CHAPITRE XV
TRANSITION DE JJL MORALE ÉGOÏSTE A LA MORALE RÉCIPROQUE. DEVOIR DE SATISFAIRE LES BESOINS SENSITIFS.
La satisfaction des besoins nutritifs est donc certainement une des parties les plus importantes de la morale, puisque c'est une condition essentielle de la vie de Tindividu et, par conséquent, de la persistance de la société.
Celle des besoins sensitifs n*a pas la même importance, si ce n'est pour ce qui regarde le besoin génésique.
Celui-ci joue dans la vie morale un rôle capital, d'abord parce que c'est de sa satisfaction que dépend la perpétuité de l'espèce, ensuite parce que de tous les besoins il n'y en a pas qui se manifeste par un sentiment aussi violemment impérieux que celui de l'amour. Il est vrai que ce sentiment est intermittent, ce qui est fort heureux, sans quoi il rendrait l'homme incapable de toute autre préoccupation.
On sait que chez la plupart des animaux cette intermittence se marque par une périodicité très nettement déterminée. Tant que dure le rut ils sont absolument dominés par leur passion, au point de perdre l'appétit et le sommeil, souvent même, poussés d'une jalousie farouche, les mâles se battent et se déchirent.
Ces accès de fureur amoureuse se produisent une, deux ou troi3 fois par an, après quoi l'animal rentre dans les habitudes de son existence. On trouve des races humaines, telles que les Mélanésiens d'Australie, qui sont également soumis à la périodicité annuelle du rut» mais c'est une exception rare. L'homme en général échappe à cet asservissement.
Certaines doctrines ont albusé de ce privilège de l'espèce humaine pour lui imposer comme une vertu et presque comme un devoir le mépris et la haine de la loi physiolo-
gique de la génération. Des religions contre nature, telles que le bouddhisme, le brahmanisme, le christianisme, ont couvert de grands pays de couvents et de monastères où des millions de femmes et d'hommes offrent à leurs dieux le sacrifice des plus essentiels instincts de Thumanité et croient mériter le ciel en refusant de contribuer au peuplement de la terre. .
Mais la nature ne manque guère de se venger de cette méconnaissance de ses lois par une réaction physiologique facile à comprendre. La plupart de ces héros de chasteté sont livrés aux vices les plus abominables et les plus dégradants. Quant à ceux qui résistent aux tentations qu'exaspère la privation absolue, ils sont hantés de visions qui viennent, comme un remords, leur rappeler la loi qu'ils ont violée.
On connaît la légendaire tentation de saint Antoine ; c'est là le résultat le plus ordinaire de leur sottise. Sauf un petit nombre de tempéraments exceptionnellement froids, tous ces moines, toutes ces nonnes, tous ces prêtres — je vous parle des convaincus — arrivent par leurs exagérations à se pervertir si complètement l'imagination qu'ils ne songent plus qu'au besoin auquel ils ont juré de refuser toute satisfaction. Ils l'ont en horreur sans doute, mais ils ne peuvent s'en délivrer. Ils sont tous plus ou moins possédés du démon de la (( concupiscence» , et tout ce qu'ils tentent pour l'exorciser ne fait qu'enfoncer l'aiguillon plus profondément dans leur chair.
Ces « hontes », ces a ignominies u qu'ils abhorrent deviennent leur continuelle préoccupation, le spectre de leurs jours et de leurs nuits. Leur rêve de pureté immaculée se transforme en une réalité fangeuse. Qui veut faire l'ange fait la bête, a dit Pascal. Cette maxime s'applique à tons ces fanatiques ennemis de la chair, qui sont en réalité pour la plupart fous de lubricité inconsciente et qui souvent en meurent. Qu'y a-t-il de plus honteux, de plus dégradant en vérité que ce ferment d'érotomanie qui se mêle à tous les mysticismes et que nous y retrouvons sous toutes les for-
mes, depuis les éjaculations de sainte Thérèse jusqu'aux cantiques que les prêtres, les sœurs et les frères ignorantins font encore aujourd'hui chanter aux jeunes enfants qu'on a la sottise de leur confier ?
£n fait le besoin génésique est un besoin aussi légitime que les besoins nutritifs, et Thomme qui veut être fidèle à Ja loi de sa nature doit lui donner satisfaction comme aux autres. Mais cette satisfaction est subordonnée à diverses conditions dont Tobservance constitue la loi morale du besoin génésique, aussi bien que de tous les autres :
i** Le premier devoir de Thomnie étant de développer le plus complètement possible son être dans le sens de révolution normale de sa race, il lui est également interdit de rester en-deçà ou d'aller au-delà des fonctions déterminées par sa constitution ; car^ dans le premier cas, il diminuerait sa propre vitalité en la restreignant ; dans le second il la diminuerait en Tépuisant ;
2" L'homme est surtout une partie d'un tout. L'individu n est guère qu'une apparence^ puisque en réalité chacun de nous est, par la génération et Thérédité, un spécimen à peine modifié de la série dont il représente un anneau; de même que par les actions et réactions des milieux physiques, moraux et intellectuels, il est un exemplaire presque identique de la société dans laquelle il vit. Par conséquent, s'il est vrai qu'aucun de ceux qui nous précèdent ou qui nous entourent n'a le droit, en vue de son propre intérêt, de nous imposer un amoindrissement quelconque, par la même raison, nous n'avons pas non plus le droit, au nom de nos convenances, de forcer notre descendance ou nos voisins à subir un doramage. Notre devoir est donc de respecter l'égalité des droits et des devoirs en ne demandant à autrui -^ et par ce mot il faut entendre aussi bien notre postérité que nos contemporains — que ce que nous lui reconnaissons le droit de nous demander à nous-mêmes, c'est-à-dire en évitant autant que possible que l'exercice de notre activité lui soit dommageable et même en tâchant qu'elle lui soit avantageuse.
ses LA MORALE.
La considération d'autrui, applicable à propos de tous les besoins, Test d'autant plus ici que la satisfaction du besoin génésique touche triplement à Tintérèt social : d'abord, parce qu'il est utile à la société qu'aucun de ses membres ne soit amoindri dans sa fonction ; secondement, parce que la satisfaction du besoin génésique intéresse la race, et enfin, parce qu'elle suppose Taccord de l'homme et de la femme.
Nous aurons à revenir sur ce sujet dans notre troisième partie — ^"la morale pratique — quand nous traiterons de la morale datis le mariage. Je veux seulement, avant de le quitter, exprimer mon opinion sur Tabus des rapports sexuels, comme je Tai exprimée sur l'excès contraire. Cet abus se manifeste sous deux formes également funestes à la société : Tabus physique et Tabus sentimental.
L'abus physique a des inconvénients connus de tout le monde. Il a pour résultats les plus ordinaires : 4^ l'énervement, l'abrutissement de l'homme, son incapacité à remplir ses devoirs sociaux ; 2^ la démoralisation de la femme, le dégoût du travail, la prostitution ; 3° l'abâtardissement ou même la suppression de la race. Qui osera nier la fréquence de ces résultats et qui osera dire qu'ils ne sont pas désastreux ?
L'abus sentimental se présente sous un aspect plus séduisant. Il ne manque même pas de braves gens, de graves professeurs, d'académiciens bien pensants, qui appliquent tout l'effort de leur intelligence à mettre en valeur les beau* tés littéraires et les splendeurs poétiques qui sont nées sur ce terrain, La vie de château au temps de la féodalité, et plus tard la vie de cour, avec le désœuvrement qui en était la suite, avaient eu pour effet de forcer à vivre en face les uns des autres toute une société d'hommes et de femmes, qui commencèrent par se donner plus ou moins cyniquement toutes les satisfactions physiques que réclamaient les passions allumées par une promiscuité permanente. (Voir les Dames galantes, de Brantôme, le Décaméron, les Contes ùaliens^ etc.). Puis peu à peu Télégance s'ajouta au désœuvrement ; les
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sentiroents s'affinèrent; les grossières accointances se transformèrent en marivaudages infinis , et de raffinements en raffinements on en arriva aux cours d'amour, aux amours éthérées et aux bergeries sentimentales.
Je suis bien loin de prétendre que toutes ces Philis et tous ces Céladons s'en tinssent indéfiniment aux compiinients et aux petits vers. Mais il est certain qu'au dix-septième siècle, par exemple, la cour de France reprit, en les sublimant encore^ les antiques définitions de Tamour chevaleresque, telles que les avaient élaborées les cours des gentilles dames, L*amour devint la préoccupation de tout ce monde d'oisifs; on en fit une vertu, un devoir. Un courtisan sans amour était un homme incomplet. L'amour remplaçait tout ; la littérature du dix-septième siècle en fut remplie, et comme le dix-septième siècle est demeuré pour le monde des académies et des universités « le grand siècle », on a farci de cet enseignement la tète de toutes les générations qui ont suivi. C'est là dessus que s'est façonnée notre littérature du dix-neuvième siècle; à la- comédie et au drame s'est ajouté le roman, et là bien souvent l'amour explique tout, justifie tout* Au fond les personnages de George Sand ne connaissent guère d'autre vertu que l'amour.
Cette exagération est une maladie d'imagination née de l'oisiveté, dont il importe de nous guérir. L'amour est un sentiment humain parfaitement légitime et naturel, mais il est absurde de lui livrer la vie tout entière. Cette manière de comprendre l'amour pouvait être à sa place à la cour du grand roi; elle est ridicule et immorale dans une société d'hommes qui ont tous quelque chose à faire et des devoirs à remplir ailleurs qu'au petit lever ou au coucher du roi.
Les autres besoins sensitifs sont moins essentiels et moins impérieux, bien qu'également légitimes, puisqu'ils contribuent à rendre la vie plus heureuse ; mais il ne faut pas que la recherche des satisfactions qui s*y rapportent nous absorbe tout entiers, puisque, ne représentant pas le summum de l'évolution, elles entraveraient la marche de Thomme vers
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son développement complet, s'il s'en préoccupait trop exclusivement.
En dehors des rapports sexuels, le tact n'intéresse guère la conduite. L'odorat et surtout le goût y touchent de plus près, en tant que les sens qui y président peuvent être considérés comme faisant partie de l'appareil organique des besoins nutritifs. Nous n'avons pas à y insister. Il suffit de faire remarquer que le goût et l'odorat doivent être exercés et développés, parce qu'ils contribuent au bonheur de l'homme et par les plaisirs spéciaux qu'ils procurent et parce qu'ils sont les auxiliaires de la nutrition . A ce double point de vue ils sont utiles, mais toujours à la condition de ne pas dépasser la mesure de cette utilité par une exagération dangereuse.
Ainsi dans certains pays de l'Orient l'amour des parfums est poussé jusqu'à l'abus, jusqu'à l'ivresse, parfois jusqu'à l'asphyiie.
De même la gourmandise est condamnable quand elle va jusqu'à compromettre la santé ou qu'elle prend sur Phomme un empire assez tyrannique pour l'absorber dans la recherche des plaisirs qui s'y rapportent.
L'ouïe et la vue sont les auxiliaires de Tintelligence. Sans les notions fournies par ces deux sens il n'y aurait ni mémoire, ni comparaison, ni généralisation, ni abstraction. C'est-à-dire que l'intelligence n'existerait pas plus qu'il n'existerait de maisons sans matériaux pour les construire.
Ce point de vue se rapporte aux besoins cérébraux. Nous y reviendrons plus tard. Nous n'avons à nous occuper, pour le moment, que des besoins sensitifs.
Indépendamment de leur rôle prépondérant dans la formation et le développement de Torganisme intellectuel, l'ouïe et la vue peuvent être considérés plus particulièrement au point de vue de leurs besoins spéciaux, c'est-à-dire des plaisirs sui generts dont la satisfaction de ces besoins est la source.
Nous n'entrerons pas ici dans le détail de cette discussion.
par la raison que la manifestation de ces besoins entre pour une part dans la production de tous les arts, dont l'étude scientifique constitue l'esthétique. Pour cette part, nous ne pouvons donc que renvoyer au volume de la Bibliothèque des sciences contemporaines où nous avons traité cette question. Il ne s^agit ici que du point de vue moral, c'est-à-dire : 1^ des relations qui peuvent rattacher Tart à la science morale ; 2" de l'influence que Tart peut et doit exercer sur la vie et la conduite de l'homme.
Le premier point a été traité en partie dans V Esthétique. Nous avons expliqué que l'art, considéré abstractivement en lui-même, est absolument indifférent à la morale, et que, s'il avait plu à Molière de nous montrer Tartuffe triomphant au lieu de le faire mener en prison, le Tartuffe n'en serait pas moins un chef-d'œuvre d'art. Il est pourtant bien manifeste que ce triomphe serait immoral. La moralité est donc en dehors de l'art; en théorie stricte le jugement esthétique n'a pas à en tenir compte.
En fait, c'est autre chose. Nous éprouvons une joie parfaitement légitime à voir la série des faits s'adapter à la loi que nous considérons comme celle du droit, et qui n'est autre que la justice. A mérite artistique égal, nous préférons l'œuvre d'art qui nous procure cette joie.
D'un autre côté, l'art étant chose purement et exclusivement humaine, puisque ce qui constitue surtout l'œuvre d'art est la marque personnelle laissée par l'ouvrier sur son ouvrage, il faut bien reconnaîtra qu'il y aurait injustice à séparer l'œuvre de son auteur, et que la critique purement impersonnelle serait un contresens. Or il est bien certain que l'habitude des préoccupations morales indique chez l'homme qu'elle anime une supériorité de nature sur celui qui y est indifférent. On peut d'ailleurs remarquer que le nombre des poètes, des littérateurs qui ont réussi à exprinier des pensées vraiment généreuses et élevées, à tracer de nobles caractères, à vivifier des figures aussi grandes par l'intelligence que par le sens moral, est infiniment plus res-
treint que celui des artistes qui se sont illustrés par des peintures contraires. Balzaclui-mêmc, qui excellait à peindre les monstres, n*a guère pu faire vivre de types honnêtes. Il faut pour cela des Shakspeare et des Molière.
Je sais bien qu'il est de mode aujourd'hui, sous prétexte de vérité, de préconiser dans Tart le triomphe de la vulgarité «t du vice, parce qu'en effet il se produit fréquemment dans ia réalité, et que, d*un autre côté, on est las des fades berquinades de Foptimisme conventionnel. A cela on peut répondre que*si le premier devoir de la science est de s*en tenir strictement à la réalité, puisque son rôle est de faire la théorie de ce qui est, Tart au contraire représente surtout le côté subjectif de la vie, c'est-à-dire les émotions, les sentiments, les aspirations de Thomme plus ou moins vivifiés et personnalisés par la puissance de l'imagination ; que le réduire au pur réalisme, c'est l'exposer à ne rencontrer prochainement que répugnance et dédain ; et que (d'ailleurs, en fait, il n'est pas vrai que le mal triomphe toujours dans la société, puisque le progrès, lui aussi, est une réalité.
Quant à Tinfluence que l'art peut et doit exercer sur la vie et ia conduite de l'homme, nous croyons que cette influence est légitime et qu'elle peut être très utile. A y regarder d'un peu près, les plaisirs de Touïe et de la vue ont en effet pour caractère particulier d'être surtout cérébraux. Bien que physiologiquement ils se produisent par la vibrations des nerfs acoustiques et optiques, il reste à faire, à propos de cette vibration, une observation qui n'a pas été mise en un relief suffisant dans Y Esthétique. Il est bien vrai que le plaisir spécial de ces deux sens consiste essentiellement dans une surexcitation de l'activité locale des fibres qui les constituent. L'oreille est agréablement chatouillée par un son bien plein dont les harmoniques se produisent suivant les lois de la régularité absolue ; de même l'œil éprouve une jouissance tpute particulière dans la multiplicité simultanée des sensatiotts-que lui communique la vue d'une ligne serpentine ou dans le plus ou moins d'amplitude ou de ra-
pidité des yibratîons qui résultent de Tintensité ou de Tacuite des couleurs.
Mais il faut bien dire que ce n*est pas là vraiment Tart. Pour constituer la musique et la peinture, il faut ajouter à ces jouissances toutes spéciales de l'oreille et de Tœil un élément purement cérébral qui consiste dans les manifestations des images, des sentiments, des émotions ou même des pen* sées qui résultent de Tagencement voulu des sons, des lignes et des couleurs. C'est alors seulement que commence le vrai plaisir esthétique. Sans Taddition de cet élément cérébral, le plaisir purement sensitif de l'ouïe et de la vue, borné à Tunique sensation du son, de la ligne et de la cou* leur serait en dehors du domaine moral et n'aurait aucune importance au point de vue de la conduite et même de l'art. Pour constituer l'art, il lui faut absolument l'adjonction de l'élément cérébral, quoi qu'en pensent les artistes; mais par cette adjonction il devient, pour la conduite de l'homme, un facteur important qui mérite que nous nous arrêtions à lui.
Quand l'art ne ferait qu'apporter à l'homme une certaine somme de plaisir, il aurait son importance morale puisque, après tout, le but incontestable de la science morale est la production du bonheur. Mais ce plaisir, grâce à l'élément cérébral qui s'y ajoute nécessairement, devient à la fois afifectif et intellectuel, c'est-à-dire touche à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme et, par conséquent, détermine et marque, au moins partiellement, le degré de son développement au point de vue de l'évolution. Donc l'amour des arts est chose moralement utile et légitime dans la mesure où domine dans l'art l'élément cérébral, c'est-à-dire le sentiment, l'imagination et la poésie.
Ce point de vue est d'une in;iportance capitale, et je croîs devoir y insister d'autant plus que cette affirmation parait être en contradiction avec une observation que j'ai souvent entendu répéter par les personnes qui ont le plus fréquenté le inonde des artistes, à savoir que les artistes ont en général le sens moral assez peu développé et que chez eux Té-
goïsme et la vanité offrent des spécimens qu'on peut compter parmi les mieux réussis et les plus complets.
Si cette observation est fondée, comment admettre comme utiles et légitimes au point de vue de la morale, soit des habitudes d'esprit dont la pratique produit un résultat diamétralement opposé au but de la morale ou une propension naturelle qui paraît presque inconciliable avec elle?
Gomment se fait-il, d'un autre côté, que dans la littérature sentimentale, drame ou roman, quand on veut peindre un personnage détaché de toutes les vilaines passions de Tégoïsme et de la cupidité, on ne manque jamais de choisir un artiste ? Qui a raison des deux ? et d'où vient cette contradiction ?
Il est bien certain que, à l'époque où nous vivons, les artistes s'appliquent de leur mieux à réagir contre le préjugé populaire qui en fait des héros d abnégation, cherchant surtout leur bonheur dans les pures jouissances de l'âme .envolée vers Fidéal. Ce changement s'explique facilement et par les difficultés croissantes de la vie qui ont obligé les artistes à compter avec elles, et par le développement subit et rapide qu'a pris en ces derniers temps le commerce des choses artistiques. Toutes les nations aujourd'hui se dispu*. tent la possession des objets d'art; c'est devenu un luxe banal. A tout bourgeois enrichi il faut des tableaux, des gravures, des céramiques, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Il n'y a pas à leur en faire de reproche, et celte mode fait espérer qu'à force d'acheter des œuvres d'art, ils finiront par distinguer les bonnes des mauvaises.
En attendant on achète au hasard, et la production artistique, surprise par cet accroissement subit de la demande, s'est empressée de répondre à l'appel. Des renforts lui sont venus de tous côtés, et des multitudes de manœuvres plus ou moins habiles sont accourus pour prendre part à cette curée.
De là est résulté que les ateliers sont devenus des fabriques, les expositions des halles, les artistes des commerçants. Et
ce commerce, ils Tont fait dans les conditions les plus démoralisantes qu*il soit possible d'imaginer. Le marchand qui vend de la teinture de campêche pour du vin sait bien qu'il est un voleur ; il lui est impossible de se faire la moindre illusion sur sa marchandise, non plus que sur sa propre moralité. Il n'y a donc que les gens sans conscience qui puissent s'abaisser à un pareil trafic. L'artiste ou du moins celui qui se croit tel trouve dans sa vanité ou dans son ignorance des complices toujours prêts à lui dissimuler l'exagération de ses demandes et le ridicule de ses prétentions ; d'autant plus qu'il a affaire, la plupart du temps, à des acheteurs non moins ignorants que lui-même, si ce n'est davantage, et que trop souvent les connivences plus ou moins inconscientes de la critique artistique semblent autoriser d'avance les flibusteries de ce genre. Ajoutons enfin que si, pour les objets nécessaires à la vie, il existe une sorte de niveau général des prix qui s'impose aux plus cupides, cette barrière n'existe pas pour les produits soi-disant artistiques. Il semble que tout ici soit abandonné à la fantaisie des appréciations individuelles. Un marchand d'étoffes n'accepterait pas qu'on lui payât 50 francs le mètre d'un drap coté à 20 francs ; il ne consentirait pas davantage à le donner pour 10 francs. Combien de fois n'a-t-on pas vu des peintres abandonner pour 600 francs des tableaux dont ils avaient demandé 3000 francs, ou abuser de la rencontre d'un admirateur incompétent pour lui extorquer de la même toile quatre ou cinq fois sa valeur ?
Ce sont des flibustiers sans doute. Faut-il en accuser la pratique de l'art ? pas le moins du monde. Ces gens-là peuvent être très habiles ; ce ne sont pas des artistes. Us ne font pas de l'art, pressés par le besoin d'exprimer leurs sentiments, de manifester leur personnalité, de donner issue aux élans de leur inspiration. Non, ce sont de simples spéculateurs qui recherchent avant tout l'argent et les jouissances qu'il peut leur procurer. La preuve, c'est que le jour où ils ont réussi dans une spécialité, ils ne cessent plus de recom-
mencer la même œuvre, jusqu'à ce qu'ils aient épuisé le succès de vente. Il suffit même qu'un concurrent ait trouvé un genre qui attire la clientèle pour qu'ils s'empressent tous de l'imiter, de le contrefaire. Où est l'art dans tout cela?
Malheureusement cela a des conséquences dont l'art même pâtit. A la vue des fortunes scandaleuses que réalisent ces industriels de la toile peinte, les vrais artistes commencent par s*étonner, par s'indigner. Puis peu à peu les moins fermes se laissent aller à une émulation malsaine. Ils s'irritent de se voir dépasser sur cette route par des médiocrités qu'ils méprisent; ils souffrent de voir aller à ces splendeurs éphémères Tadmiration des sots^qui jugent du talent d'après les sommes qu'il rapporte.
C'est ainsi qu'à leur tour ils se laissent détourner de l'art pour courir après l'argent. Les succès des artistes d'ordre inférieur constituent une tentation permanente, à laquelle trop souvent les autres ne savent pas résister. Cette démoralisation ne prendra fin que quand l'éducation artistique de la hourgoisie sera faite ; que la critique d'art cessera d'être une simple affaire de camaraderie, et surtout que TÉtat renoncera à mettre une partie de la fortune publique au service des convoitises de l'armée des fruits secs qui PassiègenI et qui Texploitent.
Il est donc bien vrai que l'art est chose élevée et morale, mais non pas en tant qu'il satisfait les besoins sensitifs. Ce qui fait sa dignité et sa grandeur, c'est l'élément purement cérébral qui s'ajoute au besoin sensitif et qui n'est autre qu'une combinaison particulière du mode affectif et du mode intellectuel. Sentiment et pensée, c'est par là que les artistes vraiment grands, tels que Michel Ange, Léonard de Vinci, Rembrandt et, avant eux, les primitifs Italiens, ont acquis et méritent l'admiration que leur vouent les générations successives.
De tout cela nous pouvons, je crois, conclure que les plaisirs qui résultent directement de la satisfaction des besoins sensitifs sont en somme indignes de la préoccupation
exclusive de rhomme, et que leur importance morale est assez peu considérable. Mais, si nous nous plaçons à un autre point de vue, à celui de la connaissance, la question change immédiatement d'aspect. Les sens et en particulier Touîe et la vue sont les principaux instruments de Tintelligence ; c^est par eux qu'elle puise dans l'intarissable réservoir de Tunivers ; c^est par eux qu^elle acquiert tous les éléments qu'elle élabore, pour les transformer en sentiments et en idées. Par là, ils sont les conditions mêmes de la moralité, puisque sans eux le monde moral ne saurait exister.