THÉORIE DU PR06RÈB
Un fait qui frappe les esprits les moins attentifs, c'est l'amélioration croissante des conditions de la vie matérielle pour les races civilisées, depuis le jour où Thomme a commencé d'exister. Notre ancêtre de la période quaternaire devait être un animal foil misérable avec ses silex pour tout instrument et toute arme, au milieu de la foule des bêtes plus ou moins monstrueuses et hostiles dont il était entouré. Sans remonter au-delà de l'antiquité historique, une comparaison quelque peu détaillée des conditions matérielles et sociales nous amènerait à une conclusion identique.
Il ne faudrait pas croire cependant que le progrès ait suivi une marche régulière et constante comme on se l'imagine quelquefois. Les lacunes et les intermittences sont fréquentes, même dans les périodes et dans les pays où l'humanité est déjà assez développée pour pouvoir lutter efficacement et consciemment contre les causes de misère. A plus forte raison est-il facile de comprendre la longue inanité des efforts des races inférieures.
On ne peut, sans un serrement de cœur, songer à la somme accumulée de souffrances qui, depuis des milliers de aiècles, pèsent sur les Australiens, les Fuégiens, les Weddahs, les Bushmen, les Hottentots, les Esquimaux, et tant d'autres populations également incapables d'arriver par elliïs-mêmes à un développement intellectuel suffisant pour les soustraire à la fatalité des circonstances. Ce qu'il y a de plus triste dans cette situation, c'est que de tous les ennemis qui assiègent les hommes sauvages, il n'y en a pas de plus
cruels que les hommes eux-mêmes. Non seulement ils se haïssent et se font tout le mal imaginable de race à race, de tribu à tribu, de horde à horde, mais les hommes appartenant à la même race, à la même tribu, à la même horde, à la même famille s^attaquent, se tourmentent, se détruisent les uns les autres, pour peu que leurs grossiers égoïsmes y paraissent trouver leur compte. Les maris font de leurs femmes et de leurs enfants des esclaves pour épargner à leur paresse le souci et la fatigue du travail ; ce sont ces malheureuses victimes du droit sauvage de la force qui cultivent la terre, qui portent les fardeaux, qui plongent en plein hiver sous la glace pour prendre le poisson ; maiis quand leurs efforts ne suffisent pas pour écarter le fléau permanent de ces existences dégradées, la famine, leurs maîtres les tuent et les mangent, sans même leur accorder un regret.
Ces maîtres eux-mêmes sont soumis à d'autres tyrans, à des chefs de tribu qui tuent, pillent ou Rendent leurs sujets, suivant le caprice qui leur passe par la tête. Ce fléau du despotisme imbécile suffît pour entretenir la misère et la souffrance, là où semblent réunies toutes les conditions du bonheur physique. Je ne parle pas seulement des magnifiques contrées de l'Afrique centrale, de TAsie, que dévaste la cupidité stupide de leurs tyrans, l'Europe occidentale ellemême a été bien longtemps la proie d'un petit nombre de brutes puissantes, rois et seigneurs féodaux, qni ruinaient le pays sous prétexte de le gouverner et parvenaient à produire la famine en dépit des efforts de leurs misérables vassaux.
Yoilà où en est encore une bonne partie de l'humanité malgré les efforts des trois cent mille ans de l'honmie quaternaire. Quel est le chemin parcouru? Où est le progrès? En quoi ces tristes populations de la Mélanésîe, de ^Afrique méridionale, de la Terre de Feu, etc., sont-elles supérieures à ceux de nos ancêtres qui vivaient aux temps préhistoriques? Non seulement cette supériorité n'existe pas, mais