LÀ FAMILLE
Voilà pour la forme. Le fond n'est pas meilleur. Le sens moral s'oblitère de jour en jour, et la jeunesse se corrompt, faute de principes. Aussi les ennemis de la république s'empressent-ils de profiter de Favantage apparent que nous leur donnons sur nous, par Tindifférence avec laquelle nous regardons s'étendre cette gangrène. Ils ne manquent pas d'attribuer ces conséquences aux principes démocratiques, à la philosophie matérialiste, à tout ce qui distingue la république de la monarchie.
Ils pourraient avoir raison si réellement on enseignait dans les écoles et dans les lycées les principes démocratiques et la philosophie matérialiste. Mais c'est que précisément on ne fait rien de semblable, et c'est justement là qu'est la cause du mal.
On a plus ou moins réellement supprimé l'enseignement religieux, mais on ne l'a remplacé par rien de sérieux — car je refuse de prendre au sérieux les manuels plus ou moins gangrenés d'éclectisme qu'on a mis entre les mains des enfants. — On leur a, par conséquent, enlevé le grand ressort de l'éducation religieuse, la crainte du gendarme universel et omnipotent, qui du haut du ciel veillait sur leur conscience. Mais, en supprimant l'éducation sentimentale, on n'a pas su lui substituer l'éducation rationnelle. On n'a pas compris que, du jour où l'on renonçait à conduire les enfants par la terreur des châtiments dans la vie et dans la mort, il fallait nécessairement substituer aux doctrines mystiques une doctrine positive, intelligible, démontrable, saisissable pour l'intelligence, comme l'est la vraie doctrine matérialiste. Ou ne l'a pas fait, non parce [que l'on n'a pas osé, mais parce que, en réalité, les hommes chargés de la direction de l'enseignement n'ont pour eux-mêmes aucune doctrine précise. Le résultat d'un pareil état de choses ne
Emvait manquer d'être déplorable.
Nos enfants n'ont plus les croyances des générations anrieures, mais ils n'ont pas davantage celles qui résultent ) la science nouvelle ; c'est-à-dire qu'ils n'ont de croyances
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d'aucune sorte. Us vont donc à l'aventure, sans autre point de repère que les lueurs changeantes et trompeuses de Tégoïsme immédiat.
C'est une situation terrible qui devrait préoccuper nos hommes d'État, mais dont ils ne se doutent même pas. Et comment pourraient-ils s^en inquiéter, puisqu'ils sont euimêmes dans une situation morale analogue ? Il est de mode aujourd'hui dans le monde de la politique de sacrifier tous les principes à de prétendues opportunités du moment qui fuient les unes après les autres sans laisser de résultats sérieux.
On ne sortira de cette situation que le jour où la direction des affaires tombera entre les mains d'hommes assez intelligents pour comprendre la gravité du mal, et assez courageux pour appliquer résolument le seul remède possible, par l'enseignement dans toutes les écoles de la science vraie, telle qu'elle ressort des observations de tous les savants dégagés des vieilles superstitions religieuses et métaphysiques. Alors seulement on pourra agir efficacement sur l'esprit des enfants par des démonstrations précises et facilement intelligibles. Car c'est là le caractère et le privilège de la science fondée sur l'observation d'être accessible à toutes les intelligences et de s'imposer par la simplicité et Tévidence à tous les esprits, tandis que le mysticisme nuageux de la science gâtée et faussée par l'immixtion de la théologie et de la métaphysique rebute et déroute presque fatalement les intelligences droites et amies de la lumière.
C'est précisément pour cela que souvent l'enseignement du catéchisme et du spiritualisme universitaire a si peu de prise sur les consciences et si peu d'action sur la conduite. Pour la plupart de ceux qui le reçoivent, il reste à l'état de ieçon apprise par cœur, il charge la mémoire sans s'imposer à la réflexion. C'est une lettre morte que l'éloquence sophistique des prêtres et des universitaires peut présenter sous une forme plus ou moins habile et élégante, mais que nul ne peut vivifier au point de lui rendre, sur les esprits affinés par
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la discussion, rinfluence qu'elle a pu exercer autrefois sur des intelligences obscurcies par le mysticisme et affaissées par rhabitude de l'autorité.
Les impératifs catégoriques, sous quelque forme qu'on les présente, cri spontané de la conscience ou volonté divine, ne sont plus de mise aujourd'hui, avec leurs explications vagues, leurs origines nuageuses et leurs sanctions hypothétiques. Il faut qu'on apprenne aux enfants que la morale n'est autre chose qu'une hygiène intellectuelle ; qu'elle ressort des besoins mêmes de la nature animale et des nécessités sociales ; qu'elle suit exactement la progression de l'évolution humaine et apparaît comme une manifestation essentielle du progrès intellectuel, qui consiste spécialement à concevoir de mieux en mieux les rapports des choses et des êtres ; que par là elle est pour les individus et pour les sociétés une condition indispensable de force et de durée et que, par conséquent, elle se confond pratiquement avec l'utilité sociale scientifiquement démontrée. La morale de la solidarité n'est donc en somme qu'un égoïsme raffiné, élevé au plus haut degré d'intelligence, de même que l'égoïsme brutal et rudimentaire des êtres et des sociétés en enfance est une morale imbécile et funeste. Tout cela est facile à prouver par des faits et des exemples et peut, par conséquent, être compris même par les jeunes enfants. Il suffit de la leur mettre sous les yeux dans un enseignement approprié. C'est malheureusement ce qu'on ne fait pas, même dans les écoles de Paris, où l'on n'ose pas rompre résolument avec les rengaines ordinaires et officielles. On verra dans quelques années ce qu'aura produit ce système bâtard et inintelligent.
La morale telle que nous la comprenons n'est, avonsnous dit, qu'un égoïsme raffiné et élevé au plus haut degré intellectuel. La conclusion qui ressort de cette définition, c'est que le soin principal de l'éducateur doit être d'affiner et d'élever l'intelligence des enfants à un degré suffisant pour qu'ils le puissent comprendre. L'homme et l'enfant
obéissent avec une égale docilité aux prescriptions dont ih comprennent bien Futilité. Le tout est donc de les mettre et état de discerner nettement où est]leur intérêt véritable et i ne pas le sacrifier aux apparences trompeuses de la passion et de la jouissance immédiate.