CHAPITRE XIL
Hiérarchie des besoins an point de vue dn plaisir
et de la souffrance et de leur influence sur la civilisation.
Le besoin est pour Tanimal et surtout pour l'homme un fait de conscience. II se révèle par une souffrance d'abord peu sensible, mais qui s'accroît, à mesure que tarde la satisfaction. Cette souffrance, dès qu'elle arrive à être consciente, a pour effet immédiat le désir de la faire cesser en satisfaisant le besoin qui l'a causée. Le désir à son tour stimule l'intelligence et l'incite à la recherche du moyen de mettre fin à cette situation douloureuse.
Quand ce moyen est trouvé et employé, non seulement la douleur disparaît, mais elle fait place à une impression de plaisir.
Gela est vrai de tous les besoins sans exception. G*est donc un fait absolument général ; c'est pourquoi l'homme, comme tous les animaux, emploie tout ce qu'il a de force et de puissance physique et intellectuelle à chercher la satisfaction de ses besoins, c'est-à-dire que sa vie se passe dans un effort constant à la poursuite du plaisir. Or la succession prolongée des plaisirs constitue le bonheur.
La recherche du bonheur, voilà donc la loi naturelle et primordiale de tous les êtres vivants, de tous les hommes comme de tous les autres animaux.
On voit ce que vaut, au point de vue des faits, l'affirmation des métaphysiciens idéalistes qui prétendent que la vertu est d'autant plus parfaite qu'elle s'inspire d'un désin téressement plus complet, et que la loi de l'homme doit être de rechercher et d'aimer le bien absolu en soi, sans consi-
dérer les conséquences qui peuvent en résulter pour luimême.
Ce qui revient à dire que Thomme doit s'intéresser à ce qui ne l'intéresse pas et se désintéresser de ce qui Tintéresse, ou, si Ton préfère cette autre formule, que *la loi suprême de son activité est d'agir sans tenir compte des mobiles naturels de l'action i C'est ainsi qu'on arrive à établir une contradiction entre le désir et la volonté, le désir étant l'impulsion naturelle qui nous pousse à la satisfaction de nos besoins réels, et la volonté intervenant pour substituer à ces besoins réels des abstractions et des entités de fantaisie. Nous avons déjà insisté sur ce côté de la question morale; il suffit de le rappeler ici en passant.
Il est établi par l'observation des faits que la règle des actions de l'homme, loin d'être le désintéressement, est . toujours la recherche des moyens de satisfaire ses besoins, c'est-à-dire d'éviter ou de finir la souffrance et de se procurer par là un plaisir.
L'homme est-il donc un animal purement égoïste^ comme l'ont prétendu un certain nombre de philosophes ? C'est sur ce point qu'il importe de nous entendre.
Il est clair que la satisfaction du besoin nutritif est purement égoïste. Nous avons faim, nous mangeons ; nous avons soif^ nous buvons. Il est difficile de trouver ce qu'il peut y avoir d'altruisme dans des opérations de ce genre. Mais les plaisirs qui résultent de la satisfaction de nos besoins sontils tous de même nature et entraînent-ils des résultats identiques? Loin de là. Il est vrai que le besoin sexuel est par lui-même simplement égoïste, car nous voyons par l'exemple de toutes les races sauvages que l'homme primitif s'inquiète uniquement de sa satisfaction personnelle et s'occupe fort peu du reste. La femme est son esclave, et l'enfant est plus ou moins complètement abandonné aux soins de la mère, jusqu'à ce que le sauvage soit devenu assez intelligent pour comprendre l'utilité de garder autour de lui le troupeau humain dont il est le père.
Mais eebesoia brutal s'affine avec le temfys chez les races les plus civilisées, et surtout chez les individus dont 1 evolu^ tion est la plus complète. Le besoin purement sesuel se complique chez eux d'un sentiment particulier qui en transforme le caractère. Ce sentitnent est un sentiment affectif qui exige, pour être satisfait, que cette satisfaction soit partagée. L'hom^me, dans ces conditions, a besoin que le désir qu'il éprouve soit égal chez la femme \ Tappétit brutal et égoïste de la nature grossière se métamorphose en une sorte d'égoïsme plus large, plus compréhensif, Tégoîsme à deux, qui est déjà une sorte d'altruisme. Ce sentiment, c'est Tamour, Tidéalisation de Tappétit sexuel.
Ajoutons à cela que le besoin sexuel peut encore se compliquer d'une sorte d'amoui' anticipé pour l'enfant à naître, ce qui lui ajoute une teinte plusprononcée d'altruisme.
Cette idéalisation des besoins se produit même pour les besoins les plus strictement individuels, tels que les besoins nutritifs. Tandis que le sauvage taciturne engloutit voracement, comme l'animal, sans même le goûter, l'aliment nécessaire à sa réfection, l'homme civilisé ajoute à cette opération essentielle certaines délicatesses de goût et d'odorat, qui en font un plaisir pour ses sens plus développés. Mais ce qui est surtout remarquable, c'est la répugnance qu'a rhomme civilisé à manger et à boire seul. La plupart mangent en famille, éprouvant une joie particulièrement délicate à associer les êtres qu'ils aiment à la satisfaction de ce besoin ; les autres, ceux que les circonstances condamnent à vivre hors de leur famille, trouvent un plaisir du même genre à s'asseoir à des tables communes où ils rencontrent des amis ou du moins des visages connus. Ainsi s'atténue ce qu'il y a d'égoïste dans la satisfaction des besoins les plus individuels.
Les besoins sensitifs, dont la satisfaction consiste dans l'exercice des sens spéciaux, n'ont pas évidemment par euxmêmes un caractère isocial bien prononcé, surtout en ce qui concerne particulièrement le goût et l'odorat. Si l'on const*-
dère Touîe et la vue, les plaisirs qui en résultent donnent lieu à quelques observations qui ont leur importance. Ces résultats sont les arts, la parure, tout ce que nous avons Thabitude de comprendre dans le domaine de l'esthétique. Il est bien vrai que Thomme qui chante ou fait de la musique pour exprimer le trop plein de son émotion, et celui qui combine des. lignes et des couleurs pour donner à ses nerfs optiques — et à son imagination — • la satisfaction qu'ils demandent^ n'ont pas nécessairement à s'occuper de savoir s'ils ont ou auront des auditeurs et des spectateurs. Il peut se faire sans doute qu'ils se livrent à ces exercices uniquement pour leur plaisir personnel. Dans ce cas, il est manifeste que la satisfaction du besoin sensitif est absolument égoïste. Mais en fait cela est extrêmement rare. La plupart du temps, grâce, soit à l'instinct de sociabilité qui se développe rapidement au fond de la nature humaine, soit à cet autre instinct qui nous porte à désirer les applaudissements, et qui est si développé chez les artistes, le besoin sensitif ne se satisfait pleinement que s'il associe à sa satisfaction une galerie plus ou moins nombreuse. La préoccupation du public entre donc pour une part — souvent même trop considérable •— dans le plaisir que se fait à lui-même l'artiste par la création de son œuvre.
Quelle que soit du reste son intention, cette œuvre reste, et grâce à l'identité des organismes humains, elle permet à tous les hommes arrivés à peu près au même développement, d'y trouver des jouissances analogues à celles qu'y a trouvées l'artiste lui-même.
Les besoins sensitifs , tout en étant égoïstes par leur essence, prennent donc un caractère diJBTérent et contribuent de plus en plus au bonheur général en s'assooiant au progrès de la civilisation qui revêt nécessairement un caractère de plus en plus social à mesure qu'elle se complète. ■y Parmi les besoins aJBTectifs^ il importe d'établir une distinction fondamentale. Les uns sont égoïstes, tels que l'amour de soi-même, qui se manifeste par la crainte, la
eolère, la haine, Torgueil, Tambition, etc.; d'autres sont avec ceux-ci en contradiction absolue, tels que la sociabilité qui produit Tamitié, ramour, l'affection, la reconnaissance, la pitié, l'admiration, la bienveillance, etc. Quel est de ces deux groupes de besoins celui dont la satisfaction produit le plus de bonheur aux individus et aux groupes ? La réponse est un lieu commun oratoire, dont on abuse peut-être dans les traités de morale destinés aux enfants. En effet, il n'est pas manifestement vrai que parmi les hommes les bons soient toujours et nécessairement plus heureux que les méchants. Si même on s'arrêtait aux apparences, il pourrait arriver que Ton fût amené à une conclusion toute contraire. Les égoïstes, toujours prêts à sacrifier les droits des autres à ce qu'ils considèrent comme leurs propres intérêts, ne paraissent pas les moins bien armés dans la lutte pour l'existence. A force de tendre uniquement leur esprit vers, la satisfaction de leurs besoins et de leurs fantaisies sans jamais se laisser détourner par aucune considération de justice ou de sentiment, ils ont bien des chances pour mettre la main sur les avantages matériels qu'ils convoitent avant tout. Dans cette chasse à la richesse^ au pouvoir, à la jouissance, ils n'ont rien qui embarrasse leur marche, puisque les considérations de droit et d'humanité leur sont également indifférentes et qu'ils sont allégés de tout scrupule.
Il semble donc que le plus court et le plus sûr chemin pour arriver au bonheur soit de ne tenir aucun compte de celui des autres.
Et cependant consultez les hommes qui n'ont jamais pu se décider à passer sur le ventre de leurs semblables pour s'ouvrir un chemin vers les sommets ; ceux qui à leurs propres douleyrs ajoutent les tristesses des misères d'autrui ; dont le cœur est ainsi fait qu'ils souffrent autant du malheur de leurs semblables que des calamités qui n'atteignent qu'euxmêmes, et qui à ce fardeau des infortunes particulières joignent une sensibilité toujours éveillée aux déplorables conséquences qu'entraînent pour la multitude les imperfec-
ftSS LA MORALE.
lions et les yices de notre organisation sociale ; demandezleur ce qu'ils pensent des monstrueux privilèges qui paraissent attachés à la pratique raisonnée de Tégoîsme, tous n'en trouverez peut-être pas un qui soit disposé à changer sa condition contre celle de ses heureux rivaux.
Il y a donc une compensation attachée à cette infériorité apparente des sentiments bienveillants, comme moyen de parvenir. Cette compensation, c'est le bonheur intime et secret qui résulte naturellement du sentiment de la sociabilité, de rattachement de l'homme à ses semblables, de l'affection de ses proches, de l'estime de ses amis et de soi-même, de la conscience qu'il a d'être par là même plus près de la perfection humaine que le froid et sec* égoïste, condamné à n'éprouver jamais que les joies grossières qui résultent de la satisfaction des besoins inférieurs^ c'est-à«dire de se contenter en toutes choses des apparences du bonheur.
Remarquez bien d'ailleurs qu'il est très rare que ces apparences mêmes suivent l'égoïste jusqu'au bout. L'égoisme^ par son mépris des droits et des sentiments humains, sème naturellement autour de lui tous les sentiments mauvais. Il éveille et arme contre lui les égoîsmes rivaux. Les colères, les haines, les mépris s'amassent et, dans* les luttes qu'elles suscitent, il n'y a pas de raison pour que la victoire revienne toujours à celui qui la mérite le moins.
S'il n'a pas le souci poignant des douleurs d'autrui, il n'a pas la joie intime et profonde de prendre part aux bonheurs de ceux qui l'entourent. Tandis que l'homme bon crée pour ainsi dire autour de lui, par la sympathie qu'il inspire, un monde meilleur que le monde réel, l'égoïste aboutit au résultat contraire.
Enfin l'égoisme est toujours la marque d'une infirmité intellectuelle qui finit presque fatalement par se perdre dans utie impasse. Voyez dans ces derniers temps ce que sont devenus chez nous les deux ou trois hommes qui parais!Aiîent appelés à la gloire immortelle d'avoir enfin sauvé la France des conséquences de ses ignorances et de ses désastres. Au
moment oii il semblait que l'avenir leur appartint sans conteste^ qu'ils n'avaient qu'à tendre les mains pour saisir le pouvoir^ et inscrire à jamais leurs noms aux plus hauts sommets de Thistoire, tout leur a échappé, tout s'est abîmé devant eux, et ils se sont trouvés entraînés dans une de ces chutes profondes dont ne se relèvent pas les hommes politiques^ et cela par la seule raison qu'au lieu de marcher sincèrement, honnêtement devant eux à Taccomplissement de la tâche que leur imposait le salut tie la patrie, ils ont voulu profiter de l'occasion pour satisfaire leur orgueil et pour substituer aux nécessités tragiques d'une révolution incomplète les calculs mesquins de Isurs ambitions personnelles. Nous en avons vu plus d'un, depuis 1870, à qui il aurait suffi . d'un peu d'honnêteté pour se placer au même rang que Washington, mais qui, faute d'une -élévation suffisante de sentiments, n'ont vu du pouvoir que les petits côtés et se sont perdus piaur cette inférioriété d'âme et d'intelligence.
J'ai pris mes exemples parmi les hommes qui ont occupé les plus hautes situations, parce que cela même les rend plus éclatants, mais, des conséquences identiques se produisent dans la vie privée. Les mêmes causes entraînent les mêmes effets à tous les étages de la vie sociale ; et il n'y a pas à s'en étonner, puisque partout les besoins, les sentiments, les passions sont les mêmes.
Il faut d'ailleurs considérer ceci : c'est que si les sentiments de bienveillance n'assurent pas toujours le bonheur de ceux qui les mettent en pratique, cela tient uniquement à ce qu'ils se heurtent chez un trop grand nombre d'autres personnes à des sentiments tout contraires. Supposez un état social ainsi constitué que tous les intérêts y soient concordants et une population arrivée à un degré de perfection tel que l'orgueil, la colère, la haine, la jalousie, l'envie, la cupidité, l'ambition, etc., lui soient inconnus; il est bien manifeste, n'est-ce pas, que le règne de la bienveillance unÎTerselle de tous les citoyens les uns pour les autres aurait
UO LÂ.MORALB.
pour conséquence de contribuer pour une large part au bonheur général.
Faites la supposition contraire. Le déchaînement de tous les égoïsmes sous leurs mille formes produira nécessairement une série indéfinie de ruines, de désastres, de misères de toutes sortes.
Il n*y a donc pas d'hésitation possible sur la conclusion.
Est-il bien nécessaire maintenant d'aller chercher de nouveaux arguments dans l'ethnographie, de montrer que dans toutes les parties du monde le bonheur des hommes s'accroît dans une proportion constante à la somme croissante des sentiments altruistes qui entrent dans l'ensemble de leur civiHsation, tandis que la préoccupation exclusive des besoins individuels entraîne fatalement les plus tristes conséquences? Il suffit pour cela de comparer, comme nous l'avons déjà indiqué dans le chapitre viii de la troisième partie, les races inférieures, où prédominent sans contrepoids les besoins nutritifs, les plus égoïstes de tous, avec celles où la civilisation est arrivée à secouer dans une certaine mesure cette tyrannie abrutissante, de manière à faire une place aux sentiments d'un ordre plus élevé. Mettez d'un côté les Australiens, les Buschmen, les Pécherais; en face d'eux placez les Américains des États-Unis, les Français, les Anglais, un peuple quelconque de TEurope occidentale. Quel est l'homme intelligent qui, appelé à choisir entre la condition des premiers et celle des autres, hésiterait un moment ? Or d'où vient que les Européens sont plus heureux que les tribus sauvages, si ce n'est que, ayant plus de facilités pour satisfaire leurs besoins nutritifs, ils ne sont pas, comme les Mélanaisiens, forcés d'employer toute leur vie, de dépenser tout ce qu'ils ont de force et d'intelligence à la recherche des aliments nécessaires et, quand ils rencontrent quelque maigre gibier, de se le disputer entre eux, avec la perspective pour les vaincus d'avoir à tuer leurs femmes et leurs enfants pour assouvir leur faim ? C'est parce qu'ils ne sont plus soumis à l'obsession de ce souci que les Européens ont vu se dévelop-
per en eux ceux des besoins affectifs dont la tendance est précisément d'établir entre les hommes des sentiments d'amour et de fraternité, et dont la progression, servie par Tentrecroisement progressif des intérêts de tout ordre, nous permet d*espérer qu'un jour viendra où les mauvais instincts, n'ayant plus même le prétexte d'une apparence d'utilité, finiront par disparaître.
Mais comment là civilisation européenne est-elle arrivée à éliminer, dans une certaine mesure, qu'il ne faut cependant pas exagérer, les causes qui jettent en des luttes perpétuelles les individus et les tribus des races inférieures?
Par une application constante des plus vives intelligences à chercher les moyens les plus efficaces de soustraire l'homme à l'abêtissement des besoins nutritifs; par une infatigable recherche de la meilleure organisation des sociétés; par un ensemble de lois destinées à protéger les droits de chacun contre les convoitises inévitables ; par le soin d'ouvrir au plus grand nombre possible les sources d'instruction qui leur permettent de donner leur maximum d*utilité privée et sociale; enfin en associant dans une mesure plus ou moins complète la population tout entière à la conduite des affaires publiques, à la confection des lois, au gouvernement de la nation.
11 reste sans doute fort à faire avant d'atteindre à la limite même de ce qui est actuellement possible. Le progrès se heurte de toutes parts à des obstacles élevés par Taccumulation des égoïsmes individuels et des égoïsmes de classes, qui se mettent en travers de toutes les réformes. Les privilèges plus ou moins inconscients qui ont trouvé moyen de {>ersister à travers quatre révolutions se coalisent pour barrer les chemins par lesquels les amis de la justice et de l'égalité s'efforcent de faire passer les idées qui leur paraissent les plus capables d'accélérer la marche en avant et leur opposent des barrières d'autant plus puissantes que les ennemis du progrès sont pour la plupart convaincus qu'en défendant les institutions qui ne profitent qu'à eux
seuls, ils défendent les intérêts de la société tout entière.
Malgré cela les besoins intellectuels deviennent de jour en jour plus exigeants. Chacun cherche, fouille, invente. Une foule d'idées se font jour, sous des formes souvent étranges, mais qui, peu à peu débarrassées de la gangue de préjugés ou d'erreurs qui les enveloppe et empêche d*en reconnaître la valeur, finiront par s'imposer à l'avenir et assureront la prospérité matérielle et morale des sociétés qui sauront en comprendre la portée.
Or, dans le domaine intellectuel, la lutte ne peut qu'être féconde. Il ne s'agit pas ici du partage d'une proie, comme dans les luttes des sauvages. Dans Tordre des choses de Tintelligence, le partage ne diminue pas la part de chacun ; ici le fonds est inépuisable, et la même idée peut appartenir à cent millions d'hommes aussi bien qu'à un seul, sans que le trésor de chacun se trouve diminué ; tout au contraire, son efficacité pour le bonheur général croît en proportion géométrique du nombre de ceux qui la font sienne.
Le besoin intellectuel a donc pour caractère essentiel de n'avoir jamais à chercher ses satisfactions aux dépens d'autrui et, par conséquent, de ne jamais susciter de compétition égoïste, sauf le cas où des despotes imbéciles élèvent la prétention insensée de fixer une limite aux efforts intellectuels de rhumanité et s'arrogent le droit de fixer à jamais la formule des idées au-delà desquelles ils interdisent aux hommes de porter leurs recherches. Mais il est bien visible que ceci est en dehors du domaine purement intellectuel; au fond et souvent même sans s'en douter, ces interprètes infaillibles des vérités éternelles obéissent moins à la pensée de défendre la vérité elle-même qu'à celle de protéger des institutions et des privilèges attachés au maintien des croyances établies et que menacerait la démonstration de doctrines nouvelles.
Laissons donc de côté ces égoïsmes, dont l'intervention criminelle entrave le progrès des civilisations et fait dévier la marche naturelle des idées; bornons- nous à constater
qae, par son ori^ne comme par ses résultais propres, le be« soin intellectuel est tout à fait en dehors des compétitions égoïstes, et que Teffet naturel et nécessaire du développement des esprits est deconcourk largement et infiniment plus que tout autre facteur • au progrès, de l-éTolution, à ramêlioration de toutes les conditions sociales et, par consé* quant, au bonheur de tous.
Pour nous résumer, qu'avons-nous vu jusqu^à présent? En parcourant les différents stades de la vie individuelle et collective de Thomme, cemparé au végétal et. à Tanimal, nous avons constaté les faits suivants :
1® L'homme est ainsi constitué, que la vie tout entière n*est pour lui qu'une succession de besoins dont il cherche perpétuellement et uniquement la satisfaction. Par conséquent, tous ses efforts n*ont qu'un but : éviter la souffrance qui résulte de la persistance des besoins non satisfaits et rechercher le plaisir que lui fait éprouver la satisfaction de ces mêmes besoins.
2^ Ces besoins sont d'ordre divers au point de vue du progrès de l'évolution et de la nature du plaisir qui résulte de leur satisfaction pour les individus et pour les groupes, les uns étant purement égoïstes et n'intéressant que les individus, tandis que les autres ne peuvent se satisfaire que par une participation plus ou moins générale de la collectivité.
3** Les besoins exclusivement égoïstes sont les besoins nutritifs. Les besoins sensitifs, égoïstes par leur point de départ, cessent de l'être par leurs résultats ; les besoins affectifs se partagent en deux catégories dont l'une est uniquement égoïste et l'autre altruiste. Les besoins intellectuels, par leur nature même, dépassent nécessairement l'individu et s'élèvent au général, même sous leur forme la plus égoïste, qui est la forme purement littéraire. Quant aux besoins sociaux, ils procèdent des besoins affectifs altruistes élevés à leur plus haute puissance de généralité par Tintervention du besoin intellectuel. Or ces deux catégories de
besoins sont {celles qui concourent le plus directement au bonheur de Thumanité.
La conclusion naturelle de tout cela est que, pour assurer le bonheur de l'humanité, il est essentiel de travailler le plus efficacement possible à ruiner la prédominance des besoins égoïstes en les enfermant dans les limites où s*exerce légitimementjleur empire et à propager celle des autres, en ayant soin cependant d'éviter l'excès qui peut rendre les sentiments altruistes aussi dangereux et corrupteurs que l'égoïsme le plus exclusif, comme nous le verrons plus tard.
Reste à savoir si la chose est possible et dans ce cas quels sont les moyens pour arriver au résultat cherché.