LA FAMILLE
siècles, et qui est en contradiction absolue avec la conception démocratique.
Dans la famille antique et jusqu'à la fin du moyen âge, la famille n*est, comme dans la Bible, qu'une prolongation du père (i). Elle s'incarne tout entière en lui, et il en est le représentant unique. Les enfants ne comptent que parce qu'ils continuent le père. Aussi suffit-il pour cela d'un seul fils. L*aîné seul hérite et prend la place du père mort, parce qu*il faut que la famille persiste. Cette manière de comprendre la famille est un fait d'atavisme des plus curieux. Elle nous vient du temps très ancien où dominait le culte des ancêtres, tel qu'il subsiste encore en Chine. Chaque père, en mourant, devenait un dieu protecteur de la famille, qui méritait cette protection par un culte régulier et des offrandes quotidiennes. La famille qui ne se serait pas acquittée de ce devoir aurait trouvé dans le père mort un ennemi au lieu d'un protecteur; el, d'un autre côté, l'homme qui, en mourant, ne laissait derrière lui personne pour lui rendre ce culte devenait une âme errante et méchante, fort dangereuse pour la tribu à laquelle il avait appartenu.
Aussi prenait-on mille précautions pour éviter ces dangers. C'est ce qui explique la coutume de l'adoption, si répandue chez nos pères, et l'usage du lévirat, qui, dans le cas où un homme mourait sans enfant, imposait au frère l'obligation d'épouser sa belle-sœur devenue veuve, afin de procréer un fils au mort, qui, sans cela, eût été abandonné.
Ces usages se sont plus ou moins perdus ou modifiés dans la suite des temps, sous l'influence de croyances religieuses ou d'influences sociales différentes ; mais les esprits imprégnés d'atavisme ont continué à considérer la famille comme
(1) Je laisse de côté le temps où la famille n'est qu'ua troupeau, propriété du père. A plus forte raison, celui où la mère seule connaît Tenfant, qu'elle met au monde sans même se douter qu'il ait un père. Il faut bien croire cependant que cette période a duré longtemps, puisqu'elle a laissé en souvenir dans la société le matriarcat et dans la religion les vierges mères.
Sn LA MORALE .
un groupe dont l*unité est dans le père. Au lieu d'admettre, avec l'esprit moderne, Tautonoraie de l'individu arrivé à Tàge de raison et Tégalité de chacun à Tégard de tous, même du père, ils continuent à considérer celui-ci comme investi d'une sorte de fonction supérieure et quasi divine, qui lui confère le droit de commandement 'suprême sur ses enfants et ne laisse à ceux-ci que des devoirs.
La doctrine moderne arrive à une conclusion diamétralement contraire (1), à savoir que Tenfant, par sa naissance, ne contracte aucun devoir, pas même celui de la reconnaissance, puisque le père qui Ta engendré n'a pas pu avoir Tintention de lui rendre un service personnel. Pour que l'enfant pût être considéré comme Tobjet d'un bienfait personnel et volontaire, il faudrait d'abord qu'il fût existant au moment de la génération, ce qui est une contradiction absolue. Oa peut donc dire que l'homme, en créant un être qui ne lui a pas demandé l'existence, contracte par là même envers lui l'obligation de la lui rendre aussi facile et aussi agréable qu'il est en son pouvoir. S'il remplit consciencieusement ce devoir strict, il est plus que probable que l'enfant, à moins
(1) « L'enfant est le centre et le pivot de la famille. Il Ta toujours été. En fait, toutes les pensées, tous les efforts de la mère, puis du père, ont eu l'enfant pour unique objet. Mais sa faiblesse dissimulait sa puissance. Il a fallu de longs siècles , une force de réflexion lentement acquise, pour établir son droit primordial et supérieur. Dans la famille, comme dans l'organisme social, la transformation graduelle du concept d'autorité a été la mesure du progrès, qui est loin d'être achevé. De même que l'individu a été considéré comme la chose du roi, du gouvernement ou de la cité dont il est membre, de même l'enfant débuta dans la vie par être la chose du père et de la mère , leur bien le plus précieux , certes, leur trésor, mais enfin leur chose. Le père se trouvait investi do droit de l'accepter ou de le rejeter, de Vexposer, de le tuer même, & plus forte raison de le façonner à sa guise, selon son idée du bien, du vrai et du beau. Cette illusion, inévitable au reste, a laissé des traces bien visibles dans nos lois et dans nos moeurs, à côté de dispositions et d'actes qui procèdent du principe contraire.
tt Ce qui fait Ja beauté du vers connu : Uaxima debetur puev