètement et deviennent incapables de rien concevoir au delà. Ceux mêmes chez qui Tesprit l'emporte sur le tempérament et la tête sur le cœur s'appliquent à créer une métaphysique de l'amour qui en fait la première des vertus, | la seule passion digne de la belle société. 'Tout le reste disparaît devant l'amour ; et les crimes inspirés par l'amour deviennent des marques d'héroïsme (1). Cette exagération, cette hypertrophie
(1) Le théâtre de Corneille, qui passe pour une école de vertu, repose en grande partie sur deux erreurs morales, qui sont celles de son temps, mais qui n'en sont pas moins graves. L'amour et l'ambition expliquent et excusent tous les crimes. Pour qui aspire à Tamour d*une princesse ou à la possession d'un trône, la grandeur
de Tamour a laissé chez nous des traces désastreuses, surtout dans l'esprit des femmes. Les romans de G. Sand ne sont pour la plupart que des hymnes à Tamouc souverain. Il y a un âge, il y a surtout des tempéraments où Tamour tourne facilement à la folie plus ou moins furieuse. C'est une fatalité de notre nature, que nous devons sans doute subir, mais que nous devons tâcher de moraliser par la transformation de rinstinct en sentiment. Il est absurde, il est immoral de considérer comme une marque de supériorité morale l'absorption de l'activité mentale en une passion violente, exclusive et fatalement égoïste quand elle arrive à ce degré d'exaltation. L'amour ainsi compris n'est qu'une maladie mentale dont il faut tâcher de se guérir au plus vite, et ceux qui en sont atteints n'ont pas plus droit â l'admiration de leurs semblables que les fous, qui sont considérés par les sauvages comme des prophètes divins.
L'amour est un fait naturel qui ne mérite pas plus d'être considéré comme une vertu que comme un vice. Les poètes du parfait amour qui en célèbrent les sublimités éthérées ne sont pas plus dans le vrai que les prêtres qui le donnent comme le plus hideux de tous les péchés.
La vérité vraie, c'est que l'amour est un sentiment qui vaut exactement ce que vaut l'être qui l'éprouve. Il exalte les énergies existantes et, par conséquent, il peut susciter des violences égoïstes aussi bien que des dévouements admirables. Il est, par conséquent, susceptible de développement et de progrès moral comme tous les sentiments humains. Le malheur est que pour la plupart des hommes, il demeure à l'état d'appétit charnel, parce que la plupart -demeurent au-dessous de la zone morale où les appétits se transforment
du but justifie, ennoblit tous les moyens. Quand on lit les tragédies de ComeiUe à ce point de vue, on est bien étonné de Tlmmoralité naïve et spontanée qui se dissimule sous ces fiers alexandrins, non moins que de l'étrange illusion des docteurs universitaires qui les font apprendre à leurs élèves comme un enseignement sapérieur de haute morale.
en seatiments. Mais quand une éducation vraiment intelligente aura élevé notre prétendue civilisation à un de^é tel que les hommes rechercheront dans les femmes autne chose que des qualités physiques ou pécuniaires ; quand on comprendra que la question du caractère et des habitudes a autant d'importance que celle de la dot; qu^d enfin on sera arrivé à tenir compte dans les rapports des sexes des conformités intellectuelles ; quand l'homme éprouvera surtout le besoin d'avoir une femme instruite, intelligente, soucieuse des questions d'intérêt général aillant que de son potàu*feu, alors l'amour sera arrivé à son apogée et deviendra un facteur assuré et constant de jouissances morales. Tel qu'il est aujourd'hui l'amour apporte peut-être à l'humanité plus de souffrances et de broutes que de bonheur et de vertus. Par conséquent, la moralisation de l'amour, quelque désirable qu'elle soit, nç peut pas être le but formel de nos efforts, puisqu'elle-m^e ne peut être qu'une conséquence du développement^néral de la moralité humaine.
Continuons 4anc notre recherche.
Le goût et i*odorat sont des sens très utiles au point de vue des jouissances qu'ils procurent. 11 est certain qu'ils rendent aussi des services considérables à la nutrition en aJQotant un précieux supplément d'informations à celles que nous donne la vue. Mais leur action est bornée dans un cercle trop restreint pour qu'ils puissent avoir sur la civilisation générale une influence appréciable.
Les sens de l'ouïe et de la vue ont une bien autre importance sociale. Mai3 nous devons ici établir une distinction capitale entre les besoins de ces deux sens considérés en eux-mêmes ou comme intermédiaires et instruments de Tinlelligence. Il est évident que sans l'ouïe et la vue non seulement toute civilisation, mais l'existence même serait complètement impossible pour l'homme. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit quand on parle des besoins de l'ouïe et de la vue.
Ces besoins s'expliquent par le plaisir que l'homme
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éprouve toutes les fois qu'une cause quelconque accroît en lui l'activité vitale, soit de l'organisme tout entier, comme tout ce qui intéresse la nutrition — digestion, circulation, respiration — soit de tel ou tel organe particulier comme Toreilleou l'œil.
Les besoins sensitifs, qui se rapportent à l'ouïe et à la vue, ont donné naissance aux arts. C'est parce que Thomme a trouvé un plaisir spécial à entendre certains sons disposés dans un certain ordre, qu'il a répété ou imité ces sons , d'abord avec sa voix, puis avec des instruments plus ou moins compliqués.
C'est ainsi qu'il a inventé la musique vocale et instrumentale. Les arts de la vue, le dessin, la peinture, la sculpture sont nés également du plaisir qu'a trouvé l'homme à regarder certaines formes, certaines couleurs qui font vibrer les nerfs optiques, comme les sons font vibrer les nerfs acoustiques.
Les arts, considérés dans le domaine purement physiologique où ils prennent naissance, ne sont donc que la manifestation et le moyen de cette exaltation de vie locale. Elle résulte des chocs qui, en faisant vibrer en nous certains nerfs, produisent les sensations purement subjectives de sons ou de couleurs. C'est à cela que se borne tout leur office. Ce sont des agents de plaisir, dont le rôle est de donner satisfaction à certains besoins sensitifs.
Mais ces plaisirs ont ceci de particulier qu'ils peuvent, dans des conditions particulières, s'étendre bien au-delà des limites du domaine où ils naissent. Us saisissent l'homme tout entier en donnant une sorte de satisfaction indirecte à certains besoins cérébraux affectifs ou même intellectuels. Il est vrai que les besoins cérébraux qui peuvent ainsi trouver leur satisfaction dans les arts sont nécessairement les plus vagues et, par conséquent, les plus généraux. Les arts peuvent donc être considérés comme des moyens d'expressioiï parfois très puissants ; mais, sous peine de n'être pas compris, ils ne peuvent guère exprimer que les sentiments et les idées
L'ÉVOLUTION DANS LA MATIÈRB ORGANISÉE. lOft
qui se trouvent déjà, en une certaine mesure, dans les âmes de ceux auxquels ils s'adressent. Par conséquent Tart, qui est une des manifestations les plus expressives des civilisations, est, par lui seul, impuissant à les produire et à accroître le trésor moral de Thumanité, puisqu'il ne peut ni apporter des idées et des sentiments nouveaux ni contribuer à la propagation de ceux qui existent antérieurement en les communiquant de ceux qui les possèdent à ceux qui les ignorent.
Tout l'effort des plus puissants génies artistes se borne à leur ajouter, par la communication à la fois inconsciente et énergique de leur émotion personnelle, une exaltation capable de produire chez quelques natures d'élite une surexcitation spéciale des sentiments qui leur sont communs. Mais il ne faut rien leur demander de plus.
C'est là un fait sur lequel il importe d'insister. Le rôle de l'art, dans tous les cas, se borne à servir d'interprète. Ces grandes idées et ces nobles sentiments qu'il traduit, ce n'est pas lui qui les a fait naître. Par lui-même, il y est complètement indifférent ; le domaine propre de l'art considéré en lui-même ne va pas au-delà du plaisir purement sensitif des oreilles et des yeux. Les idées et les sentiments que quelques grands artistes y ont ajoutés proviennent d'une source étrangère, qui est dans le domaine des besoins cérébraux, affectifs ou intellectuels. Mais c'est une illusion de vouloir faire de l'art le point culminant de l'activité cérébrale de i'homme.
La vérité est que le sens artiste, c'est-à-dire le développement plus ou moins anormal de la sensibilité spéciale des £bres acoustiques ou optiques, peut se concilier avec le plus beau et le plus complet épanouissement des cellules intellectuelles, comme on l'a vu en quelques hommes tels que Léonard de Vinci et Michel-Ange, mais que cette même surexcitation locale et souvent maladive n'est pas moins conciliable — et se concilie trop souvent — avec une atrophie plus ou moins complète de tous les organes dont le
jeu est nécessaire à rélaboration des idées généreuses et des sentiments élevés.
L'art est si peu par lui-même un instrument de civilisation qu'il y a un grand nombre d'animaux qui sont plus artistes que l'homme. Beaucoup d'oiseaux, par exemple, ont un chant infiniment plus varié et plus expressif qu'une foule de races sauvages, et même qu'une bonne partie de l'humanité civilisée.
On a, du reste, remarqué bien des fois que chez les races humaines l'aptitude musicale n'a aucun rapport avec le développement général de l'intelligence.
En effet , dit le docteur Letourneau , <c tout en n'ayant qu'une musique fort rudimentaire , les races inférieures y sont bien plus sensibles que nos dilettanti européens ne le sont à la nôtre. Rien qu'en entendant un de leurs airs^ tout le corps des Taitiens s'agitait en mesure, et leur physionomie exprimait un extrême plaisir. £n écou* tant les compagnons de Parry chanter ou jouer de la musique, les femmes des Esquimaux tendaient avidement le cou, écartaient leurs cheveux de leurs oreilles, pour ne pas perdre une note. Les Hottentots, en entendant le son de la guimbarde, semblent éprouver un plaisir extatique. Les Hovas de Madagascar sont fous de musique, et tout Bova quelque peu important a sa troupe de musiciens. Les Niam-Niam, qui sont pourtant d'une extrême voracité, oublient de boire et de manger dès qu'ils jouent de la musique, et ils en joueraient indéfiniment. Le son du tam-tam jette les nègres du Gabon dans un état quasi épileptique. En entendant le Ranz des vaches exécuté par une boite à musique, un cheik de l'Afrique centrale se couvrait la figure de ses mains et écoutait profondément ému... Le goût de la musique,surtout du chant, est très développé chez les Esqui« maux de T Amérique du Nord, les Polynésiens, les Indo- Gliinois, les Malais, les Malgaches, les indigènes de FAmérique du Sud ; ces derniers sont musiciens nés, dit d'Ori>igny. Au contraire^ des races supérieures, comme le grave
Touareg, le sage et industrieux Chinois; chantent peu et font de la musique un cas médiocre.
(c Chez les hiancs civilisés, là où, comme tout le reste, la musique s'est perfectionnée, elle est sentie vivement et sincèrement par les gens du peuple, par les femmes, et parmi les hommes par un petit nombre de natures artistiques et souvent féminisées. Pour la masse de notre bourgeoisie, le goût de la musique n'est qu'une affaire de mode, de bon ton ; il est bien plus affecté que réel. Le vorace Niam-Niam ou^ blie son dîner pour jouer un air; bien peu* de bourgeois en feraient autant. »
Le développement de la civilisation ne paraît pas coïncider davantage avec celui des arts plastiques et graphiques. Les Troglodytes du Périgord, de l'époque magdalénienne, étaient déjà d'habiles dessinateurs, et leurs sculptures ne sont pas à dédaigner. Les Esquimaux, qui sont arrivés à peu près au même degré de développement artistique, n'en demeurent pas moins inférieurs pour presque tout le reste à un grand nombre des peuplades les plus indifférentes aux arts. Les Mélanésiens, beaucoup moins civilisés et moins intelligents que les Polynésiens, sont cependant des sculpteurs infiniment plus habiles qu'eux. Ainsi Wallace (i) raconte que les Papous de la Nouvelle-Guinée couvrent de sculptures les planches et les poteaux de leurs maisons, la proue de leurs embarcations, les pilons qui leur servent à pétrir l'argile de leur poterie, les flotteurs de leurs lignes, leurs boites à tabac, etc. Pour eux tout est prétexte à faire sur bois de la sculpture d'ornementation, parfois même à sculpter des figures humaines dont ils chargent la tête ^e plumes pour imiter la chevelure crépue de leur race. Ces derniers sujets sont sans doute fort grossièrement rendus, mais la sculpture d'ornementation est souvent, chez les Mélanésiens de la Papouasie, exécutée avec beaucoup de goût. Wallace s'étonne qu'un sens artistique aussi développé puisse coexis-
(1) Malay Archipelago, vol. H, p. 196.
ter avec des mœurs et une intelligence fort grossières. Cet étonnement prouve simplement qu^il partage Terreur commune qui considère l'aptitude artistique comme une mesure du développement cérébral. Il est bien vrai que, quand à ces aptitudes se joint l'élévation intellectuelle et morale, Tari peut grandir à des hauteurs qu'il n'atteindrait jamais sans ce secours, mais cette union n'est nullement nécessaire ; il faut même, pour être dans le vrai, ajouter qu'elle est des plus rares.
Les Néo-Zélandais sont également bien supérieurs aux Taïtiens dans le domaine de Fart plastique ; mais, pour le reste, c'est le contraire. Dans le centre de l'Afrique, près du golfe de Bénin, le long du Niger, on trouve aussi des peuplades très préoccupées de sculpture. A Katunga, Glap* perton a trouvé des sculptures sur les portes, sur les poteaux des vérandas, des bas-reliefs rudimentaires représentant tantôt un boa tenant dans sa gueule un cochon ou une antilope, tantôt des scènes de guerre^ des cavaliers conduisant des esclaves^ etc. Dans les mêmes régions, à Kiama, H. et J. Lander ont vu un escabeau sculpté, supporté par quatre figures d'hommes, et rappelant, d'après la description qu'ils en donnent^ des meubles analogues de l'antique Egypte. A Jenna, ils trouvèrent des œuvres plus remarquables encore, s'il faut les en croire, des tambours ornés de bas-reliefs en airain ciselé, et figurant des hommes et des animaux.
Nous avons plusieurs fois cité les Esquimaux pour leurs aptitudes artistiques. Ils se plaisent à décorer de dessins leurs armes et leurs ustensiles en os. On y voit des troupeaux de rennes qu'un chasseur poursuit en se baissant, ou bien un homme couché, son harpon à la main, non loin d'une peau de veau marin gonflée et servant d'appât pour attirer le gibier. Ailleurs, ils représentent une pêche à la baleine ou d'autres scènes de leur vie journalière. Par le procédé d'exécution et souvent par le sujet les dessins esquimaux rappellent singulièrement ceux que nous a laissés le Périgour^ din de l'âge du renne; il en est de même pour les objets
sculptés. Mais ce qui est bien curieux, c'est que ni le Mélanésien ni TEsquimau ne semblent être jamais arrivés à l'idée d'exprimer le relief des formes par l'opposition des ombres et des clairs, tandis que l'homme préhistorique du Périgord avait déjà entrevu ce progrès et essayé de le réaliser. Sur un ornement trouvé par M. Lartet dans la grotte de Bas-Massat, on voit un profil d'ours gravé au trait avec une grande sûreté de main et déjà des hachures marquent les ombres.
A cdté de cela, on trouve aujourd'hui encore des races chez qui l'aptitude artistique est si peu éveillée qu'elles n'arrivent pas même à comprendre un dessin. Le fait a été constaté dans l'Afrique centrale et dans certaines parties de l'Australie.
Il est du reste assez remarquable que le goût de la parure soit dans l'humanité en rapport inverse du développement intellectuel. Les enfants, les femmes et les hommes enfants recherchent les couleurs brillantes, les bijoux, les costumes éclatants, les verroteries, comme ils aiment le cri du clairon ou le mugissement du tam-tam. Mais ce goût peu à peu s'atténue à mesure que les préoccupations d*un ordre plus élevé se font jour dans les âmes. Les hommes de l'Europe ont renoncé aux habillements de soie et d'or qu'ils portaient encore il y a cent ans, et il est visible qu'un progrès du même genre commence à se manifester dans la toilette féminine.
Le rôle véritable de l'art et l'immense service qu'il rend à la civilisation, c'est de substituer aux délassements grossiei*s des plaisirs délicats, des jouissances morales. C'est une fonction qui prendra une importance de plus en plus considérable à mesure que la vie deviendra plus facile parle développement des puissances industrielles et que l'homme aura plus de loisirs. Le loisir a toujours été nécessaire au développement des arts, dans Athènes au temps de Périclès, dans les cours des princes italiens du quinzième et du seizième siècle comme à la cour de France au dix-huitième siècle. Des gens absorbés par de durs travaux manuels
peuvent aimer les arts, mais ne peuvent trouver le temps de les cultiver. De plus, c'est Tart qui doit un jour dans les sociétés civilisées remplacer les religions pour donner satisfaction à ce subjectivisme sentimental qui, lui aussi, sera encore bien longtemps un besoin pour la plupart des hommes. L*art h'est-il pas d'ailleurs l'expression directe d'une faculté naturelle, l'imagination, la manifestation nécessaire et spontanée de certaines impressions profondes et énergiques qui ne peuvent trouver d'autre issue ?
Quelle que puisse être cependant l'importance croissante de l'art dans la vie humaine, l'ethnographie nous montre que ce n'est pas encore dans le développement et dans la satisfaction des besoins de la vie sensitive que [nous devons chercher l'idéal de l'humanité et le but suprême de la vie morale. Poursuivons donc notre examen.