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utilement cette surveillance, sous la responsabilité de chacun de ses membres en face de la collectivité supérieure, de la nation elle-même, représentée par la loi.
Cette intervention de la collectivité heurte, je le sais, le préjugé général, qui veut que Tenfant appartienne spécialement à la famille. Ce préjugé, que l'habitude et Tirréflexion font considérer par tant de gens comme un principe sacrosaint, comme la base même de la société, n'est, à le bien prendre, qu'un reste des temps où les femmes et les enfants appartenaient réellement au mari et au père, comme un troupeau ; c'est une survivance de Tesclavage primitif.
La vérité, c'est que l'enfant, n'étant pas une chose, n'appartient à personne. Il est bon, il est excellent de- le laisser élever par ses parents, surtout dans le mariage monogame, parce qu'il trouve auprès d'eux des soins, des attentions et une affection personnelle que la collectivité ne pourrait guère Jui assurer. Mais le droit des parents ne va pas au delà. Dans tous les cas où l'enfant ne trouve pas auprès de ses parents les avantages spéciaux que nous venons de mentionner, la collectivité a non le droit, mais le devoir de le soustraire à une condition mauvaise pour lui, contraire à son droit individuel et de veiller elle-même à son éducation. Ce devoir, il faut le dire hautement, la collectivité y manque avec une impudence extraordinaire. Elle ne craint pas même de déclarer hautement qu'elle y manque volontairement,' précisément pour que le spectacle de la misère où elle entretient les enfants assistés décourage les parents qui pourraient être tentés de lui confier les leurs.
C'est le contraire qui devrait être le vrai, si l'on comprenait bien le droit de l'enfant, qui est d'être aussi heureux que possible. Mais nos gouvernants sont rarement des philosophes ; ils n'ont pas d'opinion personnelle sur la question, et, grâce à cette indifférence, ce qui domine au fond de tout cela, c'est une misérable, une honteuse question d'économie. On aime mieux laisser l'enfant se dépraver physiquement et moralement au spectacle et au contact des misères physiques
et morales de ses parents que de dépenser quelques centaines de francs pour lui assurer le développement qui seul peut en faire un citoyen utile.
Cette économie honteuse est de plus illusoire, puisque alors il faut le plus souvent nourrir la famille qui aurait pu se suffire, si la collectivité se fût chargée de l'enfant; sans compter les pertes sèches qui résultent pour la société de la disparilion prématurée de la multitude des enfants qui meurent de misère avant que leur travail ait pu la faire rentrer dans les frais de leur élevage; sans compter surtout les énormes dépenses de police, de gendarmes, de prisons, de tribunaux qu'entraîne la démoralisation trop ordinaire d'une partie de ceux qui dépassent l'enfance; sans compter enfin les progrès que pourrait réaliser rapidement une société qui fournirait à tous les germes intellectuels qu'elle produit les moyens de se développer, au lieu de les laisser s'atrophier ou périr, faute de culture et d'exercice.
La culture de Tenfant et le développement de ses facultés physiques et morales, là est en effet le point essentiel qui s'impose dans la question du mariage et de la famille.
Il y a en ceci un point très important et dont la' considération devrait faire réfléchir les partisans du pouvoir absolu des parents, c'est que, si ce pouvoir peut s'exercer sans dommage moral apparent pour l'enfant et pour la société dans les temps et dans les pays où les idées se modifient très lentement, et oïl, par conséquent, règne entre tous les membres de la collectivité une concorde intellectuelle qui s'explique par la soumission égale de tous aux mêmes préjugés et aux mêmes pratiques, il en est tout autrement là où la rapidité de l'évolution intellectuelle, dans les choses qui touchent à la religion et à l'organisation politique et sociale de la collectivité, met aux prises les intérêts du passé et ceux de Tavenir, les droits acquis qui résultent des idées antérieures et les droits nouveaux qu'engendre une observation plus attentive des conséquences des institutions présentes. Alors la lutte s'établit fatalement entre deux courants d'opinions contra-
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dictoîres et inconciliables. L'une est celle des heureux du jour, des privilégiés, de ceux qui trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, puisque ce monde leur a donné la richesse et la puissance. Pour ceuxlà il n'y a pas de progrès désirable, si ce n'est dans l'accroissement de leurs privilèges. L'intérêt général pour eux n'est autre que l'intérêt spécial de la catégorie, de l'opinion, de la classe à laquelle ils appartiennent; et, par un phénomène infiniment plus fréquent qu'on ne le croit, ils arrivent pour la plupart à considérer très sincèrement cette identification comme la mesure absolue du progrès social. L'intérêt de leur égoïsme finit par devenir à leurs yeux une religion, un dogme, qui ferme leur intelligence à toute autre considération, et s'ils subissent quelque désagrément, s'ils s'exposent à quelque péril pour défendre ce prétendu dogme, ils restent absolument convaincus qu'ils sont des héros d'abnégation, des martyrs du droit et de Tutilité sociale.
L'autre, l'opinion contraire, qui se forme lentement, parce qu'il faut aux malheureux de longs siècles de souffrance et une instruction qui leur manque généralement, pour qu'ils se décident à se croire les égaux des tyrans qu'ils ont l'habitude de craindre et de respecter, c'est celle de ceux qui se demandent s'il est bien vrai que les institutions les plus morales et les plus utiles à la société sont celles dont l'effet se manifeste par la fatalité de la misère pour le plus grand nombre, par l'annihilation presque inévitable de la grande majorité des intelligences, par la subordination de ceux qui travaillent actuellement aux fils de ceux qui ont peutêtre travaillé autrefois (i\ et dont la plupart profitent de
(1) Les personnes qui connaissent Thistoire comprendront que cette expression est un euphémisme. Il est vrai que, parmi les familles riches, il y en a un certain nombre qui doivent leur richesse au travail de leurs pères ou de leurs grands-pères. Mais combien n'en pourrait-on pas citer qui ont conquis leur fortune par le brigandage, par le vol, par la prostitution, par la faveur royale, par l'exploitation [effrontée du travail d'autrui ! Tout le monde a lu le
%%i LA MORALE.
cette situation pour ne rien faire et trouvent moyen de s'enrichir de cette oisiveté ! Us ne peuvent arriver à comprendre les beautés d'une organisation sociale qui permet que ceux qui travaillent effectivement à accroître la richesse sociale aient à peine de quoi ne pas mourir de faim, tandis que les agioteurs, les tripoteurs d'affaires, toute cette tourbe qui vit de spéculations et de jeux de bourse sans ajouter un ceiitime à la fortune publique, peuvent se donner toutes les joies, tous les plaisirs et jeter l'argent sans compter. Gomment enfin ne pas s'étonner que dans une société bien organisée les agents de production gagnent moins que les agents de circulation, que la puissance appartienne à la richesse plus qu'à l'intelligence, et que l'État se fasse le très humble serviteur d'un clergé dont la fonction unique est d'entretenir la population dans un abêtissement chronique et incurable ?
Dans une société ainsi divisée entre une minorité de privilégiés et une immense majorité de subordonnés qui commenceilt à comprendre et à réclamer leurs droits d'hommes et de citoyens, n'est-il pas manifeste que le plus grand effort des hommes instruits et intelligents devrait être de faire comprendre, d'une part à ceux qui souffrent de l'étal de choses actuel qu'il est absurde de s'imaginer que les institutions et les habitudes sociales puissent se transformer d'un coup de baguette ; et d'autre part aux privilégiés que leur devoir et leur intérêt sont de travailler de toutes leurs forces à faire disparaître de la collectivité où ils vivent les horribles inégalités qui résultent de la misère et de l'infériorité intellectuelle ? N'est'il pas évident que l'entêtement des classes qui s'appellent dirigeantes à diriger la société toujours dans
fameux morceaa de Paul-Louis Courier sur rorigine des fortunes de cour. C'est grâce à la multitude et à robstination égoïste de ces parasites inconscients qu'il est difficile d'espérer que la solution de la question sociale puisse se produire sans de terribles bouleversements. Cette race de mendiants enrichis ne veut admettre aucun progrès, sachant bien que le premier de tous serait celui qui imposerait à chaque membre de la société Tobligation de rendre en services au moins l'équivalent de ce qu'il consomme.