‹ La moraleChapitre 62 sur 71 · LA. FAMILLE. 8B · texte numérisé non relu

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le moitié sens, c'est-à-dire dans le sens des intérêts apparents du plus petit nombre, aura pour conséquence inévitable la perpétuité des haines, des guerres civiles et des massacres jusqu'au jour où les prolétaires s'empareront à leur tour de la direction sociale, comme Ta fait au douzième siècle et au dix-huitième cette bourgeoisie qui oublie ses origines révolutionnaires?

Cette conclusion est certaine, fatale, inévitable, si ceux qu'elle menace s'obstinent à élever leurs enfants dans la préoccupation exclusive de leurs égoïsmes de caste, dans l'ignorance de ce qui constitue la légitimité du droit, dans la haine de ceux de leurs concitoyens qui commencent à s'irriter de voir leurs adversaires employer surtout à la protection de leurs privilèges la puissance sociale qui leur est confiée pour la défense des intérêts généraux.

Il y a là un problème d'une importance capitale, et qui appelle surtout en ce moment la réflexion des esprits dégagés des préjugés traditionnels. Est-il bien vraiment incontestable que la société ne saurait prétendre au droit d'empêcher une catégorie de citoyens de travailler à sa propre ruine, en mettant de parti pris obstacle à l'évolution nécessaire de la collectivité? Est-il absolument certain que le droit paternel aille jusqu'à faire des enfants de la bourgeoisie des ennemis du progrès social, des adversaires résolus de la liberté, de l'égalité, de la solidarité, des fauteurs incorrigibles de guerres civiles ?

Pour moi, je ne le crois pas. Quelles que puissent être les difficultés et les inconvénients de l'ingérence sociale dans les choses de la famille, je suis convaincu que la collectivité a le droit de défendre son droit et ses intérêts même contre les hautaines réclamations de l'autorité paternelle, et que l'on n'a pas plus le droit d'enseigner aux enfants la haine des institutions nationales qu'on n*a celui de leur apprendre à préférer le vol au travail.

Et d'ailleurs il ne s'agit pas seulement ici du droit social, il s'agit également du droit de l'enfant, auquel le père ne

doit pas imposer des préjugés, dont le résultat certain ne peut être que d'arrêter son développement social. Nous avons sous les yeux un déplorable exemple de ce que peut faire Tentêtement d'une classe dépossédée à élever ses enfants dans la haine des institutions existantes.

La noblesse qui, pendant tant de siècles, s'est trouvée, avec le clergé, presque seule en possession de toutes les fonctions élevées et lucratives, n'a pas pu pardonner à la Révolution d'avoir proclamé Tégalité des droits. Elle n'a pas pu se résigner à Tidée de voir le mérite contre-balaneer et même parfois primer la naissance. Elle s'est retirée du mouvement et de la vie sociale, elle s'est tenue à l'écart, impuissante et boudeuse. Elle a imposé à ses enfants l'exemple et l'enseignement de cette inaction égoïste et criminelle, et nous avons vu toute une série de générations corrompues par l'oisiveté se préoccuper uniquement de plaisirs imbéciles ou honteux et des moyens de pourvoir, sans travailler, aux dépenses qu'entraîne un pareil genre de vie. Inutiles à ellesmêmes, funestes à la patrie, elles n'ont eu d'autre rôle que celui de donner des exemples déplorables aux fils de la bourgeoisie, qui se sont empressés d'imiter leurs désordres, leurs sottises, leur dédain du travail, sans lequel ils ne seraient rien, et de toute idée générale, qui entraînerait fatalement la condamnation de leur inutilité, de leurs vices et de leur ridicule présomption.

Parmi ceux-là, combien y en a-t-il qui, avec une autre éducation, auraient pu faire des citoyens utiles, des hommes intelligents? Et même parmi les plus corrompus, parmi ceux qui semblent le mieux s'accommoder de cette existence honteuse, combien n'en pourrait-on pas trouver qui, à certains moments, prennent conscience de ce qu'il y a pour eux d'humiliant dans le rôle qu'ils jouent, et qui, au fond du cœur, reprochent à leurs parents de le leur avoir imposé en leur transmettant des préjugés antisociaux ? Que de fois j'en ai entendu dire pour s'excuser : « Que voulez-Tous? c'est ainsi qu'on nous a élevés. Il est trop tard pour prendre une

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autre route. Croyez-vous d'ailleurs qu'il soit bien facile de rompre eu visière à nos familles, à nos amis qui ont les mêmes préjugés? Sans doute il vaudrait mieux et pour la patrie et pour nous qu'on nous ait fait comprendre qu'un parti vaincu dans une lutte civile ne cesse pas pour cela d*avoir des devoirs envers ses concitoyens, et qu'il est absurde de ne vouloir servir sa patrie qu'à la condition qu'elle vous accordera des droits supérieurs à ceux de tous les autres . Mais nos pères entendaient la chose autrement. Ils se considéraient comme les maîtres-nés du pays ; en perdant cette prépondérance, ils se sont crus dégagés de tout devoir envers les concitoyens qui la leur enlevaient, et ils nous ont habitués ainsi qu'eux-mêmes à considérer comme une spoliation cette restitution du droit égal pour tous. »

Voici le point de vue auquel on doit se placer. Les parents qui n'ont pas le droit de frapper leurs enfants, de les maltraiter, de les mettre hors d'état de tenir leur place dans la concurrence sociale, n'ont pas davantage celui de les condamner à l'inaction et à tous les vices qui en sont la suite nécessaire. Tout le monde admettra ce principe, si l'on s'applique sérieusement à faire comprendre aux enfants que le droit naturel est le même pour tous, que le devoir de la société est de garantir à tous cette égalité, et que les seules différences légitimes qui puissent se produire dans les conditions sociales sont celles qui proviennent de Tinégalité des services rendus. Là est la règle unique, le mètre fondamental. Toute inégalité qui tient à une autre cause est par là même injuste, c'est-à-dire contraire au droit que toute société qui a le sentiment de son véritable intérêt a pour premier devoir de maintenir intact et de défendre contre toute atteinte.

Quand ceux qui ont la direction de l'enseignement voudront bien se donner la peine de lui donner un sens moral, il leur sera facile de faire pénétrer ce principe dans l'esprit des générations futures. Il est d'une évidence suffisante pour qu'il ne puisse y avoir de contestation à cet égard ; quand on

Taura répété assez souvent pour en faire un axiome de droit social, il s'imposera à renseignement des familles comme s'impose aujourd'hui au droit paternel le devoir absolu de nourrir Fenfant.

On pourrait comprendre à la rigueur que des parents pussent réclamer avec une certaine apparence le droit de diriger seiils la conscience religieuse et politique de leurs enfants, s'ils commençaient par prendre eux-mêmes la peine de s'assurer, par des études sérieuses et personnelles, que les croyances qu'ils professent ne sont pas de grossiers préjugés. Mais pas du tout. Ces mêmes hommes, si pleins de passion et de fureur contre les efiforts que fait l'État républicain pour prévenir les luttes futures en supprimant les causes les plus ordinaires de division, ne se donnent pas même la peine d*examiner les doctrines qu'ils imposent à la vie de leurs enfants ! Non seulement ils ne cherchent pas à s'assurer qu'elles sont vraies, mais ils ne les croient pas même vraies, puisque leur conduite personnelle est le plus souvent en opposition formelle avec les croyances qu'ils invoquent. Parmi tous ces catholiques intolérants, combien y en a-t-il qui sachent seulement en quoi consiste leur religion? Combien qui aient seulement lu l'Evangile I Et ce sont ces gens-là qui prennent des airs de martyrs parce qu'on ose dire qu'il pourrait bien se faire que l'État eût, au nom de l'intérêt général et du droit des enfants eux-mêmes, celui d'empêcher les ennemis de la république d'élever leurs fils dans la même ignorance que leurs pères et d'en faire des instruments de guerre civile et les artisans de leur propre malheur, en les tenant, de propos délibéré, en dehors du mouvement d'idées que produit la concordance de toutes les sciences contemporaines !

En réalité le* père n'a pas plus le droit de déformer et d'obscurcir l'intelligence de ses enfants en lui infligeant la contagion de ses préjugé? antisociaux qu'il n'a celui de déformer et d'affaiblir son corps en le condamnant à la contagion des maladies corporelles.

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Cela nous amène à une autre observation d'une portée moins générale, mais qui mérite cependant d'attirer Tatten^ lion du moraliste. Je veux parler de Tétrange indifférence dont font preuve et la société et les individus à Tégard du droit qu'ont les enfants de se bien porter et du devoir qui s'impose aux parents de tout faire pour leur assurer une bonne constitution et une bonne santé. La plupart des pai*ents s*inquiètent fort peu d'bygiène, et Ton peut bien dire que la moitié au moins de ceux des enfants qui meurent de maladie et d'accident périssent par la faute de leurs parents. Mais ce qui est absolument incroyable, c'est que les familles mêmes qui prennent tant de précautions et s'imposent tant de recherches et de vérifications pour être bien sûres que la fortune des conjoints pourra nourrir les enfants, ne s'inquiètent pas le moins du monde de savoir si les jeunes gens à marier n'ont pas telle ou telle maladie ou infirmité qui puisse se communiquer à leur descendance. Il est vraiment bien étrange que des gens scrofuleux, rachi tiques, phtisi* ques, syphilitiques, hystériques, épileptiques, etc., etc., se croient le droit de condamner à une existence misérable de malheureux enfants voués à une hérédité inéluctable. Je conçois tout ce qu'il y a de tristesse dans la vie d'un malheureux qui se voit privé des joies de la famille parce qu'il a le malheur d'être atteint d'une maladie incurable et héréditaire. Je confesse que rien ne saurait être plus douloureux que cet isolement ; je connais toutes les raisons de sentiment qui peuvent être alléguées en pareille circonstance; mais il n'y a pas de sentiment qui doive prévaloir contre le droit. Or nul n'a le droit de condamner, pour son plaisir, toute une série de générations aux maladies et aux infirmités physiques ou morales qui résultent fatalement d'une hérédité malsaine.

Et, d'ailleurs, quelles joies de famille peut éprouver un homme qui voit ses enfants infirmes ou malades et qui se dit que c'est à lui, à son égoïsme qu'ils doivent leurs souffrances ? Les raisons de sentiment n'ont donc pas même ici

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leur place, puisqu'au lieu du bonheur qu'on cherche dans de pareilles unions, on n'y trouve que la douleur et le remords. Il n'y a que des misérables et des scélérats qui puissent échapper à ces tortures morales en considérant les pauvres enfants qu'ils ont condamnés sciemment à toutes les misères et à toutes les infériorités.

Est-ce une raison pour que la loi ait le droit d'intervenir et de prohiber de semblables unions? Je n'en doute pas, pour mon compte, la raison d'être de la société étant surtout de faire servir sa puissance à la protection de ceux qui ne peuvent se défendre eux-mêmes. Je ne pense pas que personne puisse nier que c'est là du moins une de ses fonctions principales.

Mais si cette fonction est réelle, la société ne manquet-elle pas encore à un de ses devoirs essentiels en abandonnant, comme elle le fait, les enfants aux caprices de la famille? Qu'est-ce que le préjugé de la toute-puissance paternelle, sinon une survivance des temps sauvages oit la notion du droit n'existait pas encore, et où l'enfant, comme la femme, était la propriété, la chose du père, c'est-à-dire du maître, du plus fort? On a bien voulu restreindre ce droit sauvage ; le père ne peut plus vendre ni tuer son enfant, légalement du moins ; mais à cela près quel est chez nous ' le sort des enfants quand ils ont le malheur, comme il arrive trop souvent^ d'appartenir à des brutes qui ne voient en eux que des charges tant qu'ils ne sont pas en état de travailler, et qui les exploitent impudemment en les écrasant de besognes au-dessus de leurs forces, dès qu'ils les voient en âge de faire quelque chose? A qui peuvent-ils avoir recours contre ces exploiteurs domestiques, dont les exigences usent et brisent à jamais ces faibles corps, les arrêtent dans leur développement et les rendent dès lors incapables de gagner plus tard leur vie?

Pour que la société intervienne, il faut que la brutalité paternelle fasse scandale, qu'elle soulève Tindignation publique, c'est-à-dire que le mal soit le plus souvent irrémé-

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diable. II y a une loi qui défend de maltraiter les animaux ; il existe une société organisée tout exprès pour assurer Tap* plication de la loi. Les enfants n'ont à compter que sur le hasard et encore faut-il que les sévices soient d'une gravité exceptionnelle ; sans quoi le père peut toujours dire : « De quoi vous mêlez-vous ? »

Pourquoi tant d'indifférence pour les enfants, quand on a tant de compassion pour les chevaux? Pourquoi? Par respect pour la famille, pour le principe qui fait partie de la trilogie consacrée : la religion, la famille, la propriété. Oui, nos législateurs et nos juges s'imaginent sérieusement qu'ils font preuve de respect envers la famille en permettant aux parents de fouler aux pieds tous leurs devoirs et de violer tous les droits de leurs enfants. Us ne voient pas, ils ne comprennent pas que, s'il y a quelque chose qui puisse détruire le respect de la famille, c'est surtout cet abandon des faibles aux mains d'êtres grossiers et violents qui n'ont pas la plus lointaine conscience des devoirs que leur impose leur titre de père, et qui ne conçoivent Tautorité paternelle que sous la forme de rebuffades et de mauvais traitements. Habitués à se satisfaire d'apparences et de formules vides, ils ne soup* çonnent pas que cette manière de protéger la famille, en en tolérant tous les abus, a précisément pour effet de la ruiner dans l'esprit de cette multitude d'enfants qui n'en connaissent que le despotisme et les brutalités. Ils sacrifient le fond à^la forme, la réalité au préjugé; et nous espérons bien que, dans un avenir prochain, des esprits moins timorés et plus Jogiques arriveront à se pénétrer de l'idée qu'il n'y a en somme rien que de juste et de légitime à protéger l'enfance opprimée, même contre la famille, puisque cette protection n'aura à s'exercer que contre les familles qui manqueront a.ux devoirs dont l'accomplissement seul fait la famille respectable.

Ici se présente une difficulté. « Soit, dira-t-on. Admettons qtxe la loi intervienne entre les enfants et les parents. Qu'en xésultera-t-il ? Voici un père qui maltraite son enfant. Vous

le puaissez. S'il est riehe, vous pouvez le frapper d'une forte ameade ou ]e condamner à la prison, pour un nombre de jours plus ou moins considérable ; car si la peine est légère, elle sera inefficace. Mais s'il est pauvre, l'amende ou la prison le mettront hors d'état de nourrir sa familie, et l'enfant que vous voulez protéger souffrira de votre loi autant et peut-être plus que son père lui-même. »

Peut-être, mais en tout cas l'existence seule de la loi, si on l'appliquait sérieusement, retiendrait un certain nombre de ceux qui sans elle s'abandonnent aux violences de leur caractère. Il y aurait donc de ce côté un avantage qui compenserait, et au delà, les inconvénients qu'elle pourrait produire d'un autre côté.

Mais ce n'est pas tout. Cette intervention de la société entraînerait évidemment la création de maisons d'asile où les enfants maltraités seraient nourris et instruits aux frais des familles quand les familles en auraient les moyens. Quant aux autres, elles devraient participer à ces dépenses dans la proportion de leurs facultés. Celles qui n'auraient rien seraient naturellement exemptes de cette participation. Sans doute il pourra se faire et il se fera qu'un certain nombre de familles ne voient dans cette loi qu'un moyen de se débarrasser en faveur de l'État de l'ennui d'élever leurs enfants. Mais ce nombre ne sera pas aussi élevé qu'on peut se l'imaginer, si les pénalités édictées par la loi sont intelligemment combinées. D'ailleurs il faut bien comprendre que, s'il se trouve des familles assez dénuées de sens moral ou assez misérables pour tenir à se décharger sur l'État, même au prix de peines sévères, du soin de nourrir leurs enfants, ces enfants ne pourraient y trouver qu'une existence misérable et de déplorables exemples. Dans ce cas, et pour eux et pour la société, il est à désirer qu'ils soient enlevés à un milieu corrupteur dont il ne peut sortir que des êtres malfaisants ou du moins peu utiles. En les prenant à sa charge la société les sauve de la misère physique et morale, et se sauve elle-même à la fois et des atteintes du crime, telles que

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ies vols et les meurtres, et des dépenses nécessaires pour mettre les criminels dans Timpossibilité de nuire. Entre des frais d'école et des frais de prison, comment hésiter? Les frais de prison, auxquels il faut ajouter tous ceux qu'elle entraîne, police, tribunaux, etc., représentent pour la société des pertes sèches, sans compensation d'aucune sorte ; les frais d'école, si l'on sait en comprendre l'utilité et ne pas lésiner, sont des dépenses doublement productives, puisque d'un côté elles suppriment les frais de prison et de l'autre produisent des citoyens intelligents et utiles. Tandis que les malheureux corrompus par la misère, par l'ignorance, par l'exemple, sont pour la société des parasites redoutables, qui vivent aux dépens du travail des autres, il peut suffire, pour enrichir un pays, d'une découverte, d'une idée trouvée par un de ces hommes qui, sans l'appui intelligent de la société, seraient peut-être devenus les ennemis et le fléau de leurs concitoyens.

Là est le critérium absolu. Si l'intervention de la société pour protéger Tenfant contre l'ignorance, la dépravation ou le despotisme de la famille doit, comme il nous paraît manifeste, ne produire que des avantages pour l'enfant et pour la société elle-même, il n'y a pas d'hésitation possible : la société doit intervenir, dût-elle pour cela être forcée de renoncer à cette absurde centralisation qui entraîne tant de frais inutiles, de diminuer le nombre des fonctionnaires qu'elle entretient dans une majestueuse oisiveté, et de supprimer les dépenses de toutes sortes qu'elle fait sous prétexte de tenir dans sa main un clergé qui se moque d'elle et de ses illusions.

Qu'on nous dise du moins à quoi lui sert le vieux préjugé du despotisme familial; que lui rapporte-t-il ? quel avantage y trouvent et la société et les enfants et les pères euxmêmes?

Il faut reconnaître du reste que ce vieux fétiche est bien bas. Depuis quelques années, par une évolution singulièrement rapide, il s'est produit dans la pratique un change-

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ment qui étonne beaucoup d'observateurs et les alarme, non sans raison du reste. Il est certain que le mouvement s'est opéré si vite qu'il nous a surpris et ne nous a pas laissé le temps de remplacer l'antique formule superstitieuse de la tradition, par une formule nouvelle mieux appropriée aux besoins et aux tendances des sociétés nouvelles.

Dans un grand nombre de familles on commence à entrevoir que Tenfant a droit à des égards dont on n'avait aucune idée il y a un demi-siècle. On ne peut sans doute Tabandonner à lui-même, à cause des périls oh le jetterait son ignorance de toutes choses ; mais cette direction ne prend plus nécessairement la forme autoritaire et despotique qu'elle prenait autrefois. Les conseils, les avertissements remplacent les ordres et les châtiments corporels.

Cette méthode est excellente en principe, mais il faut bien avouer que dans la pratique elle présente certains dangers, parce qu'elle exige de la part de ceux qui l'appliquent une patience et une sagacité qui souvent leur manquent d'autant plus qu'ils ont eux-mêmes été élevés suivant une méthode toute contraire. La vieille discipline paternelle se relâche, et nous y applaudissons de toutes nos forces, mais la discipline nouvelle s'applique un peu au hasard, et cela produit des inconvénients qui peuvent devenir graves.

C'est le péril de toutes les époques de transition. D est certain qu'en ce moment la génération qui s'élève étonne et choque un peu la génération précédente par certaines manières d'agir qui marquent un relâchement moral et une grossièreté d'allures qu'il importe de ne pas confondre avec l'indépendance d'esprit, comme paraissent le croire aujourd'hui les jeunes gens et les enfants. La politesse et l'aménité dans les manières, qui était un des caractères de la nation française, et qui charmait si fort Henri Heine à son premier voyage à Paris, tendent à disparaître complètement et sont remplacées par un sans-façon qui frise la brutahté et semble indiquer la ferme résolution de ne plus se gêner en rien pour les autres.

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