CHAPITRE XVII
Besoins intellectuels. — Résumé de la théorie morale.
Les besoins intellectuels, les plus élevés de tous dans Tordre de révolution sont en même temps et par la même raison les moins communs et les moins impérieux. Tout le monde éprouve le besoin de manger, et ce besoin est assez tyrannique pour tuer en quelques jours ceux qui ne peuvent le satisfaire à temps.
Les besoins intellectuels sont plus accommodants. Non pas qu'on puisse impunément leur refuser la satisfaction qu'ils réclament. Il est bien constaté par une foule d'exemples qu'il y a toujours danger à contrarier les vocations déterminées et à contraindre les intelligences à abandonner les objets de leurs préférences pour s'appliquer à des études moins conformes aux aptitudes naturelles. Un homme que la nature de son intelligence porte aux recherches scientifiques ou aux créations artistiques souffre nécessairement s'il se voit contraint de consacrer sa vie à des travaux d'ordre différent, et cette souffrance prolongée peut aller jusqu'au décourage* ment, au désespoir, à la mort.
Mais ces cas, il faut bien le dire, sont assez rares, parce que les vocations prononcées ne sont pas communes. La plupart du temps l'homme détourné de sa voie naturelle éprouve pendant un temps plus ou iQoins long une sorte de dégoût, un ennui plus ou moins profond, puis il finit par s'habituer ; il se mécanise, il fait sa besogne automatique* ment en cherchant en dehors de sa profession des compensations qui hâtent la fuite du temps.
LA MORALB RÉCIPROQUE. 29S
Les hommes qui constituent cette catégorie sont euxmêmes peu nombreux. La grande multitude se compose de gens à qui i\ serait impossible de dire à quoi ils voudraient être occupés, et qui dans les métiers ou professions ne consi* dèrent d'autre raison de préférence que d*être mieux payés et d'avoir moins de travail à faire. Aussi voyons-nous que la plupart des hommes, quand ils ont une fortune suffisante pour vivre sans travailler, se condamnent avec empressement à une oisiveté qui serait pour d'autres le pire des supplices.
Il faut du reste reconnaître que ceux-mèmes qui considèrent le far mente comme Tidéal de Texistence sont loin d'être en général les plus heureux des hommes. L'ennui ne tarde pas à s'emparer d'eux, et la plupart passent à bâiller la plus grande partie de leur vie. Mais cette torpeur, qui n'est autre chose que la protestation du besoin intellectuel non satisfait, ne suffit pas pour les décider à Taction. Ils sont incapables de comprendre cet avertissement. Il faudrait pour les arracher à leur engourdissement une soufiTrance plus aiguë, comme celle de la faim ou de la soif. Alors ils comprendraient et agiraient en conséquence.
C'est ce qui explique les différents degrés de civilisation par lesquels a passé Thumanité ; c'est ce qui fait comprendre toute son histoire. L'homme, comme tout ce qui vit, a dû obéir d'abord aux besoins les plus impérieux de la conservation individuelle. Ses premiers soins, ses plus constantes préoccupations ont été de se prémunir contre la faim, contre la soif, contre le froid, contre les animaux sauvages, contre ses semblables. Dans cette lutte incessante il a porté tout ce qu'il avait de force physique et intellectuelle, et c'est grâce à elle qu'il a peu à peu recueilli les observations qui ont rendu plus efficace et plus facile sa résistance aux ennemis et aux dangers de toutes sortes qui l'assiégeaient. Par elle et pour elle son intelligence s'est exercée, développée, affinée, et un jour est venu où sa puissance a été telle qu'elle a triomphé de la force brutale. On peut dire en général que
c^est ce triomphe qui marque le véritable début de la période historique dans Thumanité, la vraie marque de la civilisation commençante. C'est à ce moment qu'apparaissent dans le monde les organisations sociales et politiques, ou le droit du plus fort cesse d'être le droit unique.
Ce n*est pas que la force perde pour cela tout son empire. Nous voyons bien le contraire, puisque, aujourd'hui encore, elle conserve son prestige et que le principal acteur de la scène politique européenne a pu dire, il y a à peine quelques années : « La force prime le droit. » Mais il n'a pas vu que ce prestige n'est qu'apparent et que ce qui prime en réalité, c'est rintelligence. Ce qui a assuré la victoire de rAllemagne en 1870, ce n'est vraiment pas la force, c'est l'esprit, c'est l'organisation, c'est la prévoyance, c'est la science mises au service de la force. Plus on étudiera cette guerre, plus il deviendra manifeste que la force n'y a été qu'un élément secondaire; C'est pour n'avoir pas compris la nécessité de l'intelligence dans les choses de la guerre, c'est pour avoir trop compté sur la force brutale que Napoléon III a livré la France désarmée à un ennemi dont il ne soupçonnait pas la puissance, et dont le secret semble avoir également échappé jusqu'ici à ceux que la France a chargés de sa réorganisation militaire (1).
La preuve que la force ne prime plus l'intelligence, c'est que Popinion est reine du monde. Il n'y a pas de gouvernement qui ose aujourd'hui résister à cette puissance nouvelle, si elle sait s'exprimer avec une énergie suffisante, parce que tous savent que maintenant c'est Popinion, c'est l'idée^ c'est l'intelligence qui dirige la force, qui dispose d'elle, qui en règle l'emploi. D'un autre côté nous voyons les gouvernants si bien convaincus de cette puissance que depuis quatrevingts ans ils ont tout fait pour l'émasculer, pour l'atténuer
(1) Ce qui a perdu la France, c'est rinfériorité de son état-major, rignorance de ses officiers, Tincurie de son intendance, le dédain de ses généraux pour le pékin, rindécision de Trochu et la trahison de Bazaine.
par raccumulation des obstacles opposés à son libre développement. Dans les écoles, dans les lycées, dans les facultés, partout où s'étend leur pouvoir^ ils ont imposé l'enseignement de doctrines mensongères et dépressives, dont l'effet a été d'abaisser les esprits et d'abattre les courages. Pour la presse, pour les journaux et même pour les livres, ils ont élaboré des règlements et des lois plus restrictives, plus draconiennes, plus sauvages les unes que les autres, dans Tespoir de faire reculer Tesprit humain.
Ils y sont parvenus en effet, et c'est précisément pour cela qu'aujourd'hui la France, sevrée d'idées depuis la première révolution, abêtie, émasculée par un enseignement démoralisateur, privée de toute initiative, se sent incapable de retrouver sa voie, et recule effarée devant l'énoncé de problèmes déjà posés par nos arrière-grands-pères. C'est là le crime impardonnable des monarchies. Un despote, un roi, a peur fatalement de toutes les supériorités. Sa puissance, pour être solide, a besoin de s'appuyer sur un peuple de sujets obéissants et dociles, c'est-à-dire sur un troupeau. Cette nécessité s'est manifestée avec une évidence foudroyante à tous les gouvernements qui ont succédé à la république de 1792. Aussi ont-ils tous serré le frein, jusqu'à faire éclater la machine ; aussi ont-ils tous légué à la France contemporaine une débilité intellectuelle qui parait presque incurable, et qui devrait nous mener tout droit et infailliblement à la triste décadence de l'Ëlspagne, si par bonheur l'enseignement purement scientifique n'avait pas en partie échappé aux défiances gouvernementales. Dans leur ignorance des choses intellectuelles, nos rois, nos empereurs et leurs complices n'ont pas compris le lien de solidarité qui relie toutes les manifestations de l'intelligence. Ils se sont imaginé que, s'il pouvait être dangereux pour eux de laisser se produire en face des doctrines officielles et gouvernementales les théories philosophiques et politiques des esprits libres, il n'y avait nul inconvénient à laisser le champ ouvert aux investigations des sciences d'observation. La chimie,.
«96 . LA UOHALE.
la physique, Thistoire naturelle, l'anthropologie, réconomie politique, Tastronomie, presque entièrement abandonnées à elles-mêmes, grâce à rimbécillité des gouvernants, ont reconstitué le trésor des idées philosophiques et ont accumulé contre les enseignements officiels des théologiens et des métaphysiciens une montagne d^arguments, infiniment plus redoutables pour le troupeau des entités gouvernementales que tous les raisonnements purement philosophiques.
C'est dans cet arsenal constitué par les sciences d'observation que nous trouvons les armes nécessaires pour combatti'e les ennemis de la libre pensée, qui de toutes parts s^efforcent de ressaisir la domination qui leur échappe. Ce qui, à nos yeux, constitue surtout l'importance de ce grand mouvement scientifique du dix-neuvième siècle, c'est que, outre les facilités qu'il nous procure pour asservir les forces naturelles au profit de Thomme, il garde le dépôt des méthodes et des principes dont l'extension aux sciences morales permettra à l'humanité de secouer la léthargie mortelle dont la menace la contagion des virus monarchique et théologique. C'est dans cette réserve que les intelligences, enfin réveillées de la lâche torpeur qui pèse sur elles, puiseront, espérons-le, l'énergie et le mouvement qui leur font aujourd'hui si étrangement défaut; c'est dans ce trésor des sciences qu'elles trouveront les éléments de rénovation dont elles ont besoin pour recommencer une de ces grandes et resplendis* santés périodes, qui achèvent une nouvelle étape de la civilisation, en ruinant définitivement quelqu'une des erreurs capitales de l'âge antérieur.
Un des effets de ce renouvellement sera de rendre plus exigeants les besoins intellectuels, aujourd'hui si faiblement ressentis de la plupart des hommes. Qui de nous n'en connaît un grand nombre, et de fort intelligents, qui dédaignent la philosophie, la politique, la science elle-même? Au milieu du désarroi des esprits faussés, corrompus, abâtardis par les mensonges et les niaiseries de renseignement officiel, ils ont perdu toute foi, tout ressort, toute énergie. Ils se rési-
gnent à tout, parce qu'ils ne croient à rien ; parce que, n'ayant pas eu la force de réagir par eux-mêmes contre l'éducation reçue et de chercher spontanément la raison des choses qu'on prenait à tâche de leur dissimuler, ils ne se rendent pas compte de l'importance des idées au point de vue du déyeloppement des civilisations. Trompés par la puérilité des traditions de l'enseignement universitaire, ils ne comprennent pas que de pareilles futilités puissent avoir une influence sur la marche des choses, et ils s'abandonnent misérablement à une sorte de fatalisme qui les désintéresse de tout ce qui ne les touche pas personnellement.
C'est la complicité inintelligente et inconsciente des esprits gâtés qui rend possibles les despotismes abrutissants comme celui de l'empire ; c'est grâce à eux que le coup d'État de 1851 a pu réussir et se perpétuer en substituant à l'inquiétude des idées et des principes, c'est-à-dire des intérêts généraux et permanents, la préoccupation égoïste et bête des intérêts individuels et immédiats ; c'est par eux qu'a réussi le plébiscite de 1870: ce sont eux qui, en s'associant plus ou moins inconsciemment à la conspiration impériale contre les aspirations légitimes de tout ce qu'il y avait encore en France d'esprits libres et clairvoyants, nous ont condamnés à nous réveiller un jour au bruit des canons prussiens.
Dans l'extrémité où nous a jetés l'aveuglement de cette multitude inintelligente, il ne nous reste plus que deux alternatives : ou bien nous allons nous enfoncer de plus en plus dans la nuit sombre de la décadence incurable, comme tant d'autres peuples qui nous' ont précédés, et qui n'ont pas su, au moment voulu, se dégager assez énergiquement des liens du despotisme et se guérir de la pourriture intellectuelle qu'il laisse après lui, ou bien nous allons nous mettre à montrer aux générations qui nous suivent les relations intimes qui unissent la grandeur et la décadence des civilisations à la rénovation ou à l'épuisement des idées scientifiques et philosophiques.
Oui, je persiste à l'espérer, malgré l'insuffisance des
hommes qui se succèdent au gouvernement de la France, un moment viendra, avant le terme fatal de Tirrémédiable décadence, oïl nos députés, nos ministres comprendront Tabsolue nécessité de contraindre renseignement officiel à rattacher les effets aux causes, à rendre manifestes à tous les esprits l'influence directe et inévitable des doctrines, des croyances et des intérêts sur les faits politiques et sociaux ; où, au lieu de se perdre en divagations métaphysiques ou théologiques, les hommes chargés de travailler au développement des intelligences appliq\ieront à Thistoire, à la philosophie, à la morale, à la politique, à l'économie sociale les méthodes des sciences d^observation, et habitueront les enfants à comprendre que, si les civilisations humaines dépendent d'abord des circonstances physiques au milieu desquelles elles sont nées, elles se perfectionnent surtout par l'influence des milieux moraux^ c'est-à-dire par le développement des idées et le perfectionnement des esprits qui les élaborent.
Lorsque cet enseignement, d'où qu'il vienne, aura pénétré dans de nombreuses intelligences, elles seront par là même renouvelées et avivées ; c'est alors que les besoins intellectuels prendront toute l'importance qui leur appartient.
Le besoin intellectuel a ce caractère spécial d'intéresser presque nécessairement la collectivité. L'intelligence peut évidemment être mise au service des passions les plus égoïstes et les plus antisociales, mais on peut être à peu près sûr que celle qui se ravale à Ce rôle est le plus souvent une intelligence d'un genre particulier et d'un ordre inférieur, qui se caractérise précisément par l'absence du besoin intellectuel. C'est là un point essentiel, et sur lequel il est d'autant plus nécessaire d'insister que c'est un de ceux où l'on se trompe le plus souvent.
Un exemple fera bien comprendre notre pensée.
Il ne viendra certes à la pensée de personne de nier Tintelligence de Napoléon P' : comme général, comme admi-
nistraieur, il a donné de preuves incontestables d*une compréhension extraordinaire.
Toutefois, quand on étudie sans parti pris son histoire, on est frappé de deux faits : l'un que, comme général, il a fini par se rendre la victoire impossible, et qu'il a fait tout ce qu'il fallait pour être vaincu ; l'autre que, comme administrateur, il n'a fait que diminuer, déformer l'œuvre des grands esprits de la Constituante et de la Convention.
Gomme général^ il avait conçu une des idées les plus uto<piques, disons le mot, les plus absurdes et les plus niaises qu'il soit possible d'imaginer, celle de rétablir k son profit la domination universelle de l'empire romain. Sans tenir compte des temps et de la multitude des transformations que la suite des siècles et les progrès de la civilisation ont produites dans le rapport de forces, ce Corse à demi sauvage, fou d'orgueil, enivré d'ambition, s'était mis dans la tète qu'il pourrait s'étaler sur l'Europe entière et lui imposer le respect de tous ses caprices, sans comprendre qu'une nation de 30 millions d'hommes ne pourrait lui fournir indéfiniment le nombre de soldats nécessaire pour soutenir la lutte contre 100 millions d'ennemis, et que, dans une entreprise où le vainqueur devait s'affaiblir par ses victoires mêmes plus vite que les vaincus par leurs défaites, où sa puissance diminuait à mesure qu'elle s'étendait, par l'obligation d'assurer l'obéissance des pays conquis^ l'échec définitif était absolument certain et fatalement inévitable (i).
Il est vrai que Napoléon a mis au service de sa folie une puissance intellectuelle des plus extraordinaires, et que l'éclat des efforts particuliers a dissimulé aux yeux du plus
(1) Ce qui n'est pas moins curieax que cet aveuglement, c'est celui du principal historien de ce grand drame. Tant que Napoléon réussit, M. Thiers prodigue à ce « grand général » les éloges les mieux sentis. Quand, par Teffet naturel, logique, forcé de Tabus de la force, les victoires tant célébrées font place au désastre facile à prévoir, M. Thiers, ajoutant ses sévérités à celles de la fortune, traite son héros d'insensé. •
grand nombre rimbécillîté de la conception générale. Mais qu*est-ce que cela prouve, sinon que la plupart des hommes n'étaient pas plus capables que lui de comprendre la grandeur et la puissance des impossibilités physiques et morales qui s'opposaient au succès de son entreprise ? Or c'est pré* cisément par là que périssent toutes les entreprises du même genre ; c'est ce qui assure partout et toujours la revanche de la morale contre tous les malfaiteurs, grands ou petits, qui ne tiennent pas compte des considérations morales, et qui, dans leur sphère spéciale, sacrifient les droits d'autrui à leur fol égolsme. Cette loi s'étend depuis le petit voleur qui met de Teau dans son lait pour extorquer aux gens quelques sous jusqu'aux brigands couronnés qui se font un jeu de fouler aux pieds l'humanité. Ni les uns ni les autres ne réalisent de fortune définitive, si ce n'est là où la civilisation n'a pas encore fait son apparition. La civilisation, par elle-même, tend de plus en plus à assurer partout le triomphe de l'honnêteté.
Dans l'administration comme dans la guerre, l'idéal de Napoléon était purement égoïste. En toutes choses il ne s'est préoccupé que d'assurer la sécurité de son despotisme. En toutes choses il s'est appliqué à réunir dans sa main tous les ressorts de l'activité nationale. Pour affermir sa domination, il a tout combiné en vue de rendre impossible toute résistance. Il a supprimé la volonté de la France par tous les moyens, il a diminué^ il a émasculé les esprits pour les mieux asservir. Il s'est appliqué à faire des hommes des pygmées pour être bien sûr de passer à leurs yeux pour un géant. Enfin il a perfectionné la centralisation administrative au point de tout ramener à un rouage, à un engrenage unique qu'il pût tenir sous son doigt, et que son ordre suffirait à mettre en mouvement.
Par cette savante combinaison, il a réussi à faire uoe nation d'eunuques qui, depuis cette grande expérience, descend de plus en plus rapidement la pente de la décadence, et à qui il ne reste plus même la force de se retenir, au
LA moràlb Réciproque. soi
moment où elle s'aperçoit qu'elle va rouler dans le précipice* Quant au point de vue de son intérêt particulier, quel a été le résultat de tout ce machiavélisme? Il a suffi qu'un seul homme, le général Malet, parvînt à poser un moment la main sur son ingénieux mécanisme de centralisation pour mettre à deux doigts de sa perte ce dieu de la force.
Si ce sont là les profits que rapporte Tintelligence, je demande quel plus grand mal pourrait faire l'imbécillité. Non, •e n'est pas là le véritable emploi de l'intelligence ; ce n'est pas même l'intelligence dans le sens vrai et élevé du mot. Les hommes comme Napoléon, nous l'avons déjà remarqué, n'éprouvent pas de besoin intellectuel. L'intelligence n'est pour eux que l'instrument de leur ambition qui est leur seul besoin ; ils la dégradent pour l'asservir à la satisfaction de leur orgueil ; tout pour eux se réduit à un misérable égoïsme. L'intelligence, telle que nous la concevons, telle que nous la voyons agir chez les hommes vraiment grands et vraiment utiles à leurs semblables, est une faculté qui s'applique surtout aux idées générales, aux intérêts universels, aux grands problèmes poUtiques, économiques, sociaux, philosophiques, scientifiques, dont la solution importe à l'humanité tout entière. C'est chez ces hommes-là que se manifeste surtout le besoin intellectuel, surexcité la plupart du temps par la sympathie que leur inspirent les intérêts collectifs ; ce sont ceux-là qui trouvent dans leur activité intellectuelle les plus vives jouissances, parce que le plaisir propre à cette activité même est doublé chez eux par la satisfaction de la conscience morale, par le sentiment intime de l'utilité qui peut résulter pour les autres hommes de ces applications de leurs facultés intellectuelles.
Il est vrai que le besoin intellectuel ne se rapporte pas nécessairement d'une manière aussi directe à ces grands intérêts collectifs. La littérature, la poésie, l'art peuvent également soUiciter l'intelligence et lui imposer le besoin d'une activité toute spéciale. Mais, même dans ce cas, le besoin intellectuel est l'indice d'une nature élevée et supérieure aux
entraînements purement égoïstes du despote et du conquérant.
Hésiode, Eschyle, Sophocle, Euripide, Phidias, Polyclète, Apelles, Protagoras, Plante, Térence^ Virgile, Horace, Shaks- )>earey Rabelais, Corneille, Racine, Molière,yoltaire, Schiller, Goethe, Dante, le] Tasse, Cervantes, Lope de Yéga, Walter Scott, etc., etc., ont été plus utiles à l'humanité que Tamerlan, Gengis Khan, Attila, Alexandre, César, Charles XII, Napoléon, tous ces batailleurs, tous ces ravageurs, en qui se reconnaît et s'admire Tinstinct brutal de la force, plus ou moins latent au fond de chacun de nous, et qui, en somme, .n'ont laissé après eux que des misères et des désastres. Considérez-les au point de vue du bonheur de Thumanité, ces illustres conquérants. L'ont-ils augmenté ou amoindri ? Tout est là, car là est le but direct de la politique, et toute politique qui emploie la force publique à autre chose qu'à cet accroissement du bonheur général dans le présent et dans l'ayenir est, par cela même, condamnée.
Comparez, au contraire, le résultat de l'effort intellectuel des littérateurs, des poètes, dei artistes. Ceux mêmes qui ne peuvent prétendre au premier rang peuvent du moins se rendre ce témoignage qu'ils ont, par leurs œuvres, ajouté quelque chose au bonheur des hommes, puisqu'ils leur ont fourni le moyen d'accroître la somme de leurs^ plaisirs. Si Ton parle des plus grands, de ceux qui ont su peindre l'humanité avec ses vertus et ses petitesses, ceux qui ont créé des types vivants, qui ont résumé dans leurs conceptions les traits essentiels des passions et des sentiments dont se compose le tissu de la vie humaine, ceux-là , qui pourra compter le nombre des heures heureuses que Tadmiration de leur génie a ajoutées à l'existence de chacun de nous ? « Jamais, disait Montesquieu, je n'ai éprouvé de douleur qu'une heure de lecture n'ait apaisée. »
Gela prouve sans doute que le sort a épargné à Montesquieu les douleurs violentes, mais l'influence consolatrice de la lecture n'en est pas moins réelle.
Ce n'est pas tout: Les œuvres des grands écriTains et des grands artistes ne sont pas seulement des sources de joie et de consolation ; elles contiennent Texpression contagieuse des grands sentiments et des nobles passions qui constituent Théritage moral de Thumanité. Elles sont comme un réservoir où peuvent puiser les âmes auxquelles la vie quotidienne ne fournirait jamais l'occasion de ces épanouissements d'énergie morale, qui sont les plaisirs les plus durables et les plus complets de l'existence.
Si maintenant de la poésie et de l'art nous passons à la science, à la chimie, k la physique, à la physiologie, à l'économie sociale, à la politique, à la philosophie, à cette grande série d'études dont l'objet a été d'abord de nous sauver de la fatalité des choses et de nous arracher aux horribles misères de la vie sauvage, et qui, après avoir accompli cette première partie de leur tâche, poursuivent triomphalement l'œuvre d'assurer et de développer notre empire sur la nature et de nous apprendre le meilleur emploi de nos facultés dans la lutte pour l'existence, alors il devient impossible d'exagérer les services qu'a rendus l'intelligence à l'humanité. Si l'habitude des bienfaits que nous lui devons nous les rend pour ainsi dire imperceptibles, nous n'avons, pour en sentir le prix, qu'à supposer qu'une catastrophe soudaine nous prive de tous les avantages que nous a apportés le progrès de la civilisation, et nous rejette désarmés en pleine sauvagerie, comme nous l'étions il y a deux cent mille ans. Supposons seulement, si l'on veut, que nous nous trouvions subitement condamnés à un retour de cent ans en arrière, avant les découvertes de la vapeur, de l'électricité, du gaz d'éclairage, de l'anesthésie^ des allumettes chimiques, avant cette multitude d'inventions, petites ou grandes, que nous devons à l'observation scientifique et qui ont apporté à notre existence quotidienne une foule d'améliorations auxquelles nous sommes tellement habitués que nous ne les soupçonnons même plus ; alors seulement nous nous rendrons un compte à peu près exact de la place que tiennent dans notre
civilisation européenne et dans notre vie |)articulière ces sciences naturelles dont la plupart d'entre nous connaissent à peine Texistence, malgré le merveilleux développement que leur a imprimé depuis cent ans l'application raisonnée de la méthode d'expériitientation.
Quant aux sciences qu'on nomme morales, parce qu'elles intéressent plus directement ou, pour mieux dire, plus spécialement la conduite de l'homme, l'économie sociale^ la politique, la philosophie, les progrès qu'elles ont faits sont beaucoup moins sensibles, précisément parce qu'il leur a manqué ce qui a donné l'élan aux sciences naturelles, le renouvellement des méthodes et la liberté de se développer. Asservies jusqu'à nos jours à la métaphysique et à la protection officielle, elles se sont vainement débattues au milieu des entités fantastiques qu'on leur imposait comme principes. Y a-t-il rien de plus vide, de plus imbécile, de plus ridicule et de plus prétentieux que la philosophie telle qu'on l'enseigne encore dans nos lycées et dans nos facultés des lettres? Est-il croyable que l'État, qui parle sans cesse de liberté de conscience, se croie le droit de maintenir dans l'enseignement officiel des doctrines aussi visiblement inutiles, et de les imposer, par ses programmes d'examen, aux générations futures ?
L'économie sociale a pu se soustraire en partie à cet esclavage, précisément parce qu'elle a été laissée en dehors de l'enseignement universitaire, et que l'État n'a pas pu lui imposer aussi complètement qu'à la philosophie ses traditions dogmatiques. Il en est résulté que cette science a pu se former, en quelques-unes de ses parties du moins, sur l'observation des faits. Mais que de progrès il lui reste à accomplir avant qu'elle puisse, je ne dis pas résoudre, mais aborder sérieusement les problèmes que lui pose incessamment l'aggravation constante et fatale des misères de notre état social I
Quant à la politique, complètement dénuée de principes, elle reste absolument livrée à la fantaisie individuelle, aux
Lk MORALE RÉCIPROQUE. 805
caprice des partis, aux compétitions des ambitieux ; et il est bien à craindre qu'elle ne sorte pas avant longtemps de cette situation d*infériorité déplorable et désastreuse.
Le besoin intellectuel, soit qu'il produise les arts et la poésie, soit qu'il aboutisse aux recherches des sciences morales ou naturelles, est donc le facteur principal du dévelop* pement de la civilisation, c'est-à-dire de l'accroissement du bonheur dans l'humanité. Ceux des hommes qui réprouvent constituent une élite dont les services sont d^une incontestable importance ; un jour ou l'autre ils prendront justement dans la reconnaissance de leurs semblables la place qu'y occupent aujourd'hui les représentants de la force et de la destruction. Les chercheurs qui consacrent leur vie aux investigations scientifiques sont, par là même, les représentants de la morale la plus élevée.
Il n'y a nulle exagération à dire que le bonheur universel serait le résultat nécessaire de la généralisation du travail intellectuel. Le jour où le perfectionnement des machines et une meilleure entente de l'éducation permettront à tous de concilier l'effort musculaire et l'effort cérébral en partageant entre eux deux le temps qu'aujourd'hui on donne à chacun, ce jour-là sera fondé le régime qui seul peut aboutir à la moralisation de tous par le bonheur. Il faut bien qu'on se pénètre de cette vérité que le bonheur n'est possible que par l'équilibre des fonctions musculaires et des fonctions cérébrales, et qu'il y a toujours inconvénient à la rompre dans un sens ou dans l'autre.
L'exagération des fonctions cérébrales a pour effet nécessaire de surexciter outre mesure le système nerveux et, par lày de compromettre la santé physique et morale de l'organisme surmené. Les conséquences de l'excès contraire sont encore bien plus graves, à tous les points de vue. L'exagération de l'exercice musculaire dévore les muscles et tue le corps ; mais elle ne tue pas moins sûrement l'intelligence par la torpeur qui est la conséquence nécessaire de l'absence d'exercice. La prédominance des besoins nutritifs ramène
l'homme à la sauvagerie de l'égoîsme primitif et à Timprévoyance de tous les appétits surexcités par la privation.
Il ne faut pas se faire d'illusion sur la moralité des hommes en qui Tintelligence n'a pas été développée. La fonction de l'intelligence est de comprendre, c'est-à-dire de percevoir les rapports utiles des choses. Là où manque l'intelligence la perception de ces rapports se fausse nécessairement, et c'est surtout dans la morale que ces erreurs sont faciles et déplorables. Je sais bien que les plus bêtes peuvent apprendre un certain nombre de préceptes plus ou moins généraux, mais qu'est-ce qu^une morale qui n'est que dans la mémoire et qui se trouve exposée aux plus graves erreurs d'application ?
Non, s'il est un fait qui ressorte clairement de la longue enquête que nous avons faite sur la série des degrés de l'évolution dans le monde^ c'est que la moralité est dans un rapport constant avec le développement intellectuel. Nous avons vu que la moralité qui correspond à la période de prédominance des besoins nutritifs est nulle ou du moins d'ordre inférieur, puisqu'elle est purement existe et imprévoyante; qu'elle s'élève avec le développement des besoins sensitifs, dans la mesure où ces besoins eux-mêmes se mélangent et s'impreignent de besoins affectifs et intellectuels ; et qu enfin elle arrive à son plus complet épanouissement là où domine la plus haute faculté humaine, Tintelligence.
Sans doute il se rencontre des exceptions. On trouve des hommes intelligents qui mettent leur intelligence au service de leur égoïsme. Mais ces exceptions s'expliquent par le fait que dans notre société, telle qu'elle est encore aujourd'hui, le développement intellectuel est lui-même une exception, un privilège, qui permet à quelques-uns d'abuser de cet avantage aux dépens des autres et, par conséquent, leur en donne la tentation. Il faut ajouter, du reste, que ces exceptions mêmes sont plus apparentes que réelles, en ce sens que les intelli* gences qui acceptent si facilement de s'asservir à des passions égoïstes sont toujours des intelligences incomplètes par quel*
que côté, où perverties par des instincts ou des habitudes mauvaises. Nous ne devons pas oublier que cette faculté que noua appelons d'un seul mot Tintelligence se compose en réalité d'un groupe de capacités très diverses, dont les unes, telles que la finesse, l'astuce, la ruse, la prudence, etc., inclinent plus ou moins de côté de Tégoisme ; tandis que d'autres, telles que l'aptitude aux idées générales, te besoin d'activité à la poursuite du progrès, l'amour des idées, la passion de la vérité s'ouvrent plus ou moins largement dans le sens de la vie universelle et du bonheur social.
Les intelligences qui se ravalent jusqu'à servir exclusivement les besoins physiques sont celles où prédominent les tendances égoïstes et d'ordre inférieur ; celles où dominent les autres ne s'abaissent jamais à un pareil rôle. C'est là un fait facile à constater. Il suffit de se donner la peine d'observer sérieusement, soit dans l'histoire, soit dans la vie contemporaine, les modèles plus ou moins illustres en qui s'incarne le prétendu accord d'une grande intelligence et d'un petit caractère. Cette contradiction a par elle-même quelque chose de si choquant que je m'étonne qu'elle ait été si facilement acceptée. L'intelligence n'est grande et puissante qu'à la condition de façonner tout l'homme à son image et de s'imposer à sa conduite. Le signe manifeste et visible de cette prédominance intellectuelle, c'est l'amour des idées reconnues vraies^ le dénouement absolu aux principes démontrés. Ce signe de la supériorité intellectuelle est égale-. ment celui de la supériorité morale. Là où il n'existe pas, ne parlons pas de grandes intelligences. Cette grandeur n'est qu'une iUusion.
Nous pouvons maintenant résumer en quelques lignes tout lensemble des faits que nous avons rassemblés dans les pages précédentes et en tirer la conclusion, qui n'est autre que la formule de la doctrine morale que nous cherchons à étabhr.
Du besoin inhérent à la nature humaine naît le désir qui produit l'action. Le but de l'action est d'échapper à la dou-.
808 tK MORALE.
leur pour arriver à une suite de jouissances qui constitue le bonheur.
Nous avons donc le point de départ — le besoin, qui est une souffrance tant qu^il n'est pas satisfait — et le but, la satisfaction du besoin, laquelle est un plaisir, et se transforme en bonheur par la continuité.
Il n'est pas inutile de remarquer que la souffrance est une diminution de la vie, tandis que le plaisir, le bonheur en sont l'épanouissement. L'intermédiaire entre le point de dépari et le but est le désir.
Yoilà tout le champ de la morale.
Mais les besoins inhérents à Ja nature humaine peuvent se partager en plusieurs catégories de caractères très différents.
Le classement de ces catégories peut s'établir suivant diverses méthodes.
Si nous considérons les besoins au point de vue de leur puissance comme mobiles d'action, nous voyons que les plus impérieux sont les besoins nutritifs, et les moins violents, les besoins intellectuels. Les besoins seusitifs et affectifs tiennent le milieu.
Si maintenant nous les apprécions au point de vue du développement moral de Thumanité, c'est-à-dire au point de vue de leur importance dans l'ensemble des faits qui ont concouru aux progrès de l'évolution humaine, nous arrivons à un classement absolument contraire.
Nous voyons que les besoins nutritifs sont communs au végétal, à l'animal et à l'homme, tandis que les besoins sensitifset affectifs ne sont plus ressentis que par l'animal et par l'homme. Quant au besoin intellectuel, l'homme seul le connaît, et l'homme arrivé au terme le plus élevé de l'évolution. L'observation de la série des développements par lesquels l'homme a passé des temps quaternaires à l'époque présente et de l'enfance à l'âge adulte, nous amène à une conclusion identique : la supériorité morale du besoin intellectuel sur les autres.
Enfin, Tethnographie achève la démonstration, puisqu'il suffit de comparer les conditions d'existence des différentes races pour avoir la preuve que, chez toutes, le bonheur et la civilisation sont en proportion exacte avec la prépondérance de telle ou telle catégorie de besoins. Ici encore, nous aboutissons à la même conclusion, à savoir qu'il y a des besoins d'ordre plus ou moins élevé, auxquels correspondent des niveaux moraux différents, et que le progrès moral résulte essentiellement de l'exercice et du développement des plus hautes facultés ; lesquelles ont pour effet naturel l'accroissement du bonheur individuel et collectif.
Donc les sociétés les plus morales sont celles où domine le besoin intellectuel, l'amour de l'idée, le dévouement à l'art et à la science, en qui s'opère la conciliation de toutes les tendances égoïstes et altruistes de la nature humaine, puisque Tart et la science, par cela même qu'on les cultive, fournissent l'un et l'autre à la fois la satisfaction des besoins physiques et celle des besoins intellectuels.
On peut donc dire en dernière analyse que la morale est surtout la. recherche du bonheur par le développement des facultés intellectuelles.