CHAPITRE X
l'évolution dans la matière organisée.
Hiérarchie des besoins au point de Tue ethnographique. Besoins cérébraux : les besoins affectifs.
Les faits cérébraux ou psychologiques généraux se distinguent, comme nous Tavons déjà fait voir par le tableau emprunté à la Physiologie des passions du docteur Letourneau, en deux classes bien tranchées : les faits passifs ou propriétés, les faits actifs ou facultés.
Les faits passifs sont les sensations dont les unes sont de simples contacts qui ne causent ni peine ni plaisir, dont les autres au contraire sont agréables ou désagréables. Cellesci sont des impressions. L'impression résulte soit du jeu intime de la vie ou des grandes fonctions — malaise pathologique — soit de la surexcitation d'un des nerfs sensitifs spéciaux— douleur d'une blessure, saveur agi*éable, etc. — soit des relations sociales — joie, terreur, peines morales, etc. — soit même pour un petit nombre d'hommes, du jeu de facultés intellectuelles — par exemple la joie du savant poursuivant la solution d'un problème scientifique. — D'où la subdivision très naturelle des impressions en impressions nutritives, sensitives, affectives et intellectuelles. Si l'impression afiTective est violente, si elle ébranle tout Têtre, elle prend le nom d*^o^/on. Voilà tout pour les fait^ cérébraux d*ordre passif. Les faits actifs ne sont guère plus nombreux.
La condition de l'activité est le désir qui naît du besoin, le désir est spontané et irraisonné. Il a pour effet de faire converger avec plus ou moins d'intensité toutes les puissances de l'homme vers un but donné sans attendre les indi-
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cations de rintelligence. Quand le désir est tenace et durable il prend le nom de passion. Si l'intelligence intervient pour prendre la direction du mouvement, le désir devient raisonné et les psychologues en font une faculté spéciale sous le nom de volonté. On sait ce que nous pensons de cette question de la volonté, qu'on a embrouillée à plaisir.
Nous avons déjà expliqué que le cerveau de l'homme est ainsi fait, qu'il garde des traces plus ou moins profondes des sensations ou impressions éprouvées. Cette propriété est le point de départ et la condition essentielle de toutes les facultés : de la mémoire, qui est la faculté de retrouver et de reconnaître ces traces; de l'imagination, qui évoque, groupe, ordonne à sa fantaisie les souvenirs et en compose des ensembles fictifs; de V entendement, qui compare les faits et per* çoit les rapports, et dont les principales fonctions, étant de raisonner et de comprendre, sont désignées sous le nom de raison et d'intelligence.
Si nous avions la prétention de faire une psychologie, nous aurions à étudier tout ce mécanisme. Mais pour le but plus restreint que nous nous proposons, qui est de marquer la direction de l'activité humaine, nous avons surtout à nous occuper des facultés, dont la fonction propre est de déterminer l'action par les besoins qu'elles suscitent.
Ces besoins sont les besoins affectifs et les besoins intellectuels. '
Nous allons examiner d'abord quel est le rôle des besoins affectifs dans la civilisation générale de l'humanité.
Cette expression comprend toutes les impulsions qui nous portent à aimer ou à haïr, à craindre ou à espérer, à admirer ou à mépriser. Les besoins affectifs varient de nature et d'intensité suivant l'âge, le sexe, la race, l'éducation. Tandis que, parmi les hommes, les uns sont animés surtout de sentiments altruistes et trouvent leur joie dans le bonheur de leurs amis, de leurs enfants, de leurs parents, de leurs concitoyens ou même de leurs semblables en général, d'autres ne songent qu'à la satbfaction de leurs intérêts
l'évolution dans là matière organisée. ai s
personnels et sont prêts à tout sacrifier à leur égoïsme. Les premiers sont affectueux, désintéressés, ouverts, généreux; les seconds, cruels, avides, ambitieux, pleins d'orgueil, ne Toient dans leurs semblables que des instruments à mettre en œuvre au profit de leurs propres convoitises .
Si les besoins affectifs sont pour Thumanité une source inépuisable de joie, elle leur doit également la plus grande partie de ses misères. Ge sont les besoins affectifs qui ont produit Tamitié, le dévouement, la reconnaissance, la pitié ; ils ont fondé la famille par Tunion de plus en plus affectueuse du mari et de la femme, des parents et des enfants ; ils sont pour beaucoup dans la cité, par la fondation même de la famille et par le lien cordial qu'ils ont établi entre les citoyens. Mais il ne faut pas oublier que c'est également à eux que les hommes doivent les persécuteurs, les despotes, les conquérants, l'esclavage, les religions, la guerre, Thypocrisie, tous les vices.
L'ethnographie est à cet égard tristement instructive.
L'amour des enfants pour leurs parents est sans doute un sentiment estimable. Il semble difficile qu'on puisse l'exagérer. Eh bien, cette exagération se trouve en Chine, et elle a pour résultat de rendre les Chinois incapables de progrès. Le culte fétichique des ancêtres entraîne cette conséquence de faire considérer comme une sorte de sacrilège l'idée seule d'introduire la moindre réforme dans les institutions publiques et dans la vie privée. Tout changement serait une injure à la mémoire des ancêtres. Les Chinois ne conçoivent pas même qu'on puisse s'arrêter un moment à la pensée d'une innovation qui ne saurait être autre chose qu'une impiété.
Chez ce même peuple l'exagération des sentiments de douceur et de bienveillance est arrivée à l'amollissement des caractères, à la lâcheté. Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que chez les Chinois cette lâcheté se concilie avec le plus complet mépris de la mort. Tout récemment encore, un Chinois condamné à mort pouvait, sans peine et pour
une somme modique, trouver un remplaçant, qui se faisait étrangler à sa place. Cette indifférence pour la vie et pour toutes choses, qui produit Tinertie, rappelle Tataraxie et Tapathie de Zenon et d'Epicure. Les Chinois ont une maxime qui explique bien des choses : « Rapetisse ton cœur », c'est-à-dire soumets-toi, humilie- toi, ne permets pas à la passion, à la colère, à la révolte de te faire sortir de ton calme. Épictète ne dit pas autre chose quand il se laisse tranquillement casser la jambe. C'est en somme un stoïcisme pratique et conséquent qui pourrait aussi bien trouver sa formule dans le cri si profondément religieux de Pascal : tt Abêtis-toi » .
Les sentiments bienveillants naissent d'un retour que chacun peut faire sur lui-même. Comme le dit le docteur Letourneau, pour qu'un être organisé soit touché de la souffrance de Tun de ses semblables, il suffit rigoureusement qu'il ait de la mémoire et qu'il se rappelle ce qu'il a éprouvé précédemment. Alors les signes extérieurs de la douleur d'autrui se répercutent chez celui qui les contemple. L'intelligence proprement dite n'a rien à voir dans tout cela. Aussi trouve-t-on le sentiment de la pitié très développé chez certains animaux.
Brehm raconte que, quand, dans une bande de perroquets, quelques individus sont tués par les chasseurs, les autres volètent pendant quelques minutes autour de leurs cadavres en poussant des cris plaintifs et se font tuer à leur tour. Les bouvreuils, les cardinaux, les sizerains, etc., font de même. J. Franklin a écrit l'histoire touchante de deux petites perruches dites inséparables, La femelle étant devenue goutteuse, le mâle la nourrit pendant quatre mois ; il l'aidait à monter sur son perchoir. Quand elle fut sur le point de mourir, il redoubla de soins et de tendresse, tout en poussant des cris plaintifs. Après la mort de sa compagne, il languit et mourut à son tour au bout de quelques semaines.
Les ouistitis captifs s'empressent autour de leurs malades
et les soignent. Ce sentiment, si rare chez les races inférieures, se retrouve cependant dans TAfrique équatoriale. Du Ghaillu rapporte que, étant tombé malade au Gabon, où les femmes sont traitées comme de véritables bêtes de somme, il fut comblé par elles de soins et d'attentions. Or il faut observer que Tfaumanité pour un homme d'une autre race n'est pas chose commune, même chez les blancs.
Après rincendie de la ville de Bali, en Sénégambie, Glap* perton a vu les habitants de Koulfani, ville voisine, envoyer aux incendiés tout ce dont euiL-mémes n'avaient pas un besoin urgent.
Chez les femmes de cette région, la compassion se marque parfois par des actes pleins de délicatesse. Mungo-Park avait été complètement dépouillé par un roitelet nègre. Il fut rencontré mourant de faim par une vieille femme qui lui doona elle-même à manger et s'éloigna sans attendre de remerciements. Ailleurs, le même voyageur, ne possédant plus pour tout bien que la selle d'un cheval qui lui avait été volé, fut recueilli, hébergé par des femmes qui, après l'avoir fait coucher, se réunissaient pour chanter : « Les vents rugissaient et les pluies tombaient. Le pauvre homme blanc vint et s*assit sous notre arbre. Il n'avait point de mère pour lui donner son lait, point de femme pour lui moudre son blé. Ayons pitié de l'homme blanc, il n'a point de mère, etc. ».
Dans la même contrée, le voyageur français Raffenel fut traité de même par des négresses. « Elles s'étaient, dit-il, agenouillées autour de la natte sur laquelle je m'étais étendu, les unes m'éventant, d'autres me massant, d'autres me présentant du lait et des pistaches grillées. Leur chant, de plus en plus mélancolique, disait quelque chose comme ceci :
a L'homme blanc, qui vient de bien loin sur la mer, s'est arrêté ici.
<c II était fatigué, fatigué, parce qu'il avait marché sous le soleil.
Si 6 LA MORALE.
c( Il avait bien chaud et Teau coulait à grosses gouttes de son front blanc ; il avait bien soif et bien faim.
« Prenez vos nattes les plus fines et étendez-les sous rhomme blanc pouf qu*il y repose ses membres fatigués.
« Et notre maître nous a dit : Saisissez vos grands éventails ; dénouez vos pagnes et agitez-les sur la tête de Thomûie blanc pour sécher les gouttes d*eau qui perlent sur son front.
« Prenez vos plus belles calebasses et remplissez-les jusqu'au bord du meilleur lait de mes vaches pour que Thomme blanc étanche la soif qui le dévore, etc. »
Les exemples du même genre abondent. Je ne puis que renvoyer à la Sociologie du docteur Letourneau qui en cite plusieurs. Ge qui n*empêche pas que les peuplades mêmes qui les fournissent ne fournissent en même temps des exemples exactement contraires. Chez les races peu cultivées la férocité coexiste facilement avec la bonté. Tout dépend du moment, de Thumeur présente, des circonstances. Goiome les enfants et la plupart des femmes, les sauvages passent sans peine d*un extrême à Tautre. C'est cette variabilité qui marque Tinfériorité de révolution, et c'est en partie à cause d'elle que le développement même des sentiments affectifs les meilleurs ne suffit pas à produire des civilisations réelles. Ils y aident certainement dans une large mesure, et il est bien certain que les races oit ils sont le plus développés sont celles qu'il sera le plus facile d'amener à la pratique soutenue des vertus civilisées ; mais rien ne peut assurer ce progrès que la prédominance de la raison. Tant que celle-ci n'est pas entièrement maîtresse, le développement moral demeure incomplet». ,
La plupart des nations européennes semblent compter pour civiliser les sauvages sur la propagation des dogmes religieux. Les missionnaires catholiques et protestants se disputent sur toute la surface du globe l'honneur de vaincre la barbarie, et ils y réussissent également, c'est-à-dire également mal. Nous sommes, en effet, sur ce point, dupes d'an
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préjugé et d'une illusion que les faits finiront bien par détruire.
Il est certain, en efiet, que les nations catholiques et protestantes sont celles qui tiennent la tète de la civilisation ; mais la question serait de savoir si cette supériorité vient de ce qu^elles sont catholiques ou protestantes. Les croyants s'empressent de déclarer qu'il ne peut y avoir aucun doute à cet égard. Mais les auttes, ceux qui se donnent la peine d'étudier et de comparer les faits, ne manqueront pas de remarquer, non pas seulement que les principes essentiels des religions sont directement contraires à ceux dont le développement produit la civilisation moderne, malgré les efforts que font les religions pour dissimuler cette opposition, mais que les progrès de cette civilisation sont en raison inverse de cepx de ces mêmes religions, et que chez tous les peuples européens les hommes éclairés et qui mènent le mouvement sont précisément ceux qui sont le plus résolument hostiles aux dogmes régnants.
Et, en effet, les clergés des deux religions ont beau faire pour en cacher le vice originel, qui est celui de toutes les religions ; toutes sont nées de l'ignorance primitive, et elles en gardent la marque indélébile. Quand Thomme, échappant à la vie purement bestiale, a commencé à tâcher de se rendre compte peu à peu des choses au milieu et sou^ l'empire desquelles il vivait, il s'est forgé naturellement des explications à la mesure et à la portée de son intelligence ; et ces explications, il les a, en très grande partie, puisées dans ses rêves. Puis il a mis sous forme religieuse, c'est-à-dire anthropomorphique, ses terreurs , ses ignorances, ses espérances, ses haines et ses reconnaissances, ajoutant, retranchant, modifiant de génération en génération, et faisant de ces grattages et de ces replâtrages sans fin ces prétendus ensembles qui ne paraissent se tenir qu'à la condition qu'on accepte sans discussion et surtout sans réflexion toutes les affirmations théologiques.
Si encore les religions, toutes contraires qu'elles sont aux
nécessités de Thuinanité, avaient au moins à leur actif un passé capable de faire illusion sur leur valeur civilisatrice l Mais quel est rhomme aujourd'hui qui, après avoir étudié sérieusement Thistoire, ne voit avec une irrésistible clarté que les religions n'ont jamais été que des obstacles au développement intellectuel de l'humanité ? Et comment pourraitil en être autrement quand il s'agit de doctrines qui commencent par substituer à la réalité des rêveries, par peupler le monde de fantômes auxquels elles prêtent bénévolement les ignorances, les passions, les égoïsmes des races qui les ont imaginées?
A ceux qui prétendraient le contraire, il suffit de répondre ceci : il n'y a pas en Europe une civilisation que ne se soit faite en dehors et en opposition des dogmes essentiek du christianisme ; pas une science qui puisse se concilier avec eux. Il n'existe pas en Europe une nation qui n*ait été retenue plus ou moins longtemps dans la barbarie parla religion même qui prétend l'en avoir tirée, et qui soit arrivée à un sérieux et réel mouvement de civilisation autrement qu'en se dégageant, au moins en partie, du joug religieux.
Le trait particulier et vraiment caractéristique des reUgions, c'est la progression dans l'absurde. L'erreur des croyances primitives de l'humanité se comprend parfaitement : ce sont simplement des explications des choses où se reflète l'ignorance nécessaire des temps où elles se produisent. Cette ignorance, mère de Tanthropomorphisme, transforme naturellement en causes vivantes et volontaires toutes les forces naturelles et peuple de divinités le ciel, Tair et la terre. Le soleil, la lune, la lumière, la nuit, l'éclair, le nuage, le vent, le leu, etc., deviennent autant de puissances, autant de dieux distincts. C'est une philosophie des choses qui est erronée, mais non pas absurde, car elle est juste au niveau des croyances générales de l'humanité d'alors et de la puissance de ses facultés intellectuelles.
Mais à mesure que la science, fondée sur Texpérience et sur l'observation, renverse ces explications enfantines et
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détruit ces divinités chimériques, les religions, par haine de ces lumières nouvelles, se réfugient dans Tiniiitelligible, dans rimpossible, aimant mieux s'enfoncer chaque jour plus avant dans l'absurde que de confesser Terreur à laquelle elles doivent leur existence.
Ainsi pour prendre un exemple qui fasse bien comprendre la fatalité de cette dégénérescence des religions, de cette marche en arrière qui leur est imposée par leur essence même, suivons dans son évolution un des faits essentiels de presque toutes les grandes religions polythéistes.
La plupart ont, à un certain moment, considéré comme leur dieu suprême la lumière et la chaleur célestes, plus ou moins formellement identifiées avec le soleil.
Pour assurer le retour de cet astre sauveur, ses adorateurs faisaient chaque jour en son honneur, et avant son lever, un sacrifice où le feu jouait le principal rôle ; et comme la lumière ne manquait jamais de paraître pendant ce sacrifice, dont les grandes lueurs semblaient monter au ciel quand on y versait du beurre fondu ou des liqueurs fermentées, on finit par s*imaginer que le feu de la terre allait là-haut soit pour réveiller Tastre lumineux, soit pour se transformer luimême en soleil. En tout cas, Tidentité dénature des deux feux ne pouvait manquer de frapper les esprits. Un troisième feu se manifestait de temps à autre dans les luttes de Tastre lumineux contre les nuages enfants de la nuit, au milieu des vents furieux, le feu de Torage, l'éclair, distinct aussi par la place et Tapparence des deux autres, mais identique de nature.
C'était simple et facile à comprendre. Mais quand l'observation fit entrevoir que le soleil n'est autre chose qu'un globe enflammé autour duquel tournent les astres, que l éclair est un résultat des lois naturelles de la physique et que dans tout cela il n'y a rien de divin, qu'a fait la religion plutôt que de renoncer à ses affirmations? Elle a fait des trois feux du ciel, de l'atmosphère et de la terre, trois dieux, trois personnes, à la fois triples et unes, et comme la chose
n'avait plus aucun sens, elle Ta d'autant plus impérieusement imposée à la croyance des fidèles.
Et voilà comment s'est formé le grand mystère de la sainte trinité, la pierre angulaire des religions chrétiennes.
Tous les mystères, tous les dogmes théologiques donneraient à l'analyse des résultats analogues.
Il est arrivé qu'à force de prodiguer l'absurde, le catholicisme a soulevé de vives protestations. Ainsi l'on sait que dans les religions anciennes il était de règle de mesurer la valeur des offrandes à la grandeur de la divinité qu'on invoquait ou à l'importance de la grâce qu'on lui demandait. Dans certains cas, des fidèles sacrifiaient! jusqu'à leurs enfants.
Or, l'humanité se trouvant tout entière condamnée par le péché d'Adam et d'Eve, il fallut pour la racheter une victime d'une valeur exceptionnelle. Un homme ne pouvait suffire évidemment. Il fallait un dieu, le fils du Dieu toutpuissant. Pour apaiser le Père, c'est-à-dire pour le réjouir, on lui sacrifie son propre fils. Il en est si satisfait qu'il pardonne à l'humanité ses fautes antérieures, mais en même temps si irrité qu'il damne à jamais les Juifs.
On est ainsi amené à l'absurdité la plus incompréhensible: pour racheter le péché originel de la désobéissance inconsciente du premier jour, les hommes commettent le plus terrible des crimes imaginables, un déicide. Ne nous y arrêtons pas et voyons les suites.
Tout dans un dieu étant infini, les mérites d'un pareil sacrifice sont sans limites. Donc il doit non seulement purifier les crimes passés, mais tous les crimes futurs et possibles.
Le pape est sur la terre le représentant de Dieu. Au nom de ce Dieu, qui lui a remis tous ses pouvoirs, il peut disposer à sa guise de cette inépuisable réserve de mérites acquis pour toujours à l'humanité par le crime des Juifs. C'est ce qui a donné lieu au commerce des indulgences. Au seizième siècle il se trouva des gens dont la logique ne voulut pas aller jusque-là ; ils se révoltèrent. C'est ce qu'on appelle la réforme.
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Us nettoyèrent leur religion de quelques-unes des absurdités qui les gênaient, et gardèrent les autres.
Gela parut être un progrès, et il ne manque pas de gens pour penser qu'en e£fet la ciTilisation a fait ce jour-là un gain considérable.
On peut le croire en effet, mais te contraire pourrait être soutenu sans trop de désavantage. Les nations protestantes ont en effet dans ce choix plus libre de leurs croyances trouvé un allégement considérable, mais aussi elles y ont trouvé des raisons de continuer à subir sans trop de révolte un état de choses, qui, sans être satisfaisant, était plus supportable. Les nations restées catholiques de nom sont au contraire arrivées assez vite à une situation morale telle qu'il leur parut à la fois impossible et de laisser leur conscience à la merci des absurdités énormes du catholicisme et de se satisfaire d'un palliatif aussi insuffisant que le protestantisme. Le résultat est que, aujourd'hui, trois siècles après le triomphe de la réforme, les nations les plus libres de Tesprit religieux sont précisément celles qui n*ont pas cru trouver dans les prédications de Luther et de Calvin le remède à toutes leurs misères morales.
On peut donc dire que la religion a pour caractère essentiel d'être absolument réfractaire au progrès. Plus on l'améliore, plus elle est funeste. C'est un de ces éléments absolument et radicalement mauvais qu'il faut rejeter sans hésitation.
De tout cela nous conclurons que, contrairement au préjugé qu'on pourrait dire classique, ce n'est pas du développement religieux qu'il faut attendre l'amélioration morale des hommes. L'expérience des siècles passés prouve précisément que la religion a surtout servi à justifier des persécutions, des cruautés et des massacres, qui sans elle ne se seraient jamais produits, ou qui auraient passé aux yeux de tous pour ce qu'ils étaient en effet, des crimes et des forfaits épouvantables.
Les vertus purement religieuses, abnégation, humilité,
mépris des affections humaines, haine de la famille, dédain des devoirs sociaux, etc., se reconnaissent toutes à cette marque qu'elles sont précisément en contradiction avec les nécessités de la civilisation, puisqu'elles ont pour but l'isolement, l'inaction, la préoccupation de la mort, la rêverie mystique, la recherche égoïste du paradis.
Quant à celles des vertus humaines et sociales que la religion prétend accaparer, telles que la pitié, la charité — caritas generis humani, disait Cicéron — la fraternité, elles existent en dehors d'elle, et l'on peut dire qu'elles n'existent que là, car le premier soin des religions, en s'en emparant, est de les dénaturer, de les corrompre. Elles ont réussi à ramener la pitié et la charité même à Tégoïsme, puisque pour le fidèle ces vertus ne sont plus que des moyens de plaire à Dieu et de gagner le paradis, et que l'amour des hommes pour eux-mêmes ne donne aucun droit aux récompenses divines.
En résumé, on peut donc dire que ceux des besoins affectifs qui, en dehors des soins nécessaires à la conservation de l'individu, prennent la forme purement égoïste, c'est-à-dire ceux qui opposent l'individu à ses semblables, comme le fait, sous des formes diverses, ce que l'on appelle spécialement l'égoïsme, sont par cela seul des obstacles à Tamélioration morale de l'humanité et, par la même raison, appartiennent particulièrement à un degré inférieur de révolution. Quant aux autres, dont le caractère est contraire et qui aident à la communion morale des hommes, comme les affections de famille, la bonté, la pitié, etc., elles ont certainement une influence considérable sur le développement général, et elles supposent un degré beaucoup plus avancé dans l'évolution; mais nous voyons cependant, par l'exemple des races inférieures, qu'elles ne suffisent pas pour assurer à ceux qui les pratiquent une supériorité générale et constante. Il est d'ailleurs un poiat qui mérite une attention très sérieuse, c'est que le sentiment, l'affection, les plus heureuses qualités du cœur peuvent par elles-mêmes être près-
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que aussi nuisibles qu^utiles, si elles ne sont pas réglées et tenues en bride par une force directrice qui n'existe que dans rintelligence. Les exemples ne sont pas rares'où, faute de cette direction supérieure, les vertus qui semblent par elles-mêmes les plus conformes à Tutilité sociale aboutissent à des résultats désastreux. Nous en avons cité des exemples, en particulier celui des Chinois, et il serait facile d'en trouver d*autres dans la Sociologie du docteur Letourneau (1).
(1) Les sentiments les plus louables en eux-mêmes deviennent très facilement des exagérations funestes. Le'patriotisme se confond trop souvent avec une haine farouche de l'étranger, comme en certaines parties de TAUemagne, ou en une infatuation ridicule, telle que le chauvinisme français. L'amour maternel/dans un très grand nombre de cas, comme Tamour, n'est qu'une forme aiguë de Tégolsme, d'autant plus violente qu'il est dape de lui-même et que la présence de l'objet aimé lui fait Tillusion de l'altruisme. La femme qui a perdu un enfant se fait en quelque sorte honneur de -son chagrin; elle l'entretient, elle le prolonge, elle le couve, sans s'inquiéter si cette absorption en un souvenir n'est pas un simple égoïsme, qui sacrifie sans remords à lui-même le reste de la famille, le mari et les autres enfants, et laisse résolument de côté tous les devoirs réels, quand ce ne serait que celui de ménager sa santé. Le chagrin est une maladie morale que l'on doit, au contraire, combattre par tous les moyens. Il est possible qu'elle résiste aux remèdes, mais au moins doit-on pouvoir se rendre le témoignage qu'on a tout essayé. Au fond, qu'y a-t-il de plus niais et de plus cruel que d'aviver des douleurs qui réveillent nécessairement autour d'elles de tristes échos? Cette question mériterait de plus longs développements.
L'esprit familial est souvent aussi un esprit d'aveuglement, qui cause dans le monde une foule d'injustices et de crimes. L'homme qui a conscience de son devoir fait tous ses efforts pour s'élever audessus de ces faiblesses et pour échapper à tout ce qui peut obscurcir sa raison et fausser son jugement sur les personnes et sur les choses.
Supériorité morale des besoins iHtellectuels et sociaux.
Si nous nous plaçons à ce même point de vue pour étudier le besoin intellectuel, c'est-à-dire l'impulsion qui nous fait trouver un plaisir dans Texercice réfléchi et volontaire de notre activité cérébrale, nous n'aurons pas à tâtonner longtemps pour trouver une conclusion. Il serait superflu d'aller sur ce point chercher jusque dans le détail des comparaisons entre l'animal et Thomme^ l'enfant et Tadulte, le civilisé et le sauvage. La supériorité du besoin intellectuel sur tous les autres est tellement évidente qu'elle ne saurait être mise en doute que par ceux pour qui le besoin même n'existe pas. La comparaison ethnographique est du reste impossible sur ce point, par la raison bien simple que les sauvages n'éprouvent rien qui ressemble au besoin intellectuel. Cette lacune est la marque la plus sensible de leur infériorité.
Nous pourrions nous contenter de cette afûrmation qui ne serait probablement pas contestée, s*il ne nous paraissait plus rationnel et plus conforme à l'esprit général de la publication dont ce volume fait partie d'ajouter le rappel sommaire de quelques-unes des raisons qui concourent à créer cette croyance générale que la supériorité intellectuelle résume et comprend toutes les autres supériorités.
Nous avons vu jusqu'à présent qu'une partie des besoins est commune au végétal, à l'animal, à l'homme sauvage et à l'homme civilisé ; ce sont les besoins nutritifs et génésiques. On peut même dire qu'ils s'accentuent à mesure qu'on descend l'échelle des êtres.
Il est donc assez manifeste que ces besoins ne supposent pas par eux-mêmes une évolution bien avancée. Les besoins sensitifs, c'est-à-dire ceux qui naissent de Texercice des sens spéciaux, sont supérieurs aux précédents, puisqu'ils excluent les végétaux. Mais ils se distinguent en deux catégories : ceux qui se rapportent au goût et à Todorat, et ceux qui dérivent de Touïe et de la vue. Les premiers, surtout ceux de l'odorat, sont très souvent plus développés chez les animaux que chez les hommes, et chez les enfants que chez les adultes. Mais il en est tout différemment des sens esthétiques, dont les besoins créent les arts et, par là mémo, exigent le concours de plusieurs facultés intellectuelles. On peut objecter, il est vrai, qu'un certain nombre d'animaux, surtout des oiseaux, aiment la niusique et chantent; que plusieurs même ont quelque sentiment de la beauté et recherchent les couleurs éclatantes. Mais ces exceptions en somme sont rares, et comme, d'un autre côté, elles ne se rencontrent pas parmi les animaux les plus intelligents, il nous faut bien admettre que cette supériorité toute spéciale d'un ou deux sens ne constitue pas une supériorité réelle au point de vue de l'évolution générale, tout en marquant un degré plus élevé que les seuls, besoins nutritifs.
Nous arrivons aux besoins affectifs, qu'on est habitué à faire entrer pour une si grande part dans la constitution morale de Thumanité, et qui, par là même, sembleraient lui appartenir par privilège spécial. C'est une erreur complète. Les besoins affectifs, sans être aussi essentiels à la vie animale que les besoins nutritifs, se retrouvent cependant — •quelques-uns du moins, les plus simples — chez un grand nombre des animaux supérieurs avec un développement égal à celui qu'ils atteignent chez les hommes. Les personnes qui ont observé les mœurs des animaux citent une foule de traits qui montrent qu'ils éprouvent non seulement des sentiments simples et égoïstes comme la crainte, la colère, la haine, mais des sentiments infiniment plus compliqués, tels que l'orgueil, la pitié, la reconnaissance, l'affection. On sait
jusqu'où va ce dernier sentiment chez le chien. Il n'y a que certains nègres qui puissent sur ce point rivaliser avec lui.
Les besoins affectifs, même très développés, sont donc çonciliables avec un degré inférieur de révolution. Il faut ajouter une autre observation non moins probante, c'est qu'en général les besoins affectifs sont beaucoup plus exigeants dans la jeunesse que dans Tâge adulte, et chez la femme que chez rhomme. On a même remarqué que l'éducation intellectuelle les affaiblit sensiblement, et cela se conçoit facilement. L'immobilité répugne à l'homme, et son bonheur consiste essentiellement dans l'excitation de l'activité vitale. Cette excitation résulte de la satisfaction des besoins nutritifs, seiisitifs, affectifs, intellectuels. Les premiers sont surtout développés chez les natures grossières qui sont incomplètement dégagées de l'animalité primitive; les seconds, ch^ les personnes en qui certains sens ont une délicatesse et des exigences particulières; les troisièmes, qui ne sont autre chose que le besoin d'impressions et d'émotions dqnt la variété ravive sans cesse la sensation de l'activité cérébrale,, s'affaiblissent presque nécessairement quand ce besoin de diversité et pour ainsi dire de rénovation trauve une satisfaction plus certaine et plusdurabled'un autre côté, par l'exercice direct des facultés intellectuelles*
Or cette substitutioa de l'activité intellectuelle, à l'activité affective est toute spéciale à l'homme. Chez les animaux le besoin affectif peut, en certaines occasions, faire taire le besoin nutritif, mais l'homme est le seul chez^qui le besoin intellectuel puisse se développer jusqu'à dominer tous les autres. C'est la marque propre de sa dignité;. et ea mèjne temps lapreuve de la supériorité morale 4u besoin intellectuel.
Ce n'est pas à dire que les animaux n'aient pas d'intelligence, bien loin de là; mais, outre que, ches ceux mêmes qui sont au rang le plus élevé, les facultés iatellectuelles sont infiniment moins développées que chez l'homme, il faut bien remarquer que, si tous emploient leur intellig^ce à se
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procurer la satisfaction de leurs besoins nutritifs et affectifs, aucun n^use de son intelligence en vue d*un besoin intellectuel spécial. Ce besoin, ils ne réprouvent pas, non plus que les races sauvages, et Tintelligence pour eux n*est jamais qu'un instrument, dont Tusage est subordonné à des nécessités qui ne se rapportent pas à l'intelligence elle-même. Ils font des raisonnements plus ou moins ingénieux pour se procurer leur nourriture, pour défendre leur vie, pour manifester leurs sentiments, leurs désirs, leurs craintes, leur colère, leur affection ; mais jamais on n'a tu un animal réfléchir et méditer en vue de solutions générales et en dehcH^ d'un but immédiat à atteindre.
Voilà donc un premier point acquis. Le besoin intellectuel ne se produit qu'au degré le plus élevé de l'évolution, chez l'homme adulte et civilisé. Il est douda preuve irrécusable de notre supériorité au point de vue de l'évolution, et par conséquent nous pouvons dire que notre perfection dépend^ pour la plus grande partie, de la satisfaction que nous donnons à ce besToiti. Gela suffit du moins pour marquer la direction générale que nous devons imprimera notre activité, s'il est vrai que le développement le plus complet possible dans le sens de l'évolution normale doive être le but de cette activité.
La sociabilité, qui est si développée chez un certain nombre d'insectes et d'animaux et qui se montre d'assez bonne heure chez l'homme, même sauvage, ne paraît pas par elle-même, au premier aspect, un fait assez considij^ rable ni assez pai^icu lier au point de vue de l'évolution, pour que nous en fassions un attribut supérieur même à l'intelligence, comme il semblerait résulter de la place que nous donnons à l'étude de cette faculté. •
Telle n'est pas' non plus notre pensée. La sociabilité, par elle-même, est surtout une résultante de la concordance des besoins. Cette impulsion, qui porte les animaux de même nature à se rechercher et à se réunir, s'explique, se fortifie et se transforme en un instinct persistant, grâce aux avan-
tages qui résultent pour eux de ce groupement. Mais après avoir été effet, elle devient cause ; et Ton peut dire qu'elle est une des conditions essentielles du progrès social.
Sans elle la civilisation ne serait pas possible, mais ce serait lui attribuer une importance exagérée que de sUmaginer qu'à elle seule elle puisse faire la civilisation. Les fourmis, les abeilles, les moutons, les éléphants, les chiens, les loups, les singes, les chevaux, les bisons, les castors sont des animaux sociables, tout autant que l'homme ; ce ne sont pas des animaux civilisés ; leur sociabilité]ne prouve pas une incontestable supériorité d'évolution. Nous voyons même que ceux chez qui cette sociabilité fait partie d'un ensemble de sentiments affectifs très généreux, et qui à ces privilèges ajoutent celui d'une intelligence relativement très développée, tels que les chiens par exemple, n'en demeurent pas moins à un degré bien éloigné du développement que peut atteindre l'humanité.
Pourquoi ? parce que, grâce à la prééminence intellectuelle de l'homme, la sociaJ)ilité prend chez lui un caractère tout spécial, qui en fait un des moteurs les plus efficaces du progrès social. Nous ne nous contentons plus de rechercher égoistement la société de nos semblables à cause de la protection et des avantages de toutes sortes qu'elle nous assure. La sociabilité, transformée et élevée progressivement à son plus haut degré par un mélange croissant, d'abord avec les sentiments, puis avec les idées de patrie, de justice, de solidarité, devient un perpétuel excitant à la recherche souvent passionnée des conditions dont le concours peut être le plus propre à produire l'amélioration matérielle et morale des sociétés humaines.
Considéré à ce point de vue, le besoin social devient une des manifestations les plus généreuses, les plus fécondes et les plus élevées du progrès intellectuel de l'humanité. C'est pour cette raison que nous l'avons classé après le besoin intellectuel, bien que^ en réalité, la place de la sociabilité, considérée en elle-même, soit parmi les besoins affectifs.
Et, en effet, si la sociabilité n'entraîne pas nécessairement l'application formelle des idées de solidarité, de justice, d*égalité, de réciprocité, paisque nous la voyons résider chez les animaux et chez les sauvages sans ce eortège des idées civilisatrices, elle en est du moins un facteur ira((ortant, par cela même qu'elle contribue à créer le niyeau moral dans lequel seul elles peuvent naître et se développer. Sans doute il y faut en plus l'intelligence qui adapte la manière d'être et d'agir à ce milieu et l'adapte d'autant plus exaittement que cette intelligence est plus complète et plus réfléchie ; mais si les hommes n'avaient pas commencé à vivre ensemble, s'ils n'avaient pas formé des groupes^ il est bien clair qu'il n'y aurait pas de place dans le monde pour la justice et la solidarité, puisque ce sont les vertus qui méritent par excellence le nom de vertus sociales. La justice exprime un rapport entre deux individus au moins, la solidarité suppose des relations encore plus étendues. En dehors de la société il n'y a plus ni droit ni devoir. L'homme peut bien encore manifester certaines énergies morales, certaines vertus individuelles telles que la patience, le courage, mais il n'y a plus à s'inquiéter de déterminer pour lui des limites d'action qui ne sauraient exister en dehors de la société. La morale individuelle, égoïste, subsiste en ce sens que, l'individu isolé continuant à aspirer au bonheur compatible avec cette situation, il reste toujours à chercher et à déterminer la meilleure méthode d'accommoder ses efforts à ce but. Hais la morale dans ce cas se réduit à une hygiène physique et intellectuelle.
11 n'est pas besoin d'en dire davantage pour faire comprendre l'importance de la sociabilité. Mais tout ne se borne pas là.
Pourquoi l'homme éprouve-i-il le besoin social ? Quel est son but en se réunissant à ses semblables ? Évidemment d'augmenter son bonheur. Ge qu'il veut, c'est d'être le plus heureux possible, et il recherche la société des autres hommes dans l'espoir de satisfaire ce désir.
Mais si cette société devait toujours tromper son espoir, i] est bien clair qu'il finirait par cesser de la rechercher. La sociabilité, comme toutes les autres vertus, n'est donc, dans le principe, qu'une extension, une transformation de Tégoïsme, c'est-à-dire du désir inhérent à la condition humaine d'accroître le bonheur par la satisfaction des besoins.
Mais par la même raison, si l'homme éprouve le besoin social, il éprouve surtout celui d'avoir autour de lui le milieu social le plus capable de lui assurer les joies qu*il recherche. Il est donc naturel et nécessaire que chaque homme en société s'efforce tout d'abord de faire servir ses associés à son avantage personnel. Les plus forts y réussissent et contraignent les faibles à travailler pour eux, à se sacrifier pour ceux qui sont devenus leurs maîtres. Là est l'origine simple et brutale de tous les despotismes, des tyrannies, des monarchies, des oligarchies, des aristocraties et des plouto craties.
Mais même dans cette perversion des conditions sociales, le progrès ne s'est pas arrêté complètement, parce que le fait seul d'une réunion en société a, peu à peu, amené les troupeaux des subordonnés à une compréhension plus ou moins vague, à une pratique plus ou moins intermittente des nécessités morales de l'association. Les plus forts ont bien pu réduire les autres à une sorte de servitude, mais ces autres abaissés à cette égalité de misère ont été amenés, par la communauté des intérêts résultant de la communauté des souffrances, à comprendre que, en dehors de Tobéissance au maître, le meilleur pour eux était de se résigner pour tout le reste à la réciprocité. C'est ainsi que s'est établi le niveau social dont la longue persistance a habitué les hommes à accepter, en principe du moins, l'égalité comme point de départ de la morale, comme mesure des droits et des devoirs.
Mais à cette idée s'en est jointe une autre, qui a fini par naître de l'expérience des siècles, c'est celle de la solidarité. L'idée est encore bien neuve, et elle est assez mal comprise
du grand nombre; mais cependant on commence à entrevoir que chacun a intérêt au bonheur des autres ; qu'il est utile à rindividu d'avoir des associés riches, intelligents, heureux et bien portants. C'est le bouleversement de tous les anciens préjugés, d*après lesquels le bonheur des uns ne pouvait s'acquérir qu'aux dépens de celui des autres ; mais la chose pourtant commence à devenir assez claire pour qu'il soit difficile de ne pas la voir. Ceux même qui ne sont pas encore arrivés à la conception bien nette de l'effet nécessaire des actions et réactions sociales ont du moins un sentiment assez vif de la nécessité d'unir leurs efforts pour améliorer les conditions communes de l'association; et ce sentiment, qui se développera rapidement, produira certainement un idéal moral nouveau, où le besoin social — et j'entends par là non seulement le besoin de la société, mais surtout le besoin d'une société aussi perfectionnée que possible — tiendra nécessairement le premier rang. C'est là la signification de tout ce mouvement contre l'individualisme capitaliste, où les esprits bornés ne voient qu'une agitation désordonnée et funeste ; c'est à cela qu'aboutira ce socialisme dont les manifestations intermittentes, encore mal réglées; parfois absurdes, troublent la quiétude de ceux qui n'éprouvent d'autre besoin que de s'endormir dans leur fromage.
C'est de ce socialisme bégayant que sortira, > plus prochainement peut-être qu'on ne se l'imagine, une science nouvelle et une morale solidaire qui transformeront toutes les institutions et produiront un monde nouveau (1). Un jour
(1) Nous ne saurions trop admirer la sévérité morale que le monde conservateur apporte dans ses jugements à Fégard du socialisme militant et des ouvriers qui prennent part à cette lutte. Il ne cesse de s'étonner que ces hommes, que les monarchies et les aristocraties ont tenus systématiquement dans Tignorance et dans la misère, n'aient pas toutes les lumières, toutes les vertus, toute la patience qui lui manquent à lui-même. C'est précisément ce manque de lumières, de vertus et de patience qui démontre la nécessité des réformes, puisqu'il met en évidence les vices des institutions antérieures. Si ledeipotisme et Tégolsme des classes dirigeantes produisaient les vertus
ast LA MORALE.
viendra, et bientôt, où il faudra, sous peine de mort, que Féconomie sociale et la politique se mettent d*accord avec la morale, c'est-à-dire avec Futilité générale. On reconnaîtra qu'il est injuste et funeste que les institutions et les lois de la république continuent à perpétuer sous une forme nou- Telle, mais non moins désastreuse, les privilèges que les hommes de la Révolution avaient cru abattre. Il faut que l'égalité qui est dans les mots passe dans les choses.
que précisément ils ont poor effet de rendre impossibles, c*est alors que les réformes seraient inutiles et que les ouvriers seraient mal venus à réclamer le changement d'institutions aussi bienfaisantes» Dans une société qui a été soumise pendant dix siècles à la toute puissance de la monarchie et du catholicisme, il est singulièrement imprudent, de la part des monarchistes et des catholiques, d'arguer des infirmités morales et intellectuelles des générations qu'ils ont faites. Tous leurs arguments 'se retournent contre eux. Plus ils démontreront que les classes qui souffrent des institutions de la société actuelle sont misérables, ignorantes, immorales, plus ils prouveront par le fait la nécessité de changer l'organisation et la civilisation qui ont produit de pareils fruits ; plus ils rendront ma> nifeste l'urgence de remplacer la monarchie par la république — j'entends la république avec ses conséquences logiques ; — plus ils rendront impardonnable leur entêtement à vouloir faire revenir les temps où ils avaient le pouvoir dont ils ont si mal usé.
L'arbre doit être reconnu à ses fruits, dit une autorité que font profession de respecter les ennemis du socialisme moderne. Quels firuits a produits le régime monarchique et religieux qui a pesé sur la France durant plus de mille années? Il n'y a que les ignorants et les gens de mauvaise foi qui puissent se faire illusion à cet égard.