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CHAPITRE XVI

•Nous vaici au centre du inonde moral, tel que l'ont compris à peu près toutes les doctrines religieuses et philosophiques. C'est ici que se livre le grand combat entre les deax moitiés de Vhomo duplex que mettent constamment en scène les théories d'Epicure et de Zenon, plus ou moins fidèlement copiées par le christianisme. C'est ici que triomphent hautement tous les partisans de la doctrine de la déchéance, par la lutte qu'ils instituent entre les inspirations de Dieu et celles du démon, entre les impulsions de Tesprit et celles de la matière, entre les tendances de la nature droite et généreuse et la déviation de la nature pervertie et corrompue. Video melioraproboque^ detei^iora sequor.

Cette opposition paraît d'autant plus tranchée que la plupart des doctrines morales considèrent l'abnégation, le dévouement, le désintéressement absolu, le dédain complet de l'utile comme étant le dernier terme de la vertu, et réprouvent, comme entachée d'un égoïsme damnable, toute théorie qui ose donner une place à l'intérêt personnel parmi les buts de Tactinité humaine.

Ces doctrines, que prônent les spiritualistes comme seules correspondant à leur idéal, comme seules dignes du respect des hommes de bien, aboutissent fatalement au pessimisme le plus caractérisé ; d'abord parce que les naïfs qui ont essayé de les appliquer à la lettre finissent toujours par s'apercevoir plus ou moins qu'en se faisant les serviteurs et les victimes des égoïsmes concurrents, ils ont joué le rôle de dupes, et qu'à leur gvand dommage, comme à celui des autres, ils

n'ont fait qu'ourrir le champ plus libre à des vices, à des cupidités, à des ambitions, à des appétits que leur résistance aurait peut-être tenus en respect ; en second lieu, parce que, en dépit des prédications les plus éloquentes des apôtres de l'abnégation, la grande majorité des hommes s'entêtent inconsciemment à s'occuper de leurs propres affaires, à s'inquiéter de leur propre santé et à rechercher Taccroissement de leur propre bonheur.

De là sort fatalement cette conclusion désolante que, pour ceux mêmes qui Tout pratiquée, la vertu — ainsi entendue — n'est qu'un mot, qu'une décevante apparence, une duperie, qui ne laisse après elle que le regret, et que pour les autres elle n'existe pas même à l'état de fantôme, puisqu'ils refusent avec une déplorable unanimité de tenir aucun compte de ses plus solennelles prescriptions.

De là proviennent ces discussions infinies sur le libre arbitre et le serf arbitre qui ont fait verser tant de flots d'encre et d'éloquence à tous les écrivains et à tous les orateurs préoccupés de ce qu'on appelle le problème moral, — lequel n'est un problème que pour ceux qui ont commencé par placer le principe de la morale sur un terrain autre que celui de l'humanité, et par poser son but au miheu de brouillards tels qu'il devient à peu près impossible de le discerner.

Il faut bien dire, du reste, que pour nous la question, comme on la pose habituellement, perd beaucoup de son importance, par cela seul que nous n'admettons ni que l'abnégation puisse être un but pour l'activité humaine, ni que la vertu consiste nécessairement à sacrifier ses propres intérêts à ceux d'autrui.

La vérité, c'est que les besoins affectifs se distinguent en deux catégories : les uns sont égoïstes, les autres, altruistes. L'homme s'aime lui-même, mais cela ne l'empêche pas d'aimer les autres. Égoïsme et altruisme sont également légitimes, à la condition de rester l'un et l'autre sur leur terrain et de se maintenir dans des limites convenables.

Ces limites, qui les marquera? La justice, l'égalité, h

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réciprocité. Si la justice exige que vous reconnaissiez aux autres les mêmes droits qu'à vous-même, elle n'exige pas moins que les autres vous reconnaissent des droits égaux aux leurs. La logique la plus élémentaire nous amène à cette formule': égalité de soi à autrui et d^autrui à soi, c'està-dire égalité de chacun à chaque autre sans tenir compte des suggestions de l'égoïsme individuel qui pousse chacun à se préférer à tous, non plus que des divagations de la prétendue morale du désintéressement, qui exige que chacun préfère les autres à soi.

En somme, s'il est vrai que la justice consiste essentiellement dans l'égalité des droits et dans la réciprocité des de* voirs, et que cette égalité et cette réciprocité soient reconnues comme constituant la meilleure sauvegarde des sociétés, comme la seule capable d'établir entre les intérêts individuels l'équilibre le plus favorable au développement de tous, il s'ensuit logiquement qu'aucun membre de cette société ne doit rompre cet équilibre, ni à son avantage ni à son détriment. Au point de vue du principe général, il ne doit pas, dans une société bien organisée, y avoir de victime, que cette victime soit volontaire ou non.

Je n*ignore pas qu'on pourra me répondre qu'en somme la morale du dévouement n'est pas bien dangereuse, attendu qu'il n'est guère probable qu'elle soit fort contagieuse.

Contagieuse ou non,^peu importe. Il est toujours mauvais de marquer aux hommes comme but de leurs efforts une apparence de perfection impossible à atteindre, ou qui, s'ils l'atteignaient, ne produirait que misère pour la société et pour eux. Dans le premier cas, l'inutilité de l'effort les décourage du bien ou les jette en des détours absolument corrupteurs, comme nous le voyons dans la plupart des doctrines qui ont prétendu imposer aux hommes le renoncement. Us finissent toujours par renoncer, en effet, à tous leurs devoirs d'homme, de citoyen, de famille, pour s'absorber tout entiers dans la pensée égoïste des compensations promises pour une autre vie. Dans le second, comment peut-

on prôner comme un but à atteindre un état mental qui ne pourrait se propager dans une partie de la société sans ser* vir d'encouragement à toutes les passions violemment égoïstes de Tautre partie, et qui, même généralisée, ne produirait aucun avantage au groupe qui s'imposerait la pratique du précepte indiqué ?

Supposons, en effets une société où chaque membre renon-^ eerait pour lui-même à toute amélioration, à tout avantage moral et matériel, pour mettre tout ce qu'il aurait de force et d'intelligence au service d'autrui. Qu'en résulterait-il? Que chacun se négligeant lui-même pour ne s'occuper que des autres, chacun n'atteindrait qu'un développement physique et intellectuel inférieur à celui qu'il aurait atteint dans des conditions normales, et que, par conséquent, le niveau moral du groupe resterait au-dessous de celui qu'il aurait atteint si chacun avait travaillé simplement à son propre développement ; c'est-à-dire qu*en supposant les conditions les plus favorables, la pratique exclusive des vertus altruistes aurait pour effet de diminuer l'homme à tous les points de vue. Je m'empresse, du reste, de reconnaître en même temps que le développement exclusif des besoins égoïstes aurait des conséquences encore plus désastreuses.

Il faut donc en revenir à ce que nous avons dit précédemment sur la nécessité absolue de l'égalité des droits et sur régale légitimité de l'égoïsme et de l'altruisme. Peut-être même pouvons-nous ajouter aux observations précédentes quelque clarté en marquant avec plus de précision les limites réciproques dans lesquelles devront se tenir l'égoïsme et Taltruisme.

La fonction de l'égoïsme bien entendu est de travailler dans la mesure du possible à la conservation et à l'épanouis* sèment de l'individu, et sa limite est marquée par la défensç de léser le droit égal d'autrui à la conservation et à Tépanouissement ; de même que la fonction de l'altruisme est de travailler à la conservation et au développement d'autrui, à. la condition que cette coopération ne doive pas empêcher

la conservation et le développement personnels du coépérateur (1).

Cette règle une fois posée, il nous semble facile de nous rendre un compte précis du rôle que doit jouer dans Tensemble de la vie morale cbacun des besoins affectifs résultant de notre nature ou des circonstances plus ou moins permanentes au milieu desquelles elle se développe.

Nous avons déjà indiqué la grande division des besoins affectifs en égoïstes et altruistes. Ces expressions n^ont pas toute la précision désirable, à cause des déviations imposées au sens de ces termes par la longue prédominance de certaines doctrines philosophiques et religieuses. Grâce à elles, aujourd'hui Tépithète d'égoïste implique une condamnation sans appel, tandis que Taltruisme semble contenir Tidéal de toutes les vertus. On a pu voir d'après ce qui précède combien nous sommes éloigné d'admettre ces conclusions excessives. L'égoïsme entendu dans le sens propre du mot renferme au moins autant de vertus que de vices, et l'exagération dé l'altruisme aboutirait rapidement à des conséquences déplorables.

Pour notre compte et dans le dessein d'échapper à ces confusions, nous substituerions volontiers au mot égoisme celui d'individualisme, et celui de sociabilité à altruisme.

.(1) Est-ce à dire qu'il faille condamner le dévouement? Loin de là ; mais je ue pense pas qu'il faille davantage le glorifier en dehors de certaines conditions faciles à déterminer. Qu'un- soldat se fasse tuer sans raison sur un champ de bataille ; que dans une inondation un homme se jette à l'eau, sans savoir nager, pour sauver un enfant qui se noie, ce sont là des folies magnanimes, mais qui n'en sont pas moins des folies. L'héroïsme et le dévouement ne prennent un caractère vraiment moral qu'à la condition d'être raisonnables et de permettre au moins l'espoir d'un profit pour la collectivité. Un dévouement qui n'est qu'un suicide assuré ou qui stérilise unie activité en la mettant au service d'un être radicalement inutile ou même nuisible, ne saurait être considéré comme raisonnable et digne d'éloge. Je n'admire pas plus une vieille femme qui se ruine à recueillir les chats perdus qu'un capitaine Webb qui, par gloriole, se jette dans le tourbillon du Niagara.

Mais ces termes seraient peut-être encore moins clairs pour le public, et ils seraient certainement moins exacts. Nous garderons donc égofsme et altruisme en tâchant d*en bien préciser la portée.

J'appelle égoïstes les sentiments par lesquels se manifestent les besoins affectifs, quand ils se rapportent exclusiyement ou principalement au plaisir, à la conservation ou au développement — bien ou mal entendus — de l'individu qui les éprouve ; altruistes quand ils supposent cbez l'individu une sorte de dédoublement moral grâce auquel l'intérêt et le bonheur d'autrui prennent une place prépondérante ou du moins importante dans ses préoccupations. On pourrait encore dire que Taltruisme n'est autre chose qu'un égoïsme agrandi, qui s'étend hors de Tindividu, pour assimiler autrui à l'individu lui-même. Ainsi il est bien certain que l'amour maternel a ce caractère très frappant d'être une extension et souvent même, un déplacement des sentiments égoïstes tellement prononcé que la préoccupation du salut ou du bonheur du petit domine et supprime celle du salut et du bonheur de la mère elle-même.

Mais cette forme de l'altruisme chez les femelles de beaucoup d'animaux, et parfois chez la femme, comporte une exagération instinctive qui constitue une exception^ puis* qu'elle va jusqu'à un déplacement tellement complet de l'égoisme qu'il semble le supprimer totalement. La mère dans ces conditions paraît ne pas concevoir la possibilité de vivre sans son petit, et elle préfère la mort à cette perspective. Le plus ordinairement l'altruisme, né de Thabitude de la vie commune ou du souvenir des services reçus, a pour caractère primitif de nous faire considérer l'existence de certaines personnes, non pas. comme absolument nécessaire à la nôtre, mais comme une condition plus ou moins essentielle de notre propre bonheur. C'est ainsi que l'enfant aime sa mère qui le nourrit^ qui le porte, qui le protège de toutes les manières. C'est lui-même qu'il aime en elle.

Mais ce n'est là qu'un caractère d'origine qui peut subir

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et qui en fait subit très souTent des transformations très caractéristiques. L*enfant qui a commencé par aimer sa mère pour lui-même finit le plus souvent par Taimer pour elle, et cette transformation, où Thabitude a une très grande part, s^opère presque toujours quand la protection maternelle n'est plus nécessaire à Tenfant. C'est du reste un fait général à remarquer. L'altruisme ne se développe complètement que dans le désintéressement complet. Il peut prendre et prend souvent sa source dans la joie des services reçus; mais, tant que durent ces services, la préoccupation qui en résulte demeure surtout égoïste ; et cela se comprend puisque les services supposent des besoins, et que le besoin a précisément pour effet de susciter le désir et tous les sentiments égoïstes qui s'ensuivent. Mais quand le besoin a cessé, et qu'il ne reste plus que le souvenir des bienfaits reçus, alors les sentiments altruistes peuvent se manifester dans toute leur plénitude. On peut même dire, et c'est une conséquence de l'observation précédente, que l'altruisme le plus souvent arrive à son développement complet et atteint à une pureté absolue bien plutôt dans les rapports du bienfaiteur à l'obligé que dans ceux de l'obligé au bienfaiteur.

La classification que nous allons tâcher d'établir donnera, nous l'espérons, une idée assez nette des caractères essentiels de ces deux catégories de sentiments.

L -^ L'égoïsme, comme nous l'avons dit, a pour but général et ultérieur la conservation ou le développement de l'individu, et pour but immédiat le plaisir, qui est par luimême un développement de l'activité vitale, un épanouissement de la vie, mais qui, grâce à l'ignorance et à Tirréflexion, a souvent pour résultat final le ralentissement et même la suppression de la vie. D'oii résulte cette conclusion que l'hygiène est une partie essentielle de la morale, ou plutôt que la morale est pour une bonne part une hygiène particulière, spécialement applicable aux sentiments et aux passions.

Les sentiments égoïstes se manifestent à l'égard du passé

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SOUS forme de regret ou de satisfaction ; — à l'égard da présent, sous forme d'attraction ou de répulsion ; — à Tégard de l'avenir, sous forme d'espoir ou de crainte.

A. ^— Â cette catégorie se rattache directement tout l'en* semble des sentiments, des passions, des vices et des vertus dont la manifestation constitue la morale individuelle ou de l'homme isolé. Je sais bien qu'il est d'usage de répéter que la morale n'existe pas pour l'homme seul, et qu'elle ne résulte que de l'état de société. Cette affirmation provient d'une confusion entre la moralité proprement dite et la moralité que j'appellerai légale, parce que ses manifestations peuvent tomber sous le coup de la loi. Il est certain que la loi, ne pouvant pas avoir d'autre but que de garantir les droits de chacun, n'a à intervenir que dans les rapports sociaux, c'està-dire dans les relations des individus entre eux ou avec les groupes sociaux. Mais il n'en est pas moins vrai que l'homme isolé peut avoir ou n'avoir pas certains sentiments ou certaines manières d'être parfaitement déterminahles même en dehors de toute espèce de groupe, telles que courage ou lâcheté, inertie ou activité, constance ou mollesse, tempérance ou intempérance, prévoyance ou imprévoyance, pru^ dence ou imprudence, etc., etc.

B. — Je range dans une seconde catégorie les sentiments ou manières d'être qui, tout en dérivant plus ou moins directement de l'égoïsme, supposent la vie collective ou tout au moins l'existence d'êtres semblables ou analogues à Thomme.

a, — Les uns résultent plus particulièrement de l'état de lutte dans lequel se trouvent engagés les intérêts, tels que l'aversion, la colère, la défiance, l'envie, la jalousie, le mépris, la haine, l'animosité, la fourberie, l'injustice, la cruauté, Timprobité, l'ambition , Porgueil, la vanité, la servilité, la cupidité, l'avarice, etc., etc.

b. — D'autres, sans pouvoir être classés directement sous le titre général d'altruisme, doivent être considérés comme résultant de la vie sociale, prise sous ses aspects les plus élevés et les plus nobles. Tandis que les sentiments que nous

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avons classés dans la catégorie précédente naissent de la lutte des intérêts et peuvent être en général regardés comme condamnables^ précisément parce que, nés de Tbostilité des hommes, ils tendent à la perpétuer entre eux, ceux-ci, tout au contraire, supposent entre les hommes, sinon des préoccupations altruistes bien déterminées, au moins Teffort pour maintenir entre les individus et les groupes le bon accord et le désir d'échapper pour soi-même à la lutte. Les sentiments qui constituent cette catégorie ont donc pour caractère commun de marquer chez l'individu une tendance certaine vers un état d'esprit favorable au progrès social et, par conséquent, pouvent être considérés comme des vertus. Ce sont : la douceur, le désintéressement, la loyauté, la probité, la sincérité, l'impartialité, la con&ance, la justice, Féquité, etc., etc.

G. — On pourrait classer dans lacatégérie des sentiments de la vie isolée certains sentiments comme la religion, la résignation, la mortification, etc. J'aime mieux en faire une catégorie à part, à cause de cette particularité qui a son importance, que ces sentiments, qui ne supposent pas nécessairement l'existence d'autres hommes, ne pourraient cependant pas exister sans la croyance à la présence d'êtres plus ou moins analogues à l'homme, tels que les dieux, les génies, les démons, que les religions actuelles représentent sous la forme d'êtres aériens et fantastiques, mais qui souvent, dans les premières religions des sauvages, semblent n'avoir été autre chose que les âmes mêmes des morts.

II. — La classe des sentiments altruistes est assez restreinte, comparativement à celle des sentiments égoïstes. Il n'y a pas à s'en étonner si l'on songe que l'homme, nécessairement asservi aux milieux contre l'influence desquels il lui était impossible, dans les temps primitifs^ de réagir d'une manière suffisamment efficace, a dû garder la trace des misères et, par conséquent, des luttes dont Teffet a été de mettre aux prises tous les besoins pendant des milliers de siècles. Il est tout naturel que cette longue série de souf-

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frances, d'hostilités incessantes, d'oppressions des faibles par les forts, ait laissé dans le cerveau mal dégrossi de tant de générations des empreintes caractéristiques, qui se sont manifestées dans les rapports ultérieurs des hommes entre eux, par un extraordinaire épanouissement de tous les sentiments de résistance, de lutte, de défense personnelle, de haines, c'est-à-dire par un énorme développement de tous les sentiments purement égoïstes et antisociaux.

On comprend qu'au milieu d'un pareil état social, les sentiments altruistes aient eu quelque peine à naître. Cependant un certain nombre se sont développés précisément par la nécessité imposée aux membres de chaque groupe de s'entendre pour se défendre contre le débordement des violences ; et d'ailleurs il faut ajouter que depuis plusieurs siècles les progrès de la vie sociale ont produit dans ce sens une transformation qui permet d'entrevoir pour l'avenir un sérieux accroissement des sentiments altruistes.

Ces sentiments sont l'attraction; la sympathie, la clémence, la pitié, la générosité, la reconnaissance, l'admiration, l'estime, l'amitié, le respect, l'amour, la vénération, l'amour filial, paternel, maternel, conjugal, le patriotisme, la sociabilité, l'humanité, le dévouement, etc.

Le caractère commun des doctrines morales des temps modernes est de considérer les sentiments altruistes comme seuls conciliables avec le progrès de l'humanité. Il semble qu'elles se soient donné le mot pour réagir contre l'égoïsme, qui caractérise la vie sauvage et barbare, et même les civilisations les plus fières d'elles-mêmes. Cette protestation part d'un bon sentiment, mais en général on peut lui adresser deux reproches également mérités.

L'un est de dépasser le but. Il est bon, il est utile que rhomme tienne compte des intérêts de ses semblables ; et quand ces intérêts sont fondés sur des titres sérieux, quand ils sont des droits, leur respect s'impose formellement. C'est un devoir strict de respecter la liberté d 'autrui, et quiconque y porte atteinte est coupable par cela seul. Mais si l'on me

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frappe une joue, est-il juste, est*il désirable pour le bien de la société que je tende l'autre? Si Ton me poursuit pour une faute que je n'ai pas commise, dois-je me résigner au châtiment pour en sauver un autre qui Ta mérité? Faut-il que je me laisse dépouiller de ma propriété, de* ma liberté, parce que mes réclamations pourraient avoir des conséquences désagréables pour ceux qui auraient porté atteinte à mon droit?

Évidemment non. L'esprit de sacrifice et d'abnégation poussé à cet excès ne saurait donner d'autre résultat que d'encourager par l'impunité les violences des égoïsmes concurrents. Cette morale, en se propageant, arriverait bientôt à peupler le monde de victimes livrées aux appétits de quelques tyrans*

La suppression des mobiles égoïstes chez la plupart aboutirait donc, chez quelques-uns, à l'exaspération de Tégoisme brutal. On l'a bien vu dans toutes les sociétés où l'esprit religieux a fait dominer Tesprit d'obéissance, d'humilité et d'abnégation. Et en dehors des sociétés politiques, voyez à quels excès cet esprit est arrivé dans les règles monastiques, dans l'institution des jésuites.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'au milieu même de cet excès cette morale a manqué son but. Les âmes qu'a atteintes cette contagion se sont vengées de l'obéissance, de l'humilité et de l'abnégation qu'on leur imposait en remettant à une vie future la réalisation de rêves d'une nature toute contraire. Elles consentaient bien à se sacrifier pendant quelques années, mais à la condition de recevoir en compensation une éternité de gloire, de bonheur et de triomphe face à face avec le Dieu suprême.

Il y a en effet une contradiction singulière au fond de ces doctrines qui s'imaginent propager les sentiments altruistes par l'abaissement de la personnalité humaine et par la théorie du renoncement. Ce qui fait, ce qui explique, ce qui exalte l'égoïsme, c'est le besoin, c'est la privation. Malgré certaines apparences purement illusoires, il ne dépend pas

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de nous de supprimer nos besoins. Plus nous leur résistons, plus ils s'irritent — jusqu'au jour où, poussés à bout, ils nous tuent ou nous jettent dans la folie. C'est une fatalité physiologique^ cont|*e laquelle nous ne pouvons rien. C'est par cette raison que les religieux qui ont fait vœu d'humilité^ de pauvreté et de chasteté considèrent comme des sacrilèges tous les efforts que fait le monde pour se soustraire à leur tyrannie, s'appliquent à accumuler par tous les moyens des richesses infinies, ne rêvent que d'obscénités et s'imaginent que tous les cerveaux sont possédés comme les leurs de démons lubriques. Les sacrifices que les morales métaphysiques ou religieuses imposent à leurs adeptes se résolvent simplement en révoltes plus ou moins violentes des besoins comprimés et, par conséquent, en exaspérations iné* vitables de TégoYsme fondamental.

Le vrai, le seul moyen de développer dans l'homme les affections altruistes est de diminuer dans la mesure du possible la somme de ses privations et de ses souffrances, c'està-dire de ses infériorités. Le misérable qu'obsède l'inquiétude de trouver à manger ne peut se délivrer de cette idée fixe pour s'intéresser au sort d'autrui. Le malade qui craint d'un moment à l'autre un dénouement fatal ne peut guère se détacher de ses souffrances pour s'occuper de celles des autres. Le faible, l'infirme qui redoute sans cesse pour luimême les abus de la force toujours menaçante^ est en général peu disposé à s'exposer au danger pour arracher ses semblables aux mauvais traitements auxquels il se trouve trop heureux de pouvoir lui-même échapper quelquefois.

L'infériorité intellectuelle, l'ignorance sont également incompatibles avec le développement de l'altruisme. Quelles sont, entre les peuples et les hommes, les causes les plus efficaces de guerres, de haines, de rivalités violentes, si ce n'est un ensemble de préjugés, d'idées fausses, de croyances absurdes qui leur font préférer les conquêtes brutales et intermittentes de la force aux produits réguliers du travail, qui les habituent à voir un ennemi dans tout étranger, par

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cela seul qu'il habite de Tautre côté d'un fleuve ou d'une montagne, qu'il parle une langue différente et qu'il n'a pas été élevé dan» les mêmes superstitions; qui les ont dressés à croire que le bien de l'un est nécessairement le mal de l'autre, comme si la somme des avantages réservés à Thumanité dépendait, non de la somme croissante des efforts et de travail de chacun, mais d'une distribution une fois faite et à jamais invariable ?

Plus l'homme est fort et bien portant, plus il est riche et heureux, moins il est à la merci du hasard. La violence des instincts égoïstes diminue dans la même proportion. Plus il est instruit et éclairé, plus il échappe par là même à l'influence désastreuse des préjugés, plus il devient capable de faire la différence entre les biens vraiment désirables qui résultent de la paix et du travail et les avantages trompeurs et méprisables qui proviennent de l'abus de la force. Grâce à l'observation sérieuse des choses, nous arrivons à entrevoir que la meilleure garantie du bonheur de chacun est dans le bonheur de tous, que l'homme qui vit de son travail ne peut trouver la juste rémunération de ses efforts que dans une société où le travail est pratiqué, honoré, largement rémunéré ; que non seulement l'industriel et le commerçant ont intérêt à ce que les groupes au milieu desquels ils vivent soient riches, puisque cette richesse générale, en permettant à tous de satisfaire plus de besoins^ ouvre naturellement à leur activité et à leurs produits des débouchés qui leur feraient défaut dans un autre milieu ; mais nous comprenons également que le travail intellectuel se trouve subordonné aux mêmes conditions, résultant de ce fait supérieur qui est la loi des sociétés humaines et qu'on appelle la solidarité l N'estil pas manifeste en effet que le savant n'a rien à espérer d'une société où personne ne serait capable d'apprécier la valeur de ses découvertes ; que le philosophe passerait ina* perçu au milieu d'hommes incapables de rien comprendre à la philosophie; que l'artiste perdrait tout le fruit de ses efforts — s'il lui fallait vivre parmi des sauvages insensibles

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au charme de l'art ; que le génie enfin du poète et du littérateur n'aurait aucune raison d'être, s*ils ne trouvaient pas de lecteurs capables de comprendre et de goûter leurs œuvres?

C'a été et c'est encore la grande erreur des doctrines métaphysiques et théologiques de s'imaginer que c'est uniquement par l'enseignement théorique de leurs principes qu'elles pourront transformer l'égoïsme primitif et faire pénétrer dans le cœur de l'homme les sentiments dont l'ensemble constitue la fraternité humaine. Sans ravaler plus qu'il ne convient l'efficacité de l'enseignement direct des principes de la morale théorique, il est bien certain que c'est surtout par l'observation raisonnée et attentive des faits qu'on finira par convaincre les hommes que dans un état de civilisation plus parfait, l'égoïsme lui-même devient l'auxiliaire et l'agent le plus actif de l'altruisme, ou pour mieux dire que les deux principes qui paraissent contradictoires se mêlent et se fondent en un seul, par la communauté de plus en plus manifeste et intime de l'intérêt général avec celui de chacun. Le jour où cette identité sera bien comprise de la majorité des hommes et où la solidarité humaine s'imposera à tous les esprits comme un dogme, ce jour-là le progrès de la civilisation sera assuré, et il se produira d'autant plus rapidement que Ton s'appliquera avec plus de soin à le faire pénétrer dans l'esprit des enfants, en l'appuyant sur l'obser* Tation directe des réalités. L'instruction telle qu'elle leur est' donnée aujourd'hui ne produit en effet que des résultats insignifiants, parce qu'on ne s'inquiète nullement de leur faire toucher du doigt les enseignements dont ils ont besoin. Tout se borne à des affirmations, à des phrases plus ou moins creuses. Je suis, pour mon compte, absolument convaincu que quelques notions bien simples et bien nettes d'hygiène et d'économie sociale feraient plus pour le développement moral des enfants que tous ces traité:^ de théorie doctrinale qu'on leur fait aujourd'hui apprendre par cœur.

Mais nous reviendrons plus tard sur ce point de morale pratique. Nous n'avons^donc pas à y insister pour le moment.

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