‹ La moraleChapitre 57 sur 71 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

Le besoin génésique est, chez tous les animaux^ le plus impérieux et le plus général des besoins sensitifs. C*est lui qui explique le fait de Tunion des sexes, par lequel se perpétuent et durent les espèces. Ce fait est tellement naturel que toutes les diversités de modes sous lesquelles il peut se produire : promiscuité, polygamie^ polyandrie, monogamie, se retrouvent chez les espèces d*ani maux les plus différentes, exactement comme chez les races les plus dissemblables de rhumanité. C'est là un point sur lequel l'homme doit renoncer à toute prétention à la supériorité morale. Par la même raison, il est bien difficile de trouver dans la réalité des séries de transformations régulières et constantes qui permettent d'établir et de coordonner des observations générales.

En fait, la promiscuité règne chez la plupart des espèces animales, et Ton a de fortes raisons de croire que cette forme, qui persiste chez un grand nombre de populations sauvages, a été la forme générale sous laquelle s'est traduit d'abord le besoin génésique dans toute l'humanité.

Il y aurait cependant témérité à l'affirmer absolument, puisqu'on trouve la monogamie, qui passe pour la forme supérieure du mariage, pratiquée par des populations aussi dégradées que les WeddcJis de Geylan.

Ce point de départ une fois admis, suffit-il de comparer cette situation avec la forme monogamique, la plus généralement admise dans les civilisations supérieures, pour établir les trois stades d*une évolution du mariage, qui seraient : la promiscuité, la polygamie et la monogamie?

Cette gradation semble, en effet, bien tentante, et Ton peut dire qu'elle répond à Topinion la plus répandue. Mais cela ne suffit pas, et il faut avant tout voir si les faits se prêtent à cette apparente progression.

Ouvrons la Sociologie du docteur Letourneau. Au. chapitre I du livre lY^ qui traite du mariage, l'auteur a accumulé en un petit nombre de pages un nombre considérable d'observations qu'il est impossible de faire concorder en vue d'une solution évolutionniste.

Les animaux, avons-nous dit, connaissent et pratiquent tous les modes d'union sexuelle, et, ce qui est à remarquer, c*est que ce ne sont pas les plus intelligents qui pratiquent les modes qui nous paraissent les plus élevés. Le chien, le cheval, tous les quadrupèdes, les singes anthropomorphes eux-mêmes, en sont restés à la promiscuité.

La polygamie se trouve chez un certain nombre d'oiseaux et d'insectes, tels que les gallinacés et les hyménoptères. La monogamie même n'y est pas très rare, la monogamie dans le sens absolu du mot et sans les tempéraments qu'y apportent dans les sociétés humaines des tolérances et des hypocrisies pleines de contradictions. Le macaque ouanderou (macacvs silenus) de l'Inde n'a qu'une femelle, et il lui est fidèle jusqu'à la mort. Chez la perruche de l'Illinois (psittaeus pertinaxj, cette fidélité persiste après la mort. La mort d'un des inséparables entraîne celle de l'autre. On a observé un cas semblable chez un ouistiti (hapale jacchus) au Jardin des plantes de Paris. Dans nos basses-cours mêmes, nous trouvons un modèle de monogamie. Dans Tespèce pintade, le m&le se borne aune seule femelle, quel que soit le nombre des poules.

Chez certaines espèces éminemment sociables, telles que

les abeilles et les^ fourmis, le soin de perpétuer Tespèce est laissé à un petit nombre d'individus, et les jeunes sont nourris et élevés par la communauté. G*est un fait des plus étranges et qui semble indiquer une prédominance bien extraordinaire de la préoccupation de l'intérêt général sur les instincts individuels.

Il est certain qu'il y a là autre chose qu'un simple efiPet du besoin génésique, tel que nous le trouvons chez les autres animaux. La diversité des modes d'union des sexes, promiscuité^ polygamie, monogamie, s'explique à la rigueur par celle des conditions d'existence des différentes espèces, par la dispersion ou l'agrégation des individus, par la proportion numérique des mâles et des femelles. Le mode d'union qui a le mieux assuré la reproduction de l'espèce, qui s'est le mieux adapté aux circonstances de l'habitat, des rivalités à soutenir, est devenu le mode nécessaire par habitude et par instinct, c'est un effet de concurrence vitale, de sélection; grâce auquel les individus qui, dans le principe, avaient adopté le mode le. mieux approprié aux conditions de leur existence, sont peu à peu devenus les plus nombreux et les plus forts dans leur milieu particulier.

La même diversité se retrouve chez les hommes, et pour des raisons analogues. A la promiscuité, à la polygamie, à la monogamie, que nous trouvons chez les animaux, il faut ajouter la polyandrie, que nous observons dans les contrées où les femmes sont moins nombreuses que les hommes et dans celles où, comme au Thibet, un étrange préjugé religieux fait considérer le mariage comme une chose honteuse, sans compter les mariages partiels n'obligeant les conjoints que pour une partie de la semaine ou du mois et permettant simultanément des unions multiples.

Telles sont les formes principales sous lesquelles se manifeste le besoin génésique proprement dit. Au point de vue de la science morale, il importe de ne pas confondre ces conséquences directes et immédiates du besoin avec les modifications diverses qu'ont apportées à T union des sexes les

circonstances accessoires, telles que l'infériorité physique de la femme, la brutalité et Tégolsme de l'homme. Partout la femme a commencé par être la propriété, la chose de Thomme, du jour où celui-ci est devenu assez intelligent pour comprendre Tutilité de se faire servir et nourrir par la femme (i). Dès lors, elle a été une esclave bien plus qu'une épouse, et c'est comme esclave qu'on Ta prise. Cette situation persiste encore aujourd'hui chez un très grand nombre de populations sauvages. C'est de là que provient le mariage exogamique des Australiens et de tant d'autres races inférieures ; c'est pour cela que, chez celles où la femme n'es pas enlevée par surprise ou par violence, elle est achetée à prix d'argent. Le mariage, dans le sens que nous attachons aujourd'hui à ce mot, est la suite plutôt que la cause du rapt (2).

La vérité est que la femme, une fois entre les mains de l'homme et victime de sa brutalité et de son égoîsme, en a

(1) Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les misérables qui, chez nous, vivent du travail et en particulier de la prostitution des femmes ne font que reprendre une antique habitude de leurs ancêtres préhistoriques. Cette décadence morale, qui nous effraye, n'est qu'un fait d'atavisme. Reste à savoir d'où provient cette recrudescence. Elle suit lia recrudescence même de la prostitution, qui est elle-même une conséquence de la condition sociale de la femme et de l'impossibilité où elle est placée de vivre de son travail. Nos sociétés traversent une crise qui se manifeste aux yeux les moins clairvoyants par des symptômes qu'on peut comparer à l'oïdium , au phylloxéra, & toutes les maladies qui attaquent les végétaux, fatigués par une culture trop intensive , et à celles qui frappent les corps fatigués par des excès. Ce sont des avertissements d'avoir aviser. Mais on ne veut pas comprendre. C'est contre le signe qu'on cherche des remèdes, non contre le mal lui-même. Contre les sonteneurs on propose la loi sur les récidivistes, et contre le phylloxéra on préconise; une foule de palliatifs non moins inutiles. C'est l'organisation capitaliste de la société, c'est la culture inintelligente et égoïste des hommes et des vigies qu'il faut réformer, en sap primant les causes de dépérissement qui produisent les prostituées, les souteneurs et le phyJloxéra.

(2) On sait que dans quelques pays la cérémonie du mariage

subi les plus dures conséquences jusqu'au jour où les besoins moraux ont commencé à se faire jour dans Fàme de l'homme. Aussi le mariage lui-même a-t-il traversé une série de phases diverses appropriées aux nécessités circonstancielles et correspondant à la série des modifications morales que produisaient la cohabitation du mâle et de la femelle et Texistence de la famille ; sans compter certaines circonstances accessoires, religieuses ou sociales, qui venaient ajouter leurs exigences aux efifets de Tunion ellemême. G*est ainsi, par exemple, que nous retrouvons sur un grand nombre de points Tusage du lévirat, qu'on a cru longtemps spécial aux Juifs ; c'est ainsi que le Pérou avait autrefois le mariage administratif. Chaque année, les chefs des districts accouplaient administrativement les garçons et les filles en âge de se marier; à Sumatra on a trouvé coexistantes les formes les plus diverses du mariage.

La femme pouvait acheter l'homme, qui dès lors devenait propriété de la famille de son épouse ; il travaillait pour elle, ne possédait rien en propre et pouvait toujours être renvoyé. D^autres fois, au contraire, c'était le mari qui achetait la femme et qui, par conséquent, en était le maître. Ces coutumes contradictoires n'empêchaient pas une troisième forme de mariage où les époux étaient égaux.

Nous ne pousserons pas plus loin l'examen des bizarreries qu'on trouvera soigneusement notées dans la Sociologie du docteur Letourneau. Il nous suffit de constater qu'elles ne s'accordent guère avec les affirmations et déclamations des docteurs de ïa priori et de l'absolu, qui n'admettent jamais d'autre idéal que la généralisation des faits qu'ils ont d'ordinaire sous les yeux et qui ne savent qu'anathématiser tout ce qui gène leurs habitudes et leurs syllogismes.

Cette diversité prouve surabondamment qu'il n'y a rien

conserve des traces de la violence primitive. L'école sentimentale explique ce fait en l'attribuant à la pudeur de la nouvelle épouse, qui ne veut pas avoir Tair d'entrer volontairement dans la demeure du mari.

de sacré ni de mystique dans Tunion de Thomme et de la la femme et qu*elle est, comme tous les autres actes de la vie des animaux, subordonnée aux circonstances et aux conditions de la concurrence vitale et de l'utilité plus ou moins bien entendue du gtoupe. La promiscuité s'explique par la brutalité de Thomme, par Tinfériorité physique de la femme, par l'absence du concept de la famille. L*appropriation résulte de là prévision du profit qui en peut résulter pour le maître ; la polygamie n*est autre chose, dans le principe, que le résultat de la conception des avantages que peut recueillir l'homme de la domestication et de la servitude d'un grand nombre de femmes et d'enfants. Aussi la polygamie n'est-elle possible que dans les contrées où le nombre des femmes dépasse celui des hommes et dans celles où l'inégalité des fortunes permet aux uns d'acheter et d'entretenir plusieurs épouses, tandis que les autres s'en passent. La polyandrie suppose le cas contraire. Quant à la monogamie, elle exige d'abord, pour devenir prédominante, deux circonstances particulières : une certaine égalité dans le nombre des hommes et des femmes, ainsi que dans les situations sociales et dans la fortune des habitants d'un même pays. Elle est comme les autres modes d'accouplement un résultat de faits ; mais les faits qui la déterminent sont déjà par eux-mêmes — sauf l'isolement comme chez les Weddahs — plus favorables à la civilisation générale que ceux qui déterminent les autres modes, et cela suffirait pour qu'il n'y eût pas trop à s'étonner que les races les plus civilisées soient surtout monogames, du moins en théorie.

Mais la monogamie a par elle-même certains avantages qui ont aussi contribué à l'avancement des civilisations progressives.

D'abord elle améliore de plus en plus le sort de la femme, que le mari s'habitue à considérer, non plus comme une esclave, mais comme une compagne. De l'état de chose elle s'élève à la condition de personne. Une fois que cette qualité lui est reconnue, elle devient capable de posséder et

LA UORALB PRATIQUE. 817

peut aspirer à une certaine indépendance. Elle arrive même à avoir à peu près, comme aux États-Unis, le droit de choisir rhomme qui sera son maître, ou du moins de refuser sa vie au sacrifice que prétendent lui imposer des parents ambitieux, cupides ou imbéciles. On peut croire que, dans un prochain avenir, la loi qui lui impute toutes les responsa^ bilités, comme à Thomme, lui reconnaîtra le droit d'intervenir dans Fadministration de la fortune commune, ou du moins de se réserver celle de ses propriétés particulières, et lui accordera, même en pays catholiques, le moyen d'échapper, par le divorce, au joug de douleur que dans l'état présent une erreur d*un moment peut imposer à sa vie tout entière.

En second lieu, le mariage monogame réserve pour les travaux utiles les forces physiques et intellectuelles que la polygamie absorbe et use au profit du sens génésique. Par l'excitation que produit la variété, la polygamie est presque aussi funeste et immorale que peut le devenir le célibat par la monomanie lubrique qui résulte de la privation prolongée. La monogamie échappe à ces deux excès opposés — à la condition toutefois que cette monogamie ne soit pas purement fictive, comme il arrive trop souvent dans nos société!» qui, tout en faisant du principe un dogme théoriquement absolu, acceptent et absolvent avec une merveilleuse indulgence toutes les infractions à cette loi si obstinément défendue en principe comme une panacée universelle.

Mais si la monogamie, par son principe, peut être considérée comme le mode le plus désirable de Tunion des sexes, il s'en faut que dans la pratique il ne donne prise à aucune critique.

L'absorption de la femme par l'homme, telle qu'elle résulte du mariage par capture, c'est-à-dire de l'esclavage, et même du mariage moderne, tel que nous le trouvons dans le Gode français, est immorale, en ce qu'elle diminue les forces sociales, par l'infériorité même où elle tient la femme, et qu'elle aggrave les tendances et les habitudes mauvaises

918 LA MOaALB.

de rhomme par Texaltation des instincts de domination et de violence.

Il est à peine besoin de démontrer cette double proposition.

L^infériorité légale de la femme a pour effet ou de la déprimer en la désintéressant de toute action, ou de développer en elle par réaction les instincts de ruse, àe dissimulation ou de haine. L'inertie ou l'intrigue, voilà les résultats les plus ordinaires de cette situation. Quel intérêt peut avoir la société à maintenir un état de choses qui produit de pareils résultats?

Gomme pour les rendre absolument inévitables, on a soin d'élever les femmes en vue même de la situation que leur fera le mariage. Puisque, une fois mariées, elles doivent être subordonnées à leur mari et que la loi Jeur interdit d'agir par elles-mêmes, on s'applique à ne donner aux jeunes filles qu'une éducation et une instruction incomplètes, frivoles, qui les rendent incapables de jouer un autre rôle que celui auquel les condamnent les civilisations les plus avancées. A quoi bon travailler à leur donner un développement intellectuel qui pourrait les inciter à la révolte contre l-autorité légale du mari futur? Ne vaut-il pas mieux assurer d'avance la bonne harmonie du mariage en préparant en fait l'infériorité qui s'impose en droit à la femme ?

Nous oublions que le développement moral est fatalement proportionnel au développement intellectuel, et que l'instruction ridicule que nous donnons aux femmes n'a d'autre conséquence que d'accroître et d'exalter en elles les défauts et les vices qui dérivent de l'ignorance, de la petitesse d'esprit, de la vanité, de l'égoïsme. G'est-à-dire qu'en supprimant d'avance chez la femme la personne, l'être moral, au profit du mari, on arrive le plus souvent à ce double résultat de supprimer une force sociale sans même atteindre le profit que Ton a cherché. On peut bien parvenir à faire de la femme une bête, mais dans ce cas c'est toujours une bête malfaisante, nuisible à la société pour laquelle elle ne fait rien, nui-

LA MORALE PRArTiQUE. 819

sible à son mari qu*eU& trompe, qu'elle irrite ou qu'elle déprave, nuisible à ses enfants, auxquels elles transmet les instincts et Téducation qu'elle a reçus ellennême.

Voilà en résumé les effets du mariage qui consacre l'inégalité de la femme.

Cette inégalité, qui est générale, est cependant surtout sensible dans le mariage polygame. Aussi est-ce là que ses déplcy^ables effets se manifestent le plus énergiquement. C'est au point que chez la plupart des nations où règne la polygamie la femme est enfermée comme une enfant incapable de ne pas abuser de la liberté qui lui serait laissée.

Ce qui subsiste de cette inégalité dans le mariage monogame tend à disparaître, et disparaîtra nécessairement par la force seule des choses (1). Par cela même que dans cette forme du niariage la femme est vraiment la compagne de Thomme et que nos mœurs répugnent à sa claustration, on arrivera à comprendre que le premier de tous les intérêts pour le mari est d'avoir en sa femme une auxiliaire dévouée et intelligente, une compagne instruite, capable de comprendre et de pratiquer ses devoirs par conviction, et non pas seulen^nt par la peur de Satan. Cette idée commence à pénétrer dans les esprits. On peut prévoir qu'elle y fera son

Cl] Les femmes intelligentes commencent à protester contre Tinfériorité injurieuse à laquelle les condamne le Gode civil, tandis que d'un autre côté, par une contradiction choquante, le Cîode pénal leur impose les mêmes responsabilités et les mêmes charges qu'aux hommes. On ne saurait trop encourager cette initiative, malgré certaines exagérations de détail qui ont pu prêter à rire aux plaisantins, dont on entend les ricanements sur toutes les voies du progrès. Pour nous, indépendamment de l'intérêt direct qu'ont les femmes & la réforme légale de leur situation sociale, nous voyons ici un intérêt de premier ordre pour la société tout entière. Il est indubitable que si les femmes se sentaient appelées à y occuper une situation non pas identique, mais égale à celle de l'homme, on aurait depuis longtemps compris la nécessité de leur donner une instruction et une éducation en rapport avec ce but, tandis que dans l'état présent on se contente presque toujours de leur apprendre des niaiseries, qui ont de plus l'inconvénient d'être funestes. La loi ne peut pas empêcher que la femme ait dans la famille une

chemin, malgré Topposition de tous les amis de la routine. Ceux-là mêmes qui crient le plus contre la réforme de Tinstruction donnée aux femmes, parce qu'ils s'imaginent que le catéchisme suffit à tout, et qu'ils voient dans la crainte de Tenfer la grande barrière morale, seront bien forcés d'admettre autre chose, quand on aura supprimé des écoles l'enseignement du catéchisme et que le diable cornu aura disparu de l'horizon scolaire. Cette autre chose, ce seratl'instruction telle qu'il la faut pour développer l'intelligence des filles aussi bien que des garçons, et faire comprendre aux unes comme aux autres quel doit être leur rôle dans la société.

Cette infériorité légale de la femme est également immorale, parce que, comme nous l'avons dit, elle suscite, entretient et légitime en quelque sorte chez l'homme l'habitude d'imposer durement, brutalement même quelquefois sa volonté. L'homme, grâce à la supériorité de sa force physique, n'est déjà que trop porté à se considérer et à se comporter comme un maître absolu. La loi, en proclamant la prédominance de la volonté du mari, autorise aux yeux du plus grand nombre les excès de ce despotisme sauvage ; grâce à

influence énorme, et que cette influence déborde sur la société tout entière par le fils et le mari. Les effets en sont naturellement déplorables, puisqu'on n'a rien fait et qu'on ne veut rien faire pour que la femme puisse acquérir des notions conciliables avec le développement de la civilisation contemporaine. Au lieu d'être un instrument de progrès social, elle reste comme un obstacle. Toutes les idées surannées, toutes les institutions condamnées par l'expérience trouvent en elle un avocat empressé et souvent persuasif. L'iniquité que nous maintenons contre elle retombe donc sur nous par une répercussion de conséquences lamentables. Il y a longtemps que les efforts des penseurs auraient produit leurs résultats utiles, s'ils ne se heurtaient partout à un obstacle invisible, qui n'est autre que la résistance des femmes elles-mêmes. Quand les femmes seront en état de comprendre qu'elles ont les mêmes intérêts que les hommes, elles auront les mêmes idées et elles cesseront de mettre leur influence au service des ennemis de tous les progrès et de leur propre émancipation.

LA MORALE PRATIQUE. 8St

elle, il n'est pas rare de trouver dans les classes peu éclairées des hommes qui se croient le droit de maltraiter leur femme, et le nombre des femmes qui admettent naïvement ce droit pour leur mari n'est peut-être pas moins considérable.

Cet abaissement moral qui réduit en quelque sorte la femme au rôle d'un animal inférieur n'est donc pas moins funeste à Thomme, puisqu'il en fait un maître impérieux, sauvage, violent. Parmi les ivrognes qui chaque semaine dépensent toute leur paye au cabaret, pendant que leurs enfants meurent de faim, et qui reçoivent à coups de pied les observations que leur font leurs femmes sur les conséquences d'une pareille façon d'agir, croyez-vous qu'il n'y en ait pas plus d'un qui ait été amené à ces habitudes par la réflexion qu'après tout il est le maître et qu'il a le droit de faire de son argent l'usage qui lui convient ?

Ces exemples sont fréquents, et leurs conséquences sont déplorables, non seulement pour la femme, pour les enfants, qu'ils condamnent à des souffrances cruelles, pour le mari lui-même qu'ils privent de l'affection de leur famille en l'incitant à lâcher la bride à ses plus grossiers appétits, mais ils ne le sont pas moins pour la société, puisqu'ils ont trop souvent pour conséquence la dépravation de la femme et des enfants, qu'ils forcent à recourir pour vivre à la prostitution, au vol et à l'assassinat. Et il ne faut pas croire qu'ils se retrouvent seulement chez les malheureux qui n'ont pas reçu d'éducation. Le nombre est grand, dans les classes soidisant les plus éclairées, des maris qui, armés par la loi du droit d'administrer seuls la fortune commune, bien que parfois la plus grande part vienne de la femme, la gaspillent sans la consulter en entreprises insensées, ou même simplement pour satisfaire leurs caprices ou leurs passions.

Tout cela ne pourrait se produire si la loi proclamait et assurait l'égalité complète de l'homme et de la femme. Le mariage alors, au lieu d'être pour le mari la consécration d'une autorité despotique et d'infliger à la femme une obéissance servile, n'existerait que par la (condition nécessaire

de raccord des sentiments et des volontés, sans quoi il n'est que prostitution. Là où cette harmonie n'existe pas, il n'y a pas mariage dans le vrai sens du mot. Là où le mari peut dominer et imposer sa volonté, la femme est non plus épouse, mais esclave, et pour peu qu'elle ait de fierté ou de sentiment de son droit naturel, elle doit presque nécessairement éprouver pour le maître qui l'humilie ou l'opprime tout autre chose que de l'affection.

Il est bien évident qu'une pareille situation ne peut se prolonger sans entraîner une démoralisation progressive chez l'un et l'autre des conjoints, et c'est précisément 'Tim possibilité d'y échapper légalement qui explique le nombre des adultères, des faux ménages, des assassinats, des empoisonnements qui suppléent chez nous au divorce.

Il y a contre le divorce deux ordres d'arguments qui ne sont pas mieux fondés l'un que l'autre. L'un envisage la situation de l'enfant privé par le divorce de la vie de famille, l'autre considère surtout le mariage lui-même, que le divorce ravale, dit-on, à une sorte de promiscuité.

Il est certain que le sort des enfants de parents divorcés est déplorable. Reste à savoir s'il ne l'est pas davantage encore entre des parents qui ne vivent ensemble que faute de pouvoir se quitter. D'ailleurs il ne faut pas oublier qu'en fait la séparation légale qui remplace le divorce en a pour les enfants tous les inconvénients sans en avoir pour les parents les avantages. Les arguments tirés de cet ordre de considération n'auraient donc de portée que dans le cas où Ton irait jusqu'à la suppression de la séparation légale, et où l'homme et la femme mal mariés seraient condamnés à traîner la même chaîne toute leur vie.

C'est précisément ce que demandent les avocats du sentimentalisme et de la religion. Pour ceux-ci le mariage, étant un sacrement, est indissoluble — malgré TÉvangile lui-même qui admet le divorce en cas d'adultère de la femme. — Pour les sentimentaux la question se présente sous une autre face. Ils se placent au point de vue de la poésie. Pour eux l'amour

est un mystère, et la pudeur de la femme serait déflorée par la seule idée qu^elle pût se donner successivement à deux maris. Ils prennent au sérieux les divagations mystiques qui font de la femme, non la compagne de Thomme, soumise aux mêmes lois physiques, aux mêmes besoins, mais un être éthéré, une sorte de divinité, un idéal immaculé que l'homme, animal grossier, ne peut adorer qu'à genoux et qui, du haut de son nuage d'or, dédaigne les désirs et les pas* sions de la vie.

Ces abstracteurs de sentimentalisme quintessencié et bête devraient pour être logiques condamner toute espèce de mariage, car enRn si Tunion de Thomme et de la femme est pour celle-ci une déchéance, il est clair que le mieux serait de ne pas déchoir une première fois, dût cette première fois être la seule. En tout cas, si leur logique ne va pas jusquelà, comment du moins peuvent-ils permettre aux veuves de se remarier ? N'est-ce pas là aussi un commencement de promiscuité ?

En fait, il est bien certain que le divorce n'est désirable que comme remède à une situation déplorable dont son absence aggrave les misères. Ceux mêmes qui réclament le plus énergiquement le divorce sont les premiers à recon^ naître qu'il vaudrait infiniment mieux que Ton n^en eût pas besoin. Mais, puisque ce besoin existe et existera tant qu'on n'aura pas découvert le moyen d'assurer la bonne harmonie entre tous les époux, le plus sage et le plus prudent est de le reconnaître au lieu de s'entêter dans d'inadmissibles et ridicules objections.

Au point de vue moral, c'est-à-dire à celui de rutilité sociale, du bonheur individuel et général, il n'y a aucun doute ^urla nécessité du rétablissement du divorce. Que les époux en désaccord s'imposent le supplice de continuer la vie en commun, ou qu'ils aient recours à la séparation de :orpSy la famille n'existe plus au vrai sens du mot. Il n'y en i plus, même dans le premier cas, qu'une apparence grosûère et fausse qui a pour résultat d'exaspérer chez Tun et

chez l'autre des deux époux toutes les répugnances, toutes les haines ; de supprimer le but même de la yie, de déprimer les activités par la tristesse permanente d'une situation sans issue. La porte se trouve dès lors ouverte à tous les vices, à toutes les immoralités, à tous les crimes. S'ils se séparent, les conséquences ne sont pas moins déplorables, surtout si Ton songe qu'une bonne partie des séparations résultent de passions adultères, auxquelles le divorce donnerait le moyen de se légitimer, tandis que la séparation ne fait que les condamner à se perpétuer dans l'immoralité.

La plupart des misères du mariage moderne s'expliquent par l'infériorité morale dans laquelle nos absurdes préjugés tiennent la femme; mais cette explication n'est pas la seule.

Le but social du mariage est la création et Tentretien d'une nouvelle famille. Malheureusement ce n'est pas toujours celui que se proposent les individus en se mariant. Trop souvent il arrive qu'ils subordonnent ce but suprême à des convenances secondaires. Il semblerait qu'avant de contracter une union qui doit durer toute la vie on ne saurait s'entourer de trop de précautions. La plus vulgaire prudence commande à chacun de chercher à bien connaître le caractère, les habitudes, les sentiments, les opinions religieuses, philosophiques^ sociales, de la personne à laquelle il est sur le point d'enchaîner son existence. Il y va pour Tun et l'autre de leur bonheur, et, ce qui n'est pas moins grave, de celui des enfants qui naîtront de ce mariage. Ce n'est pas seulement une question de prudence, c'est une question de devoir, car il est à peu près certain qu'une union mal assortie sera une source de désordres de toutes sortes et peut-être de crimes.

Eh bien, non. Que de gens se marient pour ainsi direaa hasard, sans se connaître, sans s'aimer I Les situations se conviennent, qu'importe que les époux s'accordent? La fille se marie pour être libre (1)^ le garçon, pour palper une dot,

(1) Cette raison est une des plus fréquentes. C*e8t encore une des

OU simplement parce que la figure de la future lui plaît, sans Ebême s'inquiéter de savoir s'il aura de quoi nourrir ses enfants. Â la grâce de Dieu I Gomment s'étonner après cela que tant de mariages tournent mal ? Et cette expérience tant de fois répétée ne sert à personne, pas plus aux parents qu'aux jeunes gens. On peut même dire que dans bon nombre de cas les premiers sont les plus coupables, car ce sont eux surtout qui prônent le mariage, dit de convenance, où l'argent joue le principal et souvent Tunique rôle, et qui n'est, à le bien prendre, qu'une forme de la prostitution. Quand on doit vivre ensemble, au moins faudrait-il s'aimer. L'erreur dans ce cas serait excusable, car l'amour, par nature, se croit toujours éternel.

Il faudrait habituer de bonne heure les jeunes gens à comprendre que le mariage est chose grave. On ne leur en parle presque jamais, si ce n'est quand il est trop tard, lorsque la passion ne permet plus d'écouler les conseils. Gela ne fait pas partie de l'éducation, si ce n'est aux États-Unis. Ghez nous tout ce qui touche aux grands intérêts de la vie réelle est systématiquement laissé de côté. Il semble qu'il y ait une sorte de pudeur à faire savoir aux jeunes filles qu'elles pourront un jour avoir un mari et des enfants, et qu'il serait bon de se préparer aux devoirs qui en résulteront. Notre système d'enseignement public reste tout imprégné de l'esprit monacal des congrégations qui l'ont si longtemps dirigé. Et d'ailleurs comment demander aux religieuses, qui tiennent encore les deux tiers de nos écoles de filles, d'apprendre

coaséqueaces de réducation que nous donaons à nos filles. La morale que nous leur inculquons est si insuffisante que nous n'osons leur laisser aucune liberté, convaincus, et avec raison , qu'elles en abuseraient. De leur côté, elles se fatiguent vite de cette tutelle étroite et ne songent qu'à y échapper. N'ayant pas d'autre issue que le mariage, elles se jettent dans les bras du premier venu et compromettent par ce coup de tête leur vie tout entière. Quant aux parents, ils sont enchantés d'être débarrassés de cette responsabilité, sans se douter que c'est sur eux que doit retomber celle de Uyutes les misères morales qui résultent d'unions ainsi bâclées.

à leurs élèves des devoirs qu'elles ignorent elles-mêmes et qu'elles ont fait vœu de toujours ignorer ? Qu'importe la famille à des gens qui n'en ont pas, et qui, au fond de leur âme, la condamnent comme le principal obstacle au salut?

Parmi les devoirs que comporte le mariage, les uns sont communs aux deux époux, les autres sont spéciaux à chacun d'eux. Cette diversité résulte de celle des fonctions. Ainsi le mari a pour fonction spéciale de gagner par son travail l'argent nécessaire aux dépenses du ménage. Il faut donc qu'il soit actif, laborieux et qu'il ne distraie pas pour ses plaisirs particuliers ce qui doit revenir à la famille. Il ne lui est sans doute pas défendu de prendre quelques distractions qui le reposent de ses fatigues, mais il n'a pas le droit d'imposer aux siens des privations cruelles, comme font tant de misérables qui mangent et boivent au cabaret la plus grande partie de l'argent nécessaire à la subsistance de leur femme et de leurs enfants.

De son côté la femme, chargée du département de l'intérieur, doit s'appliquer à y maintenir l'ordre, la propreté, et à faire le meilleur usage possible de l'argent qui lui est remis par le mari pour subvenir aux besoins de tous. C'est à elle qu'incombe plus spécialement la mission de veiller sur les enfants et de leur donner cette première éducation morale, dont les conséquences se font souvent sentir durant la yie entière. C'est précisément parce que cette fonction est naturellement dévolue à la mère qu'il est si important qu'on s'occupe enfin de réformer l'enseignement qu'on donne aui filles. La femme est souvent une détestable éducatrice, parce que, la plupart du temps, elle a reçu elle-même une détestable éducation.

Je sais bien que le mari peut intervenir dans l'éducation des enfants, mais le plus souvent ses occupations, le retenant au dehors, ne le lui permettent pas. Il lui reste la ressource de faire l'éducation de sa femme, mais la chose n^est jçuènî plus commode. Autant il aurait été facile de Taniener, petite fille, à l'habitude de comprendre les choses au poiot

de vue de Fintérêt le plus général de la société humaine, autant il est difficile d'attaquer aujourd'hui des croyances qui sont surtout des habitudes d'esprit, qui se refusent à la discussion comme étant supérieures à la raison et qui se retranchent obstinément dans le sentiment d'une orgueilleuse infaillibilité. Et puis n'y a-t-il pas danger pour la paix du ménage à engager cette lutte avec les souvenirs de l'enseignement passé, avec les suggestions persistantes du confesseur, des amies, de la mère ? Aussi la plupart des maris y renoncent-ils et abandonnent-ils tristement l'intelligence de leurs enfants à cette corruption, dans le secret espoir que plus tard l'influence des idées supérieures les rejettera dans le courant du progrès social.

Les vertus qui doivent être communes aux deux époux sont l'amour du foyer, la fidélité, la confiance, le respect mutuel^ la tolérance. A quoi bon se marier si Ton ne sait pas vivre chez soi ? La vie commune, la cohabitation, est une des conditions essentielles du mariage. Elle est incompatible avec l'habitude du café, des spectacles, des réunions de plaisir. Rien ne dissout plus certainement la famille que ces besoins de dissipation. Quand le mari a donné ses journées aux nécessités de son travail, s'il va passer le reste au cercle ; si de son côté la femme, pour échapper à cet isolement, les emploie à courir les magasins, à faire des visites, à se promener au bois, et passe ses soirées dans le monde, les enfants restent abandonnés aux soins des domestiques, et les époux, se voyant à peine, finissent par ne plus se connaître. C'est ainsi qu'on pratique la vie de famille dans ce qui s'appelle la haute société. Â l'autre extrémité, le spectacle dans les villes n'est guère plus réjouissant. La plupart du temps, l'homme, dès le matin, s'en va travailler d'un côté, la femme de l'autre. Pendant ce temps les enfants vagabondent dans les rues, où ils reçoivent tous les mauvais exemples. Quand les parents rentrent, ils sont épuisés de fatigue, réduits par cet épuisement à l'impuissance de sentir autre chose que les besoins physiques. Ils mangent et dor-

ment pour recommencer le lendemain la même existence qui les abratit. Les jours de repos, pendant que la femme répare à la hâte dans son ménage les effets de ses négligences forcées de la semaine, le mari, ne sachant que faire dans Tétroit logis, s'en va au cabaret rejoindre les camarades, et quand il rentre mécontent de lui, la tête troublée, les nerfs surexcités par Talcool, il trouve une femme irritée qui lui reproche son intempérance ; la querelle éclate, et parfois ne se borne pas aux gros mots. Quel exemple pour les enfants et quelle existence pour les parents !

Je sais bien qu*il est difficile àThomme de demeurer dans cette chambre, où il ne sait que faire. Je comprends ce besoin furieux de stimulation que lui laisse une nourriture insuffisante à réparer Fusure d'un travail incessant. Il y a là un fait de physiologie, contre lequel ne sauraient prévaloir les indignations déclamatoires des repus contre les dépravations de la classe ouvrière. Je ne blâme pas ; je constate et je déplore que la condition de tant d'hommes soit telle que l'amour et les vertus du foyer lui soient presque impossibles. Ceux qu'on peut blâmer, ce sont les riches, qui ont chez eux toutes les jouissances, et à qui elles ne suffisent pas. Ceuxlà, ce qui les chasse de chez eux, c*est la misère morale et intellectuelle; c'est l'habitude de ne rien faire; c'est l'indifférence pour la famille ; c'est la vanité et le goût invétéré de la dissipation .

On conçoit ce que peut devenir la fidélité dans de pareilles conditions, ainsi que la confiance et le respect mutuels. Gomment pourraient s'aimer et se respecter des époux qui ne songent qu'à échapper à l'ennui de se trouver ensemble, et dont la vie tout entière est une perpétuelle méconnaissance des devoirs de leur condition ? Les scandales qui éclatent chaque jour ne nous apprennent que trop ce que nous en devons penser. Ce genre de vie et cette manière d'entendre le mariage sont un reste des habitudes de cour. C'est un legs du dix-septième et du dix-huitième siècle. L'exemple, comme une maladie contagieuse, a passé de

raristocratie à la haute bourgeoisie. La famille, détruite en haut lieu par Texcès et l'abus de la richesse, minée en bas par les affreuses nécessités de la misère, n'a conservé à peu près son intégrité que dans les classes moyennes. C'est là qu'on trouve encore les vertus domestiques qui résultent du partage rationnel des fonctions et de la réelle égalité du mari et de la femme ; c'est là qu'ils sont véritablement associés à l'édification commune de la famille, à l'éducation des enfants, parce qu'ils n'en sont détournés ni par Texcès des jouissances ni par celui des privations, qui, les unes aussi bien que les autres, engendrent et nourrissent l'égoïsme.

Page 1