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L'ÉDUCATION DES ENFANTS. — ÉDUCATION PHYSIQUE

On peut dire que réducation des enfants est le point culminant de la morale pratique. Elle en comprend et en résume toutes les notions; elle exige pour son application le développement le plus complet de Tintelligence. Aussi la fonction de l'éducateur, c'est-à-dire, dans notre civilisation^ du père et de la mère, est-elle la plus noble et la plus utile des fonctions.

. Nous n'entrerons pas dans le détail qu'exigerait le développement d'une pareille question, parce que l'espace qui nous reste n'y suffirait pas, et que d'ailleurs elle doit être traitée directement dans un volume spécial de cette collection par notre ami et collaborateur Issaurat.

Pour plus de clarté nous passerons successivement en revue les trois aspects principaux de la question : éducation physique; éducation intellectuelle; éducation morale.

Mens sana m corpore sano, disaient les anciens ; et cet adage résume assez bien le but de l'éducation. Malheureusement ceux mêmes qui s'accordent sur les mots sont loin de s'entendre sur le sens qu'il faut leur attribuer. C'est là le mal de toutes les propositions générales.

L'école dominante^ qui est l'école ascétique, est convaincue que l'éducation doit avoir pour but d'endurcir le corps de l'enfant contre toutes les souffrances, tout en assouplissant son intelligence et son caractère par l'habitude d'accepter sur parole toutes les affirmations et d'obéir docilement à toutes les injonctions. Pour les éducateurs de cette école, ce monde étant « une vallée de larmes » et la vie « une suite d'épreuves », il importe avant tout de préparer

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Tenfant aux souffrances qui rattendent, en s'applîquant à lui rendre Tenfance aussi douloureuse que pourra l'être le reste de sa vie. Heureux ceux qui pleurent ! Malheur à ceux qui rient!

Cette doctrine est parfaitement logique dans la donnée des religions, dont les dieux ne se plaisent jamais qu'aui souffrances de leurs créatures. Ces religions sont celles qui ont existé dans toute l'antiquité, et ce caractère de férocité s'explique par les misères mêmes qui s'imposaient à l'existence de la primitive humanité. Cette tradition avait été si fortement enracinée dans Tesprit des hommes par une longue série de siècles douloureux, que nous la retrouvons dominante encore chez des peuples tels que les Grecs et les Romains^ où les progrès de la civilisation, des arts et de la science avaient pourtant déjà singulièrement amélioré les conditions de la vie humaine.

C'est d'après elle que se sont formées et la philosophie du stoïcisme et la religion du christianisme. Le dieu des chrétiens est si directement calqué sur les anciennes divinités sauvages, que, pour racheter la faute d'Adam et d'Èfe, il lui faut un crime mille fois plus effroyable. L'humanité, condamnée au supplice éternel parce que le premier couple a mangé une pomme, ne peut être rachetée que par la perpétration de ce qui doit être à ses yeux le plus affreux de tous les forfaits, un déicide (1).

(1) Il n*y a rien de plus curieux et de plus instructif à analyser que le mythe fondamental du christianisme. Le sacrifice, dans les religions antiques , n*est qu'un don en échange duquel le dieu accorde sa protection. Donnant donnant. L'homme se dépouille de ce qu'il a de plus précieux et achète ainsi la faveur divine. C'est ainsi qu'on sacrifiait des bceufs, des chevaux, des enfants. Plus était précieux Tohjet sacrifié, plus le sacrifice était méritoire. On comprend quel devait être, dans cette donnée, le mérite d'un sacrifice où l'on immolerait un dieu. De là la puissance inépuisahle du sacrifice de Jésus, fils de lahvé. Aussi lahvé, en considération de ce sacrifice, pardonne-tril à l'humanité ses péchés. Mais, d'un autre côté, par une contradiction singulière, ce sacrifice si méritoire est le plus inexpiable de tous les crimes } par conséquent, les Juifs qui l'ont

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Aujourd'hui encore nous retrouvons le même préjugé dans l'esprit d'une foule de gens qui ne croient plus aux superstitions catholiques non plus qu'aux enseignements de Bouddha. Ils continuent à demeurer convaincus qu'ils ne peuvent rendre de plus grand service à leurs enfants que de les élever aussi durement que possible, sans plus de ménagement pour leur corps que pour leur âme.

C'est là une des erreurs les plus funestes qui se puissent imaginer, et dont les conséquences s'étendent fort loin. Ces conséquences sont, physiquement, de produire des générations malingres, rachitiques, incapables d'énergie ; moralement, d'établir entre les enfants et les parents un antagonisme persistant qui enlève à ceux-ci toute influence morale. A force d'abuser de leur autorité pour imposer aux enfants tout ce qui leur répugne, les parents finissent par se faire haïr, comme il est naturel que tout despotisme se fasse haïr. Dès lors l'enfant peut bien obéir par crainte du châtiment, mais il devient impossible de le convaincre, et lorsqu'il croit n'avoir plus à redouter de punition immédiate,

comniis sont à jamais maudits. Et cependant ce sont eux qui, en réalité, ont sauvé le monde chrétien, qui répond à un si grand bien^ fait par une haine implacable.

Ce n'est pas tout. C'est Jésus qui, pour sauver le monde, a voulu s'offrir en sacrifice par pure bonté d'âme, et qui, par conséquent, a choisi les Juifs comme exécuteurs de sa volonté divine et salutaire. Donc il n'y a pas de crime commis, puisque les exécuteurs n'ont été que les instruments de ses desseins ; par conséquent, les Juifs n*ont mérité aucun châtiment ; au contraire, ils doivent être le.s premiers sauvés.

Enfin il faut bien remarquer qu'Adam et Eve ne pouvaient être coupables, puisqu'aux termes mêmes de la Bible ils n'ont eu la conii£Lissance du bien et du mal qvC après avoir mangé la pomme.

Il y a là une série d'absurdités qui se contredisent et se détruisent. La seule chose qui reste, c'est que Dieu le père et Dieu le fils sont d'accord pour considérer le sacrifice sanglant comme chose agréable et méritoire. La souffrance et le meurtre sont les plus sûrs moyens de gagner leur bienveillance ; et c'est en renouvelant chaque jour le même crime que les hommes méritent le bonheur étemel.

il se hâte de faire ce qui lui a été défendu avec un empressement que double le plaisir de la désobéissance. Les parents ne manquent pas d'en conclure que les enfants qui se conduisent ainsi sont des polissons incorrigibles, tandis qu'en réalité ce sont le plus souvent des esprits indépendants qui obéissent simplement à une réaction naturelle contre des exagérations d'autorité. Les vrais, les seuls coupables dans ce cas, ce sont les parents.

Il faut pourtant bien qu'on se décide à comprendre que Tenfant, auquel notre autoritarisme n'impose que des devoirs, n*a en réalité que des droits, dont le principal est d'être heureux, et dans le présent et dans l'avenir. Les parents, euXj nous ne saurions trop le répéter, n'ont que des devoirs, et sont tenus de faire tout ce qui dépend d'eux pour épargner à leurs enfants toutes les souffrances immédiates, et, pour les mettre en mesure de pouvoir éviter plus tard toutes celles qui les menaceront.

Pour qu'ils puissent un jour soutenir sans désavantage la lutte pour l'existence, la première condition, c'est qu^ils soient vigoureux et bien portants. La connaissance de Thygiène et même des principes généraux de la physiologie est absolument indispensable à quiconque a la charge d'élever des enfants. Il faut savoir que la sotte coutume d'emmailloter les enfants, comme une momie dans ses bandelettes, est une pratique funeste qui n'a d'avantage que pour la nourrice, ainsi débarrassée du soin de veiller à ce que l'enfant en gigotant ne se découvre pas. C'est une hygiène préventive qui a, au point de vue physique, des résultats analogues à ceux qu'aurait, au point de vue moral, l'idée d'enfermer tous les hommes dans des prisons cellulaires pour les empêcher de commettre des crimes. Il faut que Tenfant ait toute liberté d'agitbr ses membres ; c'est une gymnastique naturelle dont il ne peut être privé sans une foule d'inconvénients. A un âge où il a tant besoin de mouvement, cette privation, outre l'afifaiblissement général qu'elle produit par l'immobilité, peut occasionner des irritations nerveuses d&

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plus préjudiciable? à la santé future. Comment d'ailleurs peut-on espérer d'avoir des générations robustes avec des mères qui, pendant leur grossesse, se sanglent dans des corsets, et ensuite emprisonnent leurs enfants dans des langes étroitement serrés ? L*enfant à tout âge doit avoir des vêtements larges^ commodes, souples et chauds. Le froid est essentiellement funeste au développement musculaire^ presque autant qu'une nourriture insuffisante.

Sur cette question de la nourriture Tignorance, dans la plupart des familles, est extrême ; et ce qui est plus étrange, c'est qu'elle n'est pas moindre dans les établissements publics, où l'alimentation est censée être dirigée par des hommes compétents, par des médecins. On n'a pas l'air de se douter que les enfants, chez qui les déperditions de calorique, de substance musculaire, nerveuse, etc., égalent au moins celles des adultes et qui, de plus, grandissent, ont besoin d'une nourriture très variée et très substantielle, plus même que les personnes qui ont acquis à peu près tout leur développement. Ici encore la question d'économie prime tout. Dans une foule de familles on économise sur la nourriture pour pouvoir dépeniser d'un autre côté. Dans les lycées et les pensions d*enfants, la nourriture est absolument insuffisante pour la même raison, et Ton ne peut guère espérer que le public se rende compte de l'importance de cette question tant qu'on verra les gouvernements condamner les soldats, la force armée des nations, au supplice perpétuel et débilitant de la carotte et du bœuf bouilÛ. Cet exemple est désastreux et sert d'argument à tous les mo< dernes Spartiates, grands amateurs de routine et de brouet noir, pour les autres.

Il y a à peine dix ans que l'on a commencé chez nous à ;oixipi*endre l'utilité de la gymnastique et des exercices corporels. Il a fallu pour cela le désastre de 1870 et l'exemple le l'Allemagne victorieuse. Et encore la vieille routine estille si forte que, malgré les prescriptions réglementaires, il r a. àes établissements d'instruction publique où la gymnas-

tique est à peine pratiquée, et partout, quand par une raison quelconque il faut sacrifier temporairement un exercice, c'est toujours l'exercice gymnastique qui a la préférence. Le développement corporel reste en somme à nos yeux chose tout à fait secondaire. Il y a quelques années, Tidée est venue cependant à un de nos ministres qu'il y aurait quelque choses à faire de ce côté. On a vu, on a dit que nos enfants dans les lycées étaient écrasés par les écritures inutiles, débilités par la surcharge des travaux sédentaires. La presse s'est émue. On a rappelé que dans certains établissements d'Angleterre la journée des enfants est divisée en trois parts : huit heures d'études intellectuelles ; huit heures de récréations, d'exercices physiques et de travaux manuels ; huit heures de sommeil. Des expériences comparatives avaient permis de constater que les enfants élevés d'après ce système n'étaient pas inférieurs en connaissances à ceux qu'on tenait à l'étude douze à quatorze heures, et qu'en revanche ils étaient beaucoup plus vigoureux. Il n'y avait donc qu'à appliquer en France ce régime.

En conséquence, on créa le Conseil supérieur de l'instruction publique ; on consulta les professeurs des diverses catégories d'études. Chacun s'empressa de profiter de la réforme proposée pour réclamer, en faveur des connaissances dont il était le représentant, un supplément de quelques heures par semaine. Le résultat de l'initiative ministérielle fut que les nouveaux règlements ajoutèrent à la charge des enfants déji| surchargés, et que les deux heures d'exercices physiques et j de récréation qu'ils avaient par jour furent réduites à une heure et demie. C'est toujours de cette manière que se font chez nous les réformes. Il est vrai que si l'éducation uni ver* sitaire a renoncé à toute prétention de produire des athlèleS| elle ne réussit pas davantage à faire des savants. Ces étuJei exagérées auxquelles on sacrifie le développement physiq de nos enfants aboutissent, au point de vue intellectuel, à u résultat qui n'est pas plus brillant qu'au point de vue co porel. C'est un fait incontestable que depuis trente ans 1

études, dans nos lycées, sont en décadence progressive. Il serait temps de songer à y porter remède.

Le vrai remède serait de venir résolument à la pratique des écoles anglaises dont nous avons parlé précédemment.

Ce système est éminemment favorable à la santé de Fenfant et ne nuit en rien aux études intellectuelles. Loin de là, l'enfant, n'étant pas surmené, travaille avec plus d'ardeuf et de fruit. L'expérience a été faite dans des concours avec les élèves des écoles qui continuent à appliquer la vieille méthode. En admettant même que ces élèves n'aient pas le temps d'apprendre autant de choses — ce qui n'est pas démontré — ils y gagnent un avantage inappréciable, celui de ne pas se dégoûter du travail, ce qui arrive trop souvent pour les autres par suite de la fatigue et de la démoralisation que produit la nécessité d'un efiFort trop'prolongé, incompatible avec les exigences du développement organique et cérébral de cet âge.

Un autre avantage, non moins important, de ce système est d'habituer les enfants à se servir de leurs mains. Ils apprennent à tourner, amenuiser, à forger, à jardiner, etc., ce qui plus tard les dispensera d'aller perdre au café et en dissipations de toutes sortes les loisirs que peuvent leur laisser leurs occupations quotidiennes. Une des plus grandes misères et une des causes les plus actives de démoralisation est de ne savoir pas s'occuper. La plupart des hommes, une fois sortis de leur bureau, de leur boutique, de leur atelier, ne savent plus que faire et s'ennuient chez eux. C'est cet ennui qui les pousse au dehors et leur fait prendre ces détestables habitudes qui suppriment la vie domestique et souvent ruinent la famille. La variété même de ces exercices, en multipliant les aptitudes manuelles, serait d'une grande utilité pour les enfants des ouvrière. L'ouvrier chez nous- est incapable de faire autre chose que ce qu'il fait. Il est esclave de sa profession. Quand le travail auquel il est habitué vient à lui manquer, il est perdu. L'ouvrier américain échappe à ce danger. Lorsqu'il ne trouve plus d'occupation dans une

industrie, il en cherche dans une autre; Une redoute pas un nouvel apprentissage, parce que ses aptitudes sont diverses. Cette seule raison suffirait pour faire adopter dans nos écoles le système que nous préconisons.

. Le goût du travail intellectuel et physique qui résulte de cette variété d'aptitudes acquises sans fatigue est le plus précieux résultat de ce mode d'éducation. Nul ne réussit plus certainement à faire des enfants des êtres moraux, si la moralité consiste à être utile à soi et aux autres. Nul ne les préserve plus sûrement des conséquences désastreuses qu'engendre la paresse. Beaucoup de parents, parce qu'ils ont de la fortune, s'inquiètent peu de penser que leurs fils passeront leur vie à ne rien faire, et il faut bien dire que l'opinion publique a de singulières indulgences pour ces désœuvrés qui n'ont d'autre préoccupation que de manger le plus agréablement possible la fortune paternelle. On ne songe pas assez que cette oisiveté même est une source de misères morales, dont le contre-coup rejaillit nécessairement sur là société tout entière, et par la conséquence directe des vices qu'elle produit en ceux qui mènent cette existence anormale et par la conséquence indirecte de l'exemple funeste qu'elle donne aux autres.

Mais ce n'est pas tout. S*il est vrai que la morale ait pour principe et pour mesure la recherche de l'utilité publique, que faut-il penser de l'oisif, dont la vie a précisément pour effet nécessaire de diminuer cette utilité ? Il est juste que riiomme qui s'est enrichi par son travail puisse enfin se reposer. Celui-là à payé sa dette, car toute richesse légitime suppose un échange de services équivalents. Par conséquent, plus il est riche, plus il a contribué par son travail, soit physique, soit intellectuel, à augmenter la richesse sociale. Mais celui qui n'a rien fait, non seulement n*obéit pas à la loi morale, mais il se met en opposition directe avec elle. Il ne se contente pas de n'avoir rien ajouté au patrimoine commun de l'humanité, il travaille à le diminuer. Il détroit l'effet des services rendus par son père, il supprime son

œuvre, il anéantit le résultat de ses efforts. Aussi arrivet-ii que bien des gens qui ont consacré toute leur vie à des œuvres utiles ont en somme fait à la patrie plus de mal que de bien, par cela seul qu*ils ne se sont pas suffisamment appliqués à élever leurs enfants dans Tamour du travail et à leur faire comprendre la honte de l'oisiveté.

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