CHAPITRE VIII
Goncurrence. — Solidarité.
De toutes les causes de souffrances, la plus efficace et la plus difficile à détruire, c'est celle qui a façonné les sociétés contemporaines à son image, c'est la persistance des égoïsmes individuels, qui se manifeste sous deux formas parallèles et également funestes, la guerre et la concurrence. Les défenseurs du régime actuel ne manquent jamais de répondre que la concurrence est le moteur principal des activités, par l'émulation qu'elle établit entre les intérêts. La vérité, c'est que ce genre d'émulation ressemble terriblement à la guerre, qui n'est elle-même que l'émulation des forces, des ambitions et des cupidités. Les conservateurs qui osent encore faire Tapologie de la guerre se font de plus en plus rares. On commence à reconnaître généralement que la guerre est précisément l'inverse du progrès moral dans les sociétés, et qu'elle a surtout pour effet de supprimer le sentiment du droit au profit de la force, et de substituer la violence et la cruauté à la justice et à l'humanité. Et comment en pourraitil être autrement, puisque la guerre n'est autre chose que la manifestation la plus aiguë de la surexcitation des égoïsmes? Je ne parle bien entendu que de la guerre agressive, la guerre défensive étant une nécessité que subissent ceux qui sont attaqués .
Si les conservateurs eux-mêmes, c'est-à-dire ceux des hommes chez qui l'atavisme égoïste a gardé le plus de puissance, réprouvent aujourd'hui la guerre, cela tient à ce que, grâce au progrès social, ils trouvent dans d'autres occupations la satisfaction de leurs égoïsmes. Il y a quelques siècles
à peine, les aristocraties militaires s'enrichissaient par la guerre qui livrait entre leurs mains le produit du travail des classes inférieures. Aujourd'hui, les aristocraties industrielles, financières, commerciales, continuent à s'enrichir par le travail des misérables, et si elles n'aiment plus la guerre^ c'est que la guerre les trouble dans leurs exploitations et leurs jouissances. Mais, dans cette situation nouvelle, elles ont remplacé la guerre par la concurrence, le conflit des forces par le conflit des intérêts, où les faibles, continuent à succomber^ et dont tout le poids pèse sur l'immense multitude.
Il pèse d'abord sur les travailleurs, par la nécessité qui s'impose aux industries concurrentes d'abaisser leurs prix à la limite du possible, afin d'attirer les acheteurs. De cette nécessité résulte fatalement que le prix de la main-d'œuvre ne peut jamais s'élever au-dessus du strict nécessaire, et que l'ouvrier en général gagne juste de quoi ne pas mourir de faim, quand il le gagné. Les conséquences de cette fatalité sont effroyables. Pour échapper au reproche d'exagération, nous empruntons au consciencieux auteur des Classes ouvrières en Europe, à an collaborateur de la grave Revue des deux mondes, à un conservateur catholique, M. René Liavollée, le tableau qu'il trace de la misère d'un prolétaire chargé d'une famille :
« Qui dira le découragement de l'ouvrier des rilles, lorsque, au sortir de l'atelier, après une longue journée de travail, il n'a plus à choisir comme abri qu'entre le cabaret et le taudis étroit, malpropre, enfumé, malsain, où l'attendent, en général, la mauvaise humeur de sa ménagère et les pleurs de ses enfants? Qui dira ses tortures et ses colères, lorsqu*il verra, faute de soins, de repos, et, s'il faut tout dire, faute d'une nourriture suffisante, sa femme, ses enfants tomlfter malades, s'étioler ou mourir, pendant que, chaque jour, sous ses yeux, se gaspillent en superfluités vaines ou coupables des sommes dix fois suffisantes pour le sauver, lui et les siens? Qui dira ses angoisses, lorsqu'il verra ses filles,
enlevées par les exigences du travail à la surveillance maternelle, rouler dans Tabime de la débauche? Quand lui* même sentira ses forces baisser, sa main s'alourdir, ses membres se raidir, et que, sous le coup de ces avertissements de Tâge, il n'aura en perspective^ comme prix de sa pénible existence, qu'un grabat, un lit d'hôpital, une fosse commune... »
Et encore ce tableau n'est-il pas complet. Il faut y ajouter
le désespoir chronique de l'homme tenaillé par la conviction
que tous ses efforts seront inefficaces à lui assurer une vie
moins misérable, et qui, après une lutte plus ou moins
longue, se laisse aller, s'abandonne au vice ou au crime,
devient ivrogne ou voleur. 11 faut y ajouter ce genre d'exploi*
tation, qui spécule sur la concurrence des femmes pour
abaisser le salaire des hommes. Il semble, au point de vue
de l'équité, que le même travail devrait être payé le même
prix, qu'il soit produit par la femme ou par l'homme. Mais
de ce que les besoins physiques de la femme peuvent être
satisfaits à moins de frais que ceux de Thomme, on abuse
de sa misère, d'abord pour la payer moins, puis ensuite on
force les hommes eux-mêmes à capituler en les remplaçant
par des femmes ; de telle sorte que ce concours des femmes,
(fui semblerait destiné à améliorer la condition de la famille
ouvrière, a simplement pour résultat de diminuer et d'avilir
le travail du mari . La famille ne fait qu'en souffrir un peu
plus, par le fait seul que la femme se trouve contrainte de
déserter le foyer pour l'atelier. A la démoralisation de
l'homme s'ajoute celle de la femme. L'ivrognerie de l'un se
double de la prostitution de l'autre.
Yoîlà pour la famille ouvrière le résultat de la concurrence des intérêts. Il n'est pas meilleur au point de vue moral pour les chefs d'industrie, dont un grand nombre, peu à peu poussés par la passion croissante du lucre, par les nécessités de la lutte, sous peine de ruine, finissent par le mensonge, par la fraude, par le vol. Il ne s'agit pas ici de ménager les termeSy de dissimuler les faits. Combien y a-t-il aujourd'hui
de commerçants et d'industriels qui ne s'appliquent surtout à remplacer la réalité par Tapparence, qui songent à autre chose qu'à tromper les acheteurs en abusant de leur ignorance, au point même de compromettre la santé publique par des sophistications criminelles que la loi pénale devrait assimiler à Tempoisonnement?
Et quel sera le résultat final de celte poursuite furieuse des gros bénéfices, si ce n*e$t de la rendre impossible, en déshonorant notre commerce et notre industrie; en leur fermant tous les marchés étrangers, et en faisant qu'il n'y ait plus de tarifs assez draconiens pour écarter des produits du dehors les préférences de la consommation nationale?
Ainsi donc la concurrence abrutit l'ouvrier et l'ouvrière; elle les livre à la misère et au vice, elle les tue ; elle corrompt et ruine le patron ; elle trompe, vole et empoisonne le public, fjn principe qui porte de pareilles conséquences est jugé par elles. Toutie monde comprend qu'une telle situation ne saurait longtemps durer, et ceux mêmes qui eu rc- 'tuéillent les bénéfices matériels sont troublés par la préoccupation des bouleversements dont elle menace un avenir peut-être prochain. Ils commencent à s'inquiéter de ce qu'on appelle la question sociale, et ils entrevoient que le seul remède à ces misères serait l'application des règles d'une morale vraiment juste et solidaire. Parmi ceux qui naguère vouaient à l'exécration universelle les téméraires, les scélérats qui osaient toucher à ces redoutables problèmes, combien n*y en a-t-il pas aujourd'hui qui commencent à se demander s'il n'y aurait pas réellement quelque chose à faire? Mais quoi? Revenir au passé? Restaurer les croyances religieuses et les corporations du moyen âge ? C'est là l'utopie du socialisme catholique, qui oublie que ce prétendu remède a été appliqué pendant plusieurs siècles, avant la révolution de 1789, et qu'il a été condamné par une longue et désastreuse expérience. Il est vraiment bien étrange que des hommes intelligents se laissent prendre à une pareille illusion. Ce bon vieux temps qu'ils rêvent de faire revenir, mais
c'est le temps des jacqueries, des pestes causées par la famine périodique, des révoltes de la faim en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie 1 Et Ton s'imagine que le régime qui n'a pu empêcher les soulèvements du peuple abruti par la double oppression des prêtres et des seigneurs, privé de toute initiative individuelle, écrasé par les impôts, pourrait aujourd'hui faire taire les réclamations de ce même peuple, habitué par quatre révolutions et par la pratique du suffrage universel à se considérer comme souverain !
Sans doute cette contradiction n'a pas échappé aux socialistes catholiques. L'écrivain dont nous citions le nom tout à l'heure la marque nettement. « Sans soutien moral ni matériel, dit-il, l'ouvrier se trouve jeté au milieu d'un société où tout est fait pour l'exciter et l'irriter. De toutes parts, un luxe effréné, insensé, frappe et offusque ses regards ; il produit des merveilles dont il ne jouit pas et sent bouillonner au fond de son âme l'envie implacable et furieuse qui grondait au fond du cœur de l'esclave antique. Serf du capital dans l'ordre économique, il est, en même temps, dans l'ordre politique, roi et souverain par le bulletin de vote. ».
Eh bien, cette souveraineté, la lui enlèverez-vo us ? Croyezvous que le travailleur de nos jours, qui a déjà dans ses mains l'arme du vote politique, la force de l'association libre et y ajoutera bientôt la puissance de l'instruction, se laissera ramener en arrière, à ces sombres époques de servitude, de misère et d'ignorance?
La question sociale demeurera absolument insoluble tant qu'on cherchera à la résoudre par la restauration des institutions du passé et par le maintien de celles du présent. Il n'y a pas de solution possible pour quiconque n'admet pas comme facteur essentiel le grand principe de l'évolution dans le sens d'un développement progressif de l'intelligence et de la moralité. C'est lui qui a fait les sociétés antérieures, c'est lui qui a fait les sociétés actuelles, c'est lui qui fera les sociétés futures. Ce principe, c'est la forme et l'explication scientifique du progrès, et le mot de prog7*ès n'a pas de
sens s'il n'implique l'idée de changements et d'innovations. Toutes les misères présentes découlent logiquement, nécessairement, de Fégoisme individuel qui produit Fétat de guerre, l'antagonisme des intérêts, ce qu'on appelle d*un mot, la concw^rence. Tant que cet égoïsme et cette concurrence subsisteront, la misère persistera ainsi que les haines* La solution ne se fera que par l'harmonie des intérêts, et rharmonie est justement le contraire de l'antagonisme.
Je ne saurais mieux exprimer ma pensée qu'en transcrivant ici les parties principales d'un article que je lis dans la Justice du 9 octobre 1883. Cet article, écrit par une femme d*une intelligence supérieure, M"^* B. Gendre, me parait résumer très nettement tout le côté moral de la question, lequel est la question tout entière.
« Vouloir prêter à toute force aux socialistes l'intention de leurrer Thumanité du rêve d'une société parfaite, créée comme par le coup d'une baguette magique et nageant en pleine félicité, c'est commettre une grave erreur ou un acte de mauvaise foi. Quiconque s'occupe de cet ordre de questions ne peut ignorer que le but poursuivi par les novateurs socialistes est simplement la recherche scientifique d'une organisation sociale, qui satisferait aux besoins physiques, moraux et intellectuels de tom' '— ce qui est précisément la formule de la morale — en face d'une société où, seule, une minorité privilégiée jouit du fruit d'un travail auquel le plus souvent elle n'a point pris part. Cette organisation assurera à la collectivité la somme de bien-être et de bonheur compatible avec le degré de son évolution historique et les lois de son milieu naturel. C'est bien plutôt nos adversaires qui sont en pleine chimère, quand ils nous somment de leur donner, séance tenante, en une brève formule, la quintessence d'une perfection sociale, à laquelle nous n'espérons arriver que par une lente évolution...
« Il s'agirait d'abord de s'entendre, de mieux préciser le grand débat, qui, depuisun temps immémorial, s'agite entre les défenseurs du passé et les champions de l'avenir, entre
ceux qui prétendeat arrêter le char de Thistoire, sinon lui faire rebrousser chemin, et ceux qui voudraient lui donner un coup d*épaule. La tactique de nos adversaires a toujours consisté à attaquer un point détaché de nos doctrines, souvent le moins important et le plus contestable, ainsi qu'à placer la discussion sur un terrain qui est la négation même du principe socialiste, sur celui d'une minorité privilégiée» « Certes, les socialistes, qui ont inscrit sur leur drapeau le développement intégral de l'individu , ne songent point à supprimer les besoins intellectuels et artistiques, floraison suprême de la personnalité humaine; ils voudraient, au contraire, y faire participer tous les membres de la collectivité. Mais, nous n'hésitons point à le reconnaître, le but immédiat qu'ils se proposent n'est pas la conservation à tout prix des douceurs de l'existence, dont quelques élus jouissent seuls dans notre civilisation, tandis que tout le reste de la « pyramide sociale » plonge par sa large bsise dans un abime de misère, d'ignorance et de dur labeur. Partant de ce principe tout à fait subversif, que dans une société nul ne devrait avoir le droit de jouir au prix des souffrances d'autrui, le socialisme voudrait assurer tout d'abord la satisfaction des besoins essentiels de tous, au moyen d'une plus juste rétribution du travaili et des fruits de ce travail, au moyen de la suppression de tous les monopoles et privilèges sociaux. Il est donc fort probable que si les privilégiés d'aujourd'hui n'écoutent que la voix de Tégoïsme, s'ils s'obstinent à fermer les yeux sur le spectacle de la misère^ à boueber leurs oreilles aux cris des déshérités, ils seront peu satisfaits des modifications économiques que le socialisme se propose.
« De même que dans leurs objections nos contradicteurs ont invariablement en vue l'intérêt seul des privilégiés, de même aussi dans leurs considérations sur une organisation sociale très différente de celle d'aujourd^hui, ils sont impuissants à se détacher des conditions propres à cette dernière. <c L'intérêt personnel, objectent*ils, la légitime passion du
gain, sont aujourd'hui dans notre vieil ordre de choses Tâme de tous les efforts ». D'accord. Peut-il en être autrement dans un ordre social fondé sur la concurrence et la lutte acharnée des intérêts ? Mais il ne s'ensuit pas que dans une société basée sur la solidarité et l'harmonie des intérêts, ces mobiles ne puissent céder la place à d'autres supérieurs ou simplement différents. L'intérêt individuel existera toujours, mais sous l'empire de conditions nouvelles, il aura changé de caractère. Chaque individu trouvera conforme à son intérêt de contribuer au bien-être d'une collectivité qui assure le sien propre. A moins de supposer l'homme un animal étrangement pervers, on peut espérer qu'une fois échappé à l'engrenage terrible de la concurrence, qui est aujourd'hui une condition vitale, il trouvera bien plus agréable d'aider ses semblables que de les écraser.
« Quelles sont les forces sur lesquelles nous comptons pour opérer cette transformation de la nature humaine, nous demandez-vous? Mais celles de l'action d'un milieu autrement organisé, d'une éducation conforme aux institutions nouvelles, de l'hérédité venant corroborer l'action de Téducation et transformer en habitudes les principes inculqués aux cerveaux des jeunes générations. N'est-ce pas ainsi que se constitue toujours une morale nouvelle ? L'action combinée de ces forces très naturelles a sufli pour éiever l'homme de l'état animal à l'état civilisé d'aujourd'hui; elle suffira à l'amener à l'idéal moral que nous entrevoyons, car, quoi qu'en pensent les conservateurs nos adversaires, nous sommes des êtres très modifiables, produits d'un milieu et d'une époque donnée. L'ethnographie, la sociologie et Thistoire montrent l'être humain très différent selon le degré d'évolution auquel il est parvenu, et rien absolument ne nous autorise à supposer que cette évolution soit définitivement close en Tan de grâce 1883. »
Il n'y a dans tout cela rien d'utopique. Cette transformation que réclame le socialisme n'est que la continuatioa logi. que de l'évolution dont nous avons exposé le tableau et qui
LA MORALE E7 LA QUESTION SOCIALE. 4d9
a p^roduit ]a série des progrès antérieurs. Cette évolution, qui résulte de la recherche incessante pour chacun de conditions meilleures pour son existence^ a été pendant 250000 ans inconsciente et instinctive. Son instrument premier a été d^abord l'égoïsme grossier et inintelligent. C'est ce qui explique que ses progrès aient été si lents ; ils étaient continuellement entravés ou détruits par des erreurs résultant de rignprance de Thomme et de la grossièreté de son sens moral. Aussi a-t-il fallu à nos ancêtres une longue série de siècles pour se dégager de la pure animalité.
Quand Tégoïsme a commencé à s'affiner par le développement des facultés intellectuelles, la marche de l'évolution a commencé du même coup à s'accélérer, et de progrès en progrès Thomme est arrivé à comprendre dans une certaine mesure la nécessité de subordonner la satisfaction immédiate de ses appétits et de ses passions à la considération des intérêts ultérieurs et plus compréhcnsifs; à la conception étroite et sauvage de Futilité suggérée par Tégoïsme individuel il a opposé l'utilité supérieure des sentiments et des vertus altruistes et solidaires. C'est-à-dire que l'égoïsme brutal et inintelligent des premiers temps s'est fondu en un égoisrae plus large et mieux entendu. L'individu isolé des temps quaternaires a subi la transformation matérielle et morale résultant des conditions nouvelles^ qui l'ont fait membre d'une famille, d'une tribu, d'une cité. C'est ainsi que de transformations en transformations, produites par un égoïsme de mieux en mieux entendu, par une conception de plus en plus exacte et élevée de l'utile, il est parvenu à gravir un à un les innombrables degrés qui séparaient Tanthropopithèque de l'homme civilisé des temps actuels.
Non seulement rien ne nous autorise à penser que cette évolution doive s'arrêter à l'année 4883 ; tout, au contraire, nous impose l'obligation d'affirmer non seulement qu'elle va continuer, mais qu'elle va nécessairement prendre une accélération extraordinaire. Rien n'est plus manifeste ni plus facile à démontrer.
440 LA IIORÂLE.
Dans le passé, ayons-nous dit, TéTolution a été lente, parce qu*elle était inconsciente. L'humanité cherchait sa voie au hasard, sans but, sans méthode déterminée ; elle était sans cesse ramenée en arrière par Tinfluence persistante des survivances et des ignorances du passé I Et cela a duré jusque dans les temps où nous vivons. L'histoire des trois ou quatre mille ans qui ont précédé nous montre des nations, des grandes races qui se laissent durant dés siècles écraser, étouffer silencieusement par des institutions funestes, par des conditions d'existence désastreuses, jusqu'à ce qu'elles disparaissent pour faire place à d'autres. Que sont devenues les grandes civilisations de la Ghaldée, de la Perse, de rÉgypte? Tout cela a sombré, disparu, parfois sans même laisser de traces, en tout cas sans avoir songé à se révolter contre les idées et les habitudes politiques, religieuses, morales et sociales qui rendaient inévitables la décadence et la ru lue. Athènes et Rome seules ont paru avoir quelque sentiment de cette nécessité imposée à l'humanité progressive de briser les entraves qui prétendent arrêter son évo* lution. Mais ce sentiment obscur et vague, après les avoir amenées à une liberté relative, les a laissées retomber à la fin sous le jou^ des institutions monarchiques, qui les ont tuées.
C'est seulement chez nous, dans les temps tout à fait modernes, que Ton voit un peuple faire des révolutions au nom d'un principe, d'un idéal à peu près déterminé. La France seule, en renversant, en 1792, la monarchie, parce qu'elle faisait obstacle à son évolution , a prouvé qu'elle commençait à prendre conscience de ses destinées et de ses droits. Gela suffit à expliquer pourquoi cette révolution a eu un si étrange retentissement. C'était en somme la première révélation de cette idée capitale que les peuples comme les hommes ont non seulement le droit, mais le devoir de rechercher avant tout leur plus grande utilité, et que cette utilité est surtout une utilité morale, parce que celle-là est la source de toutes les autres. Ce droit et ce devoir, elle les a résumés dans sa grande devise : Liberté, égalité, fraternité,
devise sublime, à laquelle on pourrait peut-être trouver une formule plus précise, mais qui, en somme, marque la plus nette perception qu^ait jamais eue aucun peuple des conditions essentielles de son évolution.
Pourquoi cette révolution n'a-t-elle pas porté tous les fruits qu*on en pouvait espérer? Uniquement parce que cette conscience du droit et du devoir, c'est-à-dire des nécessités du progrès individuel et social n'a pas été assez générale ; parce que, à côté de quelques hommes dont Tintelligence s'élevait au-dessus du moment présent, un trop grand nombre n'ont vu dans la Révolution qu'une concordance momentanée avec les intérêts immédiats de leur égoïsme individuel. Ce sont ceux-là qui ont fini par s'emparer de la direction de l'esprit nouveau, et qui l'ont fait aboutir à la constitution d'une nouvelle classe de privilégiés. De cette manière, la Révolution a trouvé contre elle la coalition inconsciente, mais réelle de trois sortes d'égoïsmes : l'égoisme irrité des classes dépossédées ou diminuées par la Révolution ; l'égoîsme satisfait de la classe capitaliste devenue prédominante, et l'égoîsme imbécile des foules ignorantes, grisées de gloire militaire.
C'est cette coalition qui a arrêté le progrès et supprimé les conséquences de la Révolution. C'est grâce à elle que depuis près d'un siècle nous piétinons sur place, sans pouvoir reprendre la marche interrompue, obligés même de lutter contre les tentatives incessantes des égoïsmes soidisant conservateurs qui veulent nous faire rebrousser chemin. Mais ces tentatives et l'état de lutte qui en est la conséquence ont eu pour résultat de faire reparaître une partie des misères sociales dont on se croyait délivré, et, par un contre-coup naturel, de réveiller dans un grand nombre d'esprits le besoin de réformes, qu'on croyait satisfait. On commence à comprendre que la révolution française n'a pas dit le dernier mot du progrès possible, que les principes mêmes qu'elle a proclamés attendent encore leurs conséquences pratiques. Une lumière nouvelle se fait dans les
4 4 il LA MORALE.
intelligences, et le nombre de celles qui aspirent à des conditions meilleures d'existence s'accroît chaque jour. La nation, revenue de ses illusions et de ses erreurs, semble reprendre conscience des destinées auxquelles elle a droit, et les principes vaguement entrevus aspirent à s'affirmer en des formules à la fois plus larges et plus précises.
Pendant longtemps on a cru qu'il suffirait pour vaincre et supprimer Fégoïsme de lui opposer un altruisme sentimental qui se formulait en dévouement, eu abnégation, en désintéressement, en amour de la famille, de la patrie, de l'humanité. On commence à s'apercevoir aujourd'hui que le sentiment ne peut rien contre Tégoïsme, qui est lui-même un sentiment ; que c'est le sentiment même qu'il faut transformer en l'élevant à la dignité intellectuelle, ou du moins en le soumettant définitivement au seul pouvoir directeur qui existe dans l'homme, à l'intelligence. Je touche ici au nœud même de la question morale, et je ne sais si je parviendrai à me faire bien comprendre ; il est toujours difficile d'expliquer clairement des conceptions qui n'ont pas pénétré dans le domaine public et qui n'ont pas encore leur expression consacrée dans le langage courant.
L'évolution amène l'humanité intelligente et cultivée à une phase nouvelle de son développement. Le caractère dominant de la phase qui touche à son terme est le subjectivisme , c'est-à-dire que les conceptions de la civilisation ' actuelle ont toutes un cachet spécial de personnalité qui lui cache les choses elles-mêmes et substitue les impression^ individuelles, c'est-à-dire les apparences, aux réalités objectives. On ramène tout à soi, et le moi humain absorbe l'univers.
Un des exemples les plus frappants de cet état mental nous est fourni par l'histoire des religions. L'homme, incapable de comprendre et d'expliquer ce qui l'entoure, crée tou: un monde imaginaire qu'il charge du gouvernement de> choses. Il se fait des dieux de toute espèce qu'il distribue dans tous les objets qui l'entourent, dans les eaux, dans les
arbres, dans Fatiiiosphère, dans le ciel, dans la nature entière. Et ces dieux qu'il a faits, il leur prête ses sentiments, ses passions, sa forme même. Il les adore, il en a peur ; puis il les modifie et les transforme à son image à mesure que luimême conçoit la yie sous des aspects nouveaux. Toute la civilisation primitive, fétichiste, visionnaire, religieuse est farcie de subjectivités, qui reparaissent en chaque enfant. La science elle-même reste subjective jusqu'aux siècles derniers. La philosophie n'est qu'une p^chologie ou une métaphysique psychologique. L'astrologie est Thumble servante de Thomme, et les astres ne roulent dans le ciel que pour permettre aux habitants de la terre de pronostiquer leurs destinées. On peuple la physique, la chimie d'entités calquées sur la métaphysique humaine; la mathématique n'est elle-même qu'une métaphysique compliquée de fantaisies religieuses. L'hypothèse humaine règne partout. La terre est au centre de l'univers, parce que rhonimc est la créature privilégiée de Dieu. L'économie politique se constitue presque uniquement des théories qui favorisent l'intérêt des classes qui la font.
La science tout entière, dans toutes ses branches, demeure pendant une longue série de siècles impuissante et stationnaire, embarrassée et écrasée sous ce fatras incohérent d'imaginations subjectives et égoïstes qui l'encombrent et la dénaturent. Pour reprendre la vie et le mouvement, pour lui imprimer ce magnifique essor qui la fait depuis un siècle marcher de découvertes en découvertes, il a suffi de la délivrer de cette entrave, de changer ses méthodes, de substituer au subjectivisme stérile le procédé objectif de l'observation directe des choses, multipliée par l'expérimentation. L'homme n'a commencé à découvrir Punivers que. du jour où il a commencé à porter ses regards hors de lui-même. Tant qu'il n'a fait que contempler le moi intérieur et qu'il en a fait le centre du monde, il n'a vu que des fantômes et des brouillards. Il en est de même pour la morale. Elle a été de tout temps, elle est encore aujourd'hui purement sub-
444 LA MORALB.
jéctive. Pour Fégoïsme ce caractère n^est pas douteux, puisque Tégoïsme est le subjectivisme lui-même dans ce qu'il a de plus brutal et de plus grossier. Qu'est-ce, en eflfet, que Tégoïsme si ce n'est la substitution du mrâ aux intérêts et aux droits les plus légitimes d'autrui? L'altruisme luî-même| dans la plupart de ses manifestations, demeure entaché de subjectivisme égoïste. Il est bien rare que nous aimions les autres pour eux-mêmes, pour leur valeur propre. C'est nous que nous aimons en ^x. Nos affections le plus souvent se mesurent aux jouissances ou aux services reçus ou espérés ; celles même qui paraissent les plus désintéressées*, telles que Tamour maternel, proviennent d'un sentiment purement subjectif, qui n'est autre que le plaisir même d'aimer. Ce que la mère aime dans son enfant, ce sont les émotions particulièrement douces qu'elle trouve dans cette affection. Ce subjectivisme, pour être instinctif et irraisonné, n'en est pas moins une variété de l'égoïsme. C'est ce qui explique qu'il soit si souvent injuste et même intermittent. Combien ne voit-on pas de mères témoigner des préférences à ceux de leurs enfants qui les méritent le moins? Combien d'autres chez qui les plus vives effusions maternelles se mêlent étrangement aux plus injustifiables sévérités ? Chez un très grand nombre de femmes et même d'hommes, on trouve des affections non moins aveugles que l'amour maternel. Le hasard, l'habitude, les lient bien plus souvent qu'un choix raisonné et intelligent, et une fois le lien formé ils deviennent incapables de juger les actes de leurs amis. La sympathie couvre tout, explique tout, justifie tout à leurs yeux. Ce qu'ils condamneraient le plus énergiquement chez les autres devient innocent chez l'ami. Us trouvent des excuses pour les vices, pour les crimes même ; et il n'est pas rare de voir cette partialité passer pour vertu.
Cet altruisme subjectif est sans doute moins funeste que J'égoïsme purement personnel. Une société où chaque personne se laisserait aveugler par la préoccupation exclusive de ses propres intérêts au point de ne plus voir les intérêts
d*autrui serait certainement en plus mauvaise situation que celle dont chaque membre serait assez puissamment dominé par ses sympathies pour ne pas être en état de juger la valeur morale des actes de ses parents et de ses amis. Mais cet état mental, pour être moins désastreux que le premier, n'en est pas moins une preuve d'infirmité intellectuelle. Le point essentiel pour l'homme est d'être en pleine possession de ses facultés intellectuelles et de ne jamais permettre qu'elles puissent être obscurcies, fût-ce par lès plus nobles sentiments. L'erreur, d'où qu'elle vienne, est toujours une infériorité dans la conduite morale comme dans les sciences naturelles. Le savant qui se laisse duper par son imagination ou par une préoccupation quelconque, fût-elle la plus généreuse du monde, prouve par là-même qu'il n'a pas l'esprit scientifique, puisque l'esprit scientifique consiste essentiellement dans une clairvoyance et une impartialité intellectuelles, qui seules permettent de voir les choses telles qu'elles sont et de fonder des théories durables et utiles au progrès des civilisations. Les plus belles utopies sont nécessairement stériles, quand elles ne sont pas funestes.
Voici déjà longtemps que cette conviction a pénétré dans les esprits de tous les hommes qui s'occupent de recherches scientifiques. Ils savent qu'il faut avant tout bannir soigneusement toute solution préconçue, toute préférence individuelle, tout esprit de parti, exclure en un mot tout subjectiyisme pour s'attacher uniquement à l'observation attentive et impartiale des choses et des faits.
Ce qui est encore plus significatif comme symptôme, c'est que cette évolution intellectuelle se manifeste dans la littérature comme dans la science.
Il y a sans doute déjà bien longtemps qu'à côté des hommes illustrés par la puissance de leurs facultés subjectives, telles que l'imagination et la sensibilité, on peut citer de grands écrivains, de grands artistes, de grands poètes, qui se sont distingués par la justesse et la pénétration de leurs facultés observatrices. Quelques-uns même ont réuni
les qualités les plus opposées. Mais ce sont là de rares exceptions. L'alliance de l'analyse objective et scientifique avec la synthèse subjective et poétique ne se rencontre que dans un très petit nombre d'esprits tels que Rabelais, Molière, Gœthe, Balzac, Delacroix.
Malgré cela on peut dire sans exagération que la caractéristique essentielle de Tart, de la littérature, de la poésie, c'est d'être sous une triple forme, la manifestation du subjectivisme, c*est-à-dire des sentiments, des émotions personnelles de l'artiste, du littérateur, du poète. Eh bien, malgré cela, la tendance objective est en ce moment si puissante qu'elle semble menacer le subjectivisme dans son propre domaine. On ne parle plus que d'observation, de nature, de documents humains. Le poète, le littérateur commencent à tenir compte de la vérité des choses autant que des fictions de la fantaisie individuelle ; l'art et la poésie semblent se considérer comme des expressions spéciales de la science. 11 y a là un mouvement qui déroute toutes nos traditions littéraires et qui gène singulièrement la plupart de nos critiques d'art et de littérature ; les uns, parce que cette transformation les épouvante et heurte toutes leurs habitudes; les autres, parce qu'ils se trouvent enveloppés dans un mouvement dont ils ne conçoivent pas les véritables raisons, et qu'ils le louent sans le comprendre.
La vérité est qu'il se produit dans nos esprits, sans que nous en ayons une bien claire conscience, un déplacement général de point de vue, qui aura l'avantage, plus tard, de fournir aux développements de l'art, de la poésie, de la littérature, une base plus solide, des données plus précises; mais ce serait une erreur de croire, comme paraissent le faire une foule de critiques ahuris, que cette transformation qui s'opère sous nos yeux soit le commencement d'une décadence. C'est tout le contraire, à mon avis, quelles que puis* sent être les apparences résultant de la transition. Elle pourra être plus ou moins longue e(t pénible. Mais, à moins d'accident grave, révolution suivra son cours et produira
ses fruits naturels, dont le principal sera d'assurer définitivement une part importante, mais non prédominante» à l'intelligence objective jusque dans les choses du sentiment et de l'imagination.
J'ai insisté longuement sur cette transformation de l'art et de la littérature, parce que ce mouvement qui s'exagère de ce côté, est précisément celui qui transformera la morale, où son action ne peut être que salutaire. L'intelligence, le juge suprême et impartial, se substitue peu à peu au despotisme intermittent et variable du sentiment personnel, trop proche parent de Tégoïsme. Les besoins affectifs conserveront leur importance, qui est capitale, dans l'œuvre totale de la civilisation ; mais, au lieu de chercher leur satisfaction au hasard, dans les suggestions du sentiment individuel et accidentel, de l'égoïsme, du caprice, de l'habitude, ils demanderont conseil à l'intelligence, seule capable d'apprécier lés mérites, et suivront ses inspirations.
Il ne faut pas s'y tromper, cette modification de point de vue, ce changement de la puissance directrice de nos sentiments, n'intéresse pas seulement l'homme dans ses relations privées de famille et d'amitié. C'est une révolution qui emportera tout et changera la face du monde ; car si l'on veut bien se donner la peine de réfléchir et de comprendre, on verra sans peine que du jour où l'intelligence impartiale aura conquis la prépondérance définitive parmi les puissances directrices des facultés humaines, alors tomberont tous les sophismes, tous les mensonges, tous les mysticismes, toutes les sentimentalités niaises et fausses qui obscurcissent dans l'esprit de l'homme la notion du droit, et qui perpétuent les absurdités politiques, les iniquités sociales. Lorsque l'homme civilisé sera devenu capable d'observer directement les choses, qu'il sera surtout sensible à la vérité, les conclusions générales s'imposeront à son esprit avec la même puissance qu'aujourd'hui les démonstrations de faits présents et palpables. L'horreur des misères sociales révoltera sa pensée comme aujourd'hui le spectacle des souf-
frances individuelles soulève sa pitié. La conception de Tutilité générale et de la solidarité inaugurera ce règne du droit. Les facultés affectives n'y perdront rien ; au contraire, elles y gagneront d'être rangées à leur véritable place, sous la direction constante de la raison, au lieu d'avoir à exercer un empire pour lequel elles ne sont pas faites et où elles sont sans cesse exposées à des erreurs funestes.
Il serait inutile de nous arrêter plus longtemps à décrire cette évolution. Gomme elle se produit en ce moment même, il suffit d'en marquer les principaux traits. Les esprits qui sont capables d'observation la reconnaîtront sans peine. Quant aux autres, aux conservateurs, à ceux qui mettent leur idéal dans le passé, et pour qui tout changement est une décadence, il est bien clair que je ne saurais avoir la prétention de leur faire accepter pour un progrès une évolution qui contredit toutes leurs aspirations et tous leurs préjugés.
Cette évolution qui doit nous amener à la véritable morale républicaine, la morale du droit et de la solidarité, la morale de Futilité générale, s'accomplira-t-elle lentement ou rapidement? Je ne me charge pas de le dire. Et cependant, je Favoue, tout me fait croire que la génération qui nous suit la verra se dessiner assez nettement pour qu'elle ne puisse plus être contestée que par les aveugles et les imbéciles. Les transformations que Ton peut observer dans ce sens depuis trente années s'opèrent avec une rapidité suffisante pour qu'il soit possible de déterminer à peu près dans combien de temps elle aura gagné la société intelligente. Je suis convaincu que d'ici à moins de cinquante ans elle aura conquis la direction de la pensée générale. Restera à la faire pénétrer dans les masses; mais comme ce seront elles surtout qui en recueilleront les profits, il est certain que Toa n^a à craindre d'elles aucune résistance durable.
Une fois l'homme sorti de Tisolement primitif et la famille fondée par l'appropriation de la femme, le pas décisif est fait; tout le reste peut suivre par renchaînement des faits d'expérience, par la force des choses -r- et aussi de la logique humaine, car le nombre des races qui se sont arrêtées à une ébauche de famille et de société est très considérable, et les plus intelligentes ont pu seules transformer cet embryon en un organisme plus ou moins complet. Dès lors la morale a une raison d'être, et le sentiment de sociabilité se développe par les facilités mêmes que fournit la société pour la satisfaction des besoins physiques.
C'est de là que progressivement, comme une fleur de sa tige, sort cet épanouissement de besoins moraux, de sentiments et d'idées dont le développement, plus lent chez les uns, plus rapide chez les autres, finira par produire les civi* lisations postérieures.
Ce fait, que nous avons essayé de mettre en lumière, à savoir la transformation naturelle de Tégoïsme individuel de rhomme isolé en un égoïsme de plus en plus compréhensif du groupe, est le fait capital de Thistoire morale de l'humanité. C'est lui qui nous donne le point de départ et la cause originelle. Ce caractère domine tous les développements postérieurs et nous permet de les expliquer scientifiquement, sans faire intervenir cette philosophie mystique qui abîme l'humanité dans le surnaturel et fait de l'histoire une branche de la théologie.
Le besoin suscite le désir, et le désir produit Taction. Les besoins, d'abord purement physiques, créent la famille qui,
à son tour, fait naître des habitudes et des besoins affectifs, lesquels provoquent des actes qui ont un caractère moral, par cela même qu'ils dérivent des relations entre des êtres qui ne sont plus exclusivement préoccupés d'eux seuls. Ces relations, d'abord hiérarchisées par la force qui maintient la femme et ses enfants sous la main du père, se multiplient par l'extension des groupes; l'expérience journalière des avantages qui en résultent conduit plus ou moins vite les races intelligentes à des organisations de plus en plus parfaites. C'est-à*dire que l'intelligence, toujours stimulée par le besoin et par la progression des besoins de plus en plus élevés qui naissent d'habitudes de plus en plus morales, finit par trouver dans cette progression des motifs d'action auparavant inconnus. Elle fait naître à côté des besoins physiques, des intérêts et des passions morales qui leur font contrepoids et qui fournissent à l'activité des fils des raisons d'agir que ne soupçonnaient pas leurs pères.
C'est le progrès. Et le progrès, quand aucune cause étrangère ne vient se jeter à la traverse, se détermine toujours de lui-même par l'effet seul des avantages croissants qu'il apporte, dans le sens d'une moralité plus haute, c'est-à-dire d'une utilité de plus en plus générale.
Mais, à mesure que la moralité des actes s'élève par l'entremise même des intérêts à satisfaire, la moralité de l'agent suit la même progression, par le fait qu'il devient un instrument d'utilité plus parfait. En effet, non seulement sa sphère d'action s'étend, puisqu'il se préoccupe d'intérêts de plus en plus généraux et qu'il embrasse, dans cette préoccupation, un nombre plus considérable de ses semblables, mais la nature même de cette préoccupation se transforme, puisqu'elle comprend, avec les intérêts purement nutritifs, les intérêts affectifs et intellectuels. L'homme n'est plus seulement un animal qui a besoin de manger ; c'est un être moral qui a besoin d'aimer et de penser. Aux besoins nutritifs et sensitifs s'ajoutent les besoins cérébraux proprement dits. L'amour de soi devient l'amour de l'humanité, et Famour de l'hu-
C0MGLU9I0N. 411
manité s'élève bientôt à sa forme la plus noble et la plus puissante ; la passion de Tidée. Car qu'est^e que Tidée, si ce n'est la recherche passionnée des formules les plus complètes du bonheur de tous,, la sublimation, en quelques mots, de l'utilité générale ? Pour qui ne s'arrête pas à la surface des choses, est-ce que les grands penseurs ne sont pas les plus puissants serviteurs de l'humanité ? Ne sont^ce pas eux qui ont le plus efficacement contribué à son bonheur par leurs découvertes ? N'est-ce pas la science qui, peu à peu, l'a délivrée des servitudes et des misères que lui imposaient les préjugés, les erreurs, les ignorances primitives? Toute découverte nouvelle, dans l'ordre des sciences philosophiques, sociales, naturelles, mathématiques, est une arme qui s'ajoute à celles que nous possédons déjà pour combattre les forces brutales qui nous asservissent à la souffrance ; ce sont autant d'instruments de libération. C'est la science qui, peu à peu, moralise l'humanité, en supprimant les obstacles qui la gênent dans la recherche du bonheur (1). Pendant que les mathématiques et les sciences naturelles multiplient ses moyens d'action sur la nature et rendent plus fécond le travail tout en diminuant l'effort, les sciences sociales — la phi-
(1) u Tous ces progrès en supposent un autre plus capital encore, celui de l'intelligence. C'était seulement dans le présent que vivait Thomme primitif, tant étaient débiles sa mémoire, son imagination, sa faculté de combiner des idées. Mais la vie mentale prend graduellement de Tampleur; les empreintes gravées dans les centres nerveux par les incidents et les accidents de l'existence deviennent plus profondes et plus tenaces. Quantité d'associations de mouvements, de sentiments, d'idées se fixent dans les centres nerveux, et elles y constituent tout un capital d'expérience accumulée. Appuyée sur cette base solide, l'intelligence s'épanouit; l'homme apprend à observer exactement, à grouper ses observations, à en faire jaillir des déductions, des inductions : la science naît alors, et peu à peu elle métamorphose toute la vie humaine. A vrai dire, tout ce procès si complexe est par-dessus tout intellectuel. Le goût du délicat dans les plaisirs sensitifs, l'art, les sentiments humanitaires, l'inauguration de la justice et de la liberté dans les relations sociales, tout cela en résumé résulte du graduel épanouissement de Tintelli- Ipence. » (Letourneau, la Sociologie, p. 566, 567.)
losophie, la politique, la morale, Thistoire, Téconomie, Veslhétique, l'anthropologie, etc., etc., — font reculer les despotismes qui enchaînent sa liberté d*action, minent et détruisent les obstacles moraux qui entravent sa marche et arrêtent ses progrès, multiplient ses jouissances physiques et intellectuelles et préparent son émancipation totale des erreurs et des superstitions ou survivances par lesquelles le passé pèse encore sur le présent et compromet Tavenir.
Il faut donc le reconnaître, la science, ce qu'on appelle la poursuite de la vérité, n'est pas autre chose que la recherche des moyens les plus propres à assurer le bonheur de l'huma* nité. Qu'on accumule tant qu'on voudra les phrases les plus déclamatoires sur le désintéressement de la science, il n'en est pas moins vrai que son but suprême, comme son point de départ, sa raison d'être, c'est l'utilité. Une science inutile ne pourrait se concevoir. Que l'on dise, si Ton veut, que les savants, en poursuivant leurs études, ne se préoccupent pas des applications qu'on en pourra faire à la vie, cela peut être vrai, bien que ce soit loin de Têtre toujours ; mais si le résultat de ces études ne devait jamais pouvoir se traduire en une amélioration de nos conditions d'existence, ces études ne pourraient être considérées que comme des jeux d'esprit, des exercices académiques sans valeur aucune.
Il faut d'ailleurs, dans ces considérations,- tenir grand compte d'un fait capital, qui est trop négligé. Ce fait, c'est l'habitude qui façonne les hommes à agir sans se préoccuper des motifs de leurs actions et qui peut même le leur faire oublier complètement. Le mathématicien qui poursuit la solution d'un problème sans s'inquiéter des applications possibles de sa découverte est exactement dans la situation d'esprit de l'homme qui est arrivé, par une longue pratique de la morale, à respecter la propriété d'autrui, sans songer le moins du monde aux raisons théoriques qui lui imposent ce devoir. Il l'accomplit tout naturellement, sans même se demander si ce respect du bien d'autrui lui est commandé par la morale et s'il doit en résulter une utilité quelconque
pour ses semblables. Cette utilité n'en est pas moins réelle, et personne n'oserait le nier. Est-ce que, d'ailleurs, le fait seul de reculer les bornes des connaissences humaines sur un point quelconque n*a pas toujours pour résultat de faciliter pour Tavenir d'autres découvertes qui, elles, trouveront, un jour ou l'autre, leurs applications utiles ?
Les métaphysiciens, qui dédaignent l'utile en théorie, ne sont pas toujours ceux qui le négligent le plus dans la pratique. En somme, malgré toutes les déclamations qu'ils ont accumulées, comme à plaisir, autour des principes de la science morale, il suffit de réfléchir un moment, sans parti pris, pour reconnaître qu'il n'y a là qu'une question de bon sens et d'expérience journalière. Aucun homme sensé n'agit sans avoir un intérêt à agir, sauf le cas où Thabilude a tellement plié nos organes à la répétition du même mouvement que nous l'exécutons sans en avoir conscience. Mais ce n'est pas là une objection, car alors il reste à chercher pourquoi et comment a été prise cette habitude, et cette recherche nous amène infailliblement à constater, à une époque antérieure, que ce même acte a d'abord été exécuté, s'il l'a été volontairement, en vue d'un but d'utilité plus ou moins bien compris.
Si la science pure a pour point de départ et pour but définitif l'utile, comment peut-on dénier ce même caractère à la morale, c'est-à-dire à la science qui cherche la loi des rapports des hommes entre eux? Ce qui a pu jeter quelque obscurité sur ce point, c'est que la morale, en effet, condamne l'égoïsme, quand il se borne à la recherche exclusive de l'intérêt individuel. Par une exagération logique, qui ne supporte pas l'exanien, on a été amené à croire que, cet égoïsme étant la source de tout mal, le désintéressement doit être la source de tout bien. On s'est jeté d'un extrême dans l'autre. Parce que le méchant est uniquement préoccupé de ce qu'il considère comme son utilité particulière, on a voulu que la vertu consistât surtout dans le mépris de l'utile. Et, comme il devenait alors impossible de trouver dans la réalité
des faits aucune raison d'agir^ on en est allé chercher, ^ns les régions de la fantaisie, qui est la vraie patrie de la mêla* physique. ^
Il y a là une erreur qa*il importe d'autant plus de rectifier qu'elle fausse toute la morale ou, pour mieux dire, la rend impossible. La vérité est que l'utile est un mot dont le sens se modifie progressivement, à mesure que progresse rintelligence humaine (i). L'utile^ pour le sauvage australien, comme pour Thomme préhistorique, est de manger, et, comme il a beaucoup de peine à se procurer des aliments, tout ce qu'il a d'activité intellectuelle se porte naturellement sur la recherche des moyens de ne pas mourir de faim. Le reste n'existe pas pour lui. C'est sa loi suprême. Pour ne
(1) C'est ce qui explique les transformations sociales. L'organisation industrielle des sociétés contemporaines, reposant sur le capitalisme et la concurrence, a pour effet nécessaire un effort consUÛit du capital pour diminuer jusqu'à la limite du possible le prix de la main-d'œuvre. Mais cette main-d'œuvre, c'est le salaire de l'ouvrier, qui a au contraire un intérêt immédiat à l'élever. Donc antagonisme constant des intérêts en présence; par conséquent, soufiFrances. haines, guerres einles. D*un autre cêté, par le fait de la concurrence internationale, chaque groupe ouvrier doit craindre, en élevant le taux des salaires dont il a besoin pour vivre, l'invasion des produits étrangers et, par conséquent, la suppression ou l'avilissement du travail national. C'est une situation contradictoire et sans issue. C'est ainsi que les progrès mêmes de l'industrie replacent Thumanité dans l'état de lutte pour l'existence où elle se trouvait dans la période de la vie sauvage : concurrence entre les patrons, concurrence entre les ouvriers, haines des patrons et des ouvriers ; danger» et souffrances pour tous. On n'échappera à toutes ces misères qae par la substitution de la solidarité à l'égolsme. Le premier, le plo? clair intérêt des patrons serait d'encourager la confédération inUr nationale des ouvriers, parce qu'alors ceux-ci pourraient établir partout des tarifs fixes qui délivreraient les patrons du souci des concurrences étrangères, et qui, en rétablissant la bonne harmonie entre les patrons et les ouvriers, feraient disparaître et les grève» et les menaces de guerre civile, aussi funestes aux uns qa*aax ao* très. Mais les patrons aiment mieux vivre au jour le jour et nt s'inspirer que des intérêts apparents et immédiats d'un égolsmel inintelligent.
C0NGLD8I0N. 46S
pas mourir de faim, il s^empare de la proie du voisin^ il le mange lui-même, il mange ea femelle et ses petits. Voilà la première conception de Tutile, étroite, brutale, comme le besoin qui lui a donné naissance. C'est Tégoïsme dans toute sa bestialité.
Plus tard, quand le groupe est formé et que, par la hiérarchie et Tunion des forces il rend plus facile Tacquisitton des moyens de vivre, la persistance du groupe aJQute un nouvel élément à la conception de Futile, car le groupe est un instrument d'utilitép À Tégoîsme individuel s'ajoute Tégoîsme collectif qui est déjà un progrès, puisque, en instituant la vie de relation^ il donne naissance à la morale.
Le groupement crée des besoins nouveaux, les besoins af* fectifs, qui ajoutent aux motifs d'action antérieurs des motifs d'action d'un ordre plus élevé, mais toujours intéressés, car l'affection est un élément de bonheur. De cette addition, la conception de l'utile reçoit un caractère qui la transforme dans la mesure même de l'importance que prend dans la vie le besoin d'aimer. L'égoïsme individuel ne cesse pas pour cela d'exister, mais son empire se restreint de plus en plus. Au lieu de s'occuper exclusivement de sa propre conservation, l'homme s'inquiète de celle des êtres dont l'existence est utile à son bonheur. Cette progression s'accélère par la facilité qu'il trouve à satisfaire ses besoins physiques. Si les circonstances sont telles qu'il n'ait plus aucune inquiétude de ce côté, il peut se faire que les besoins affectifs, n'étant plus gênés par aucune autre préoccupation, prennent un empire extraordinaire, que l'homme trouve surtout son bonheur dans celui de. ceux qui l'entourent, et que l'égoïsme primitif semble disparaître presque complètement. Mais parce que c'est un intérêt moral qui nous fait agir, s'ensuit-il que nous agissons sans intérêt et que l'utilité ait cessé pour nous
d'exister?
On peut dire des besoins intellectuels ce que nous venons de dire des besoins affectifs. Il y a des hommes qui trouvent leur plus grande joie dan^ l'activité cérébrale. De même que
45e LA tf ORALE.
les uns préfèrent à tout la satisfaction des appétits physiques, les autres ne sont jamais plus heureux que quand ils sentent cette excitation particulière qui résulte de Teffort intellectuel. Dira-t*on qu*ils sont désintéressés parce que l'intérêt qui les fait agir est d'une nature plus relevée que ceux que poursuivent les hommes d*un développement inférieur?
Non^ rhomme étant un animal progressif, il est tout simple que sur Timmense échelle qui va de la brute quaternaire à rhomme perfectionné du dix-neuvième siècle, quelques-uns, mieux servis par les circonstances^ occupent des échelons plus élevés que ceux que leurs conditions d'existence maintiennent sur les degrés inférieurs. C'est par là même que se manifeste le progrès. Mais ce progrès ayant précisément pour effet de développer toutes les facultés de l'homme, il en résulte nécessairement que les idées se transforment avec les besoins, et que la notion de l'utile, qui n'est autre que la satisfaction de ces besoins, se transforme dans la même proportion. À cette série de transformations correspondent naturellement des changements analogues dans la conception morale.
Une autre cause d'erreur, relativement à cette question de l'utilité, se trouve dans ce fait que l'homme, même le plus perfectionné, éprouve parfois quelque difficulté à accomplir son devoir. 11 sait bien que le devoir est de préférer l'utilité générale à son utilité particulière. Il sait également qu'il y a des catégories d'utilités supérieures les unes aux autres. En théorie, il n'hésite pas à placer la satisfaction des besoins moraux au-dessus de celle des besoins physiques. Mais s'il arrive qu'il se trouve replacé passagèrement dans les circonstances analogues à celles où se trouvaient nos premiers ancêtres et soumis aux mêmes nécessités physiques, alors il peut se faire que les mêmes conséquences morales se produisent pour un moment. Qu'on l'attribue à une sorte d'atavisme qui laisse subsister plus ou moins de la brutalité primitive sous le masque de la civilisation moderne ou à des
CONCI.USION. 457
affaissements momentanés de l'intelligence, il est ivéritable que parfois la moralité des individus ou même des sociétés subit dçs éclipses étranges. La passion égoïste couvre comme d'une sorte de voile le devoir à accomplir, et la lumière de l'utilité sociale semble s'obscurcir.
Cette situation morale, accidentelle et passagère chez rhomme éclairé, qu'une culture intelligente a habitué à com« prendre Futilité supérieure de la morale sociale, est Tétai ordinaire et permanent des âmes vulgaires, qui constituent le plus grand nombre. Accoutumées, par les conditions de leur existence, à se mouvoir dans le cercle restreint des intérêts inférieurs, elles n'en peuvent sortir que par un effort plus ou moins pénible et douloureux. Précisément parce que leur intelligence ne s'élève pas jusqu'à la compréhension de l'uti* lité réelle de la vertu, celle-ci se présente à elles sous l'aspect d'un sacrifice. Préoccupées de l'avantage immédiat qu'elles croient trouver dans l'acte mauvais, elles n'y renoncent que sous la pression de mobiles étrangers à toute considération de devoir, tels que la crainte du châtiment, mais toujours exclusivement personnels et, par conséquent, égoïstes. On peut les comparer à ces enfants qui, faute de comprendre l'utilité future de Tinstruction, ne se résignent à l'étude que pour éviter la retenue.
C'est l'analyse de cet état moral inférieur qui nous vaut la théorie du désintéressement, de l'abnégation, du mérite et du démérite, des récompenses et des châtiments ultérieurs. Ces doctrines, qui se donnent pour le nec plus ultra de la perfection morale, ne sont en réalité que des doctrines d'enfants et d'esclaves. Leurs allures hautaines n'imposent qu'à ceux qui sont impuissants à en pénétrer le fond misérable et qui réduisent Thomme à n'être qu'un jouet dans la main d'un maître. Elles sont le produit naturel des religions qui courbent l'humanité sous des fatalités imaginaires. Elles conviennent aux hommes incapables de trouver dans leur propre intelligence la règle de leurs actions et qui ont toujours, comme les enfants, besoin d'un pédagogue. Pour les autres
la vertu n'est jamais un sacrifice, et ils ne yoient pas plus de mérite à faire leur devoir qu'il n'y en a pour le commun des mortels à dépenser cent soUs pour gagner cent francs. Il suffit pour cela d'être arrivé au point oii les intérêts de conscience dominent les autres. S'il se rencontre quelque circonstance oii le devoir paraisse douteux, l'homme qui cherche sa voie se trouve simplement dans la situation du mathématicien qui a un problème à résoudre. La solution peut être plus ou moins difficile à trouver^ mais il y a bien peu de problèmes moraux qui résistent à l'application de la méthode de l'utilité générale. Il suffît de se poser à soi-^même cette question bien simple : si tous lés hommes agissaient de telle ou telle manière, qu'en résulterait-il pour la race humaine? Il ne «'agit plus ici de sentiment; c'est une question de fait. Celle des solutions qui entrahie les conséquences les plus utiles -à l'ensemble de l'humanité est évidemment celle qu'il feut préférer.
IL L'utile est le criteriom du juste.
La théorie qui fait reposer la morale sur la notion de justice est séduisante. Elle est en tout cas infiniment supérieure à la doctrine du sacrifice, du désintéressement, du mérite et du démérite, etc. Elle n'a qu'un inconvénient, mais qui est grave, c'est que l'idée de justice, par cela même qu'elle est abstraite, manque de précision. Au moins faudrait-il la définir. Mais oii trouver cette définition ? Dira-t-on que le juste est ce qui est conforme au droit ? Quel droit ? et qu'estce que le droit ? Le droit est ce que nous doivent les autres, comme le devoir est ce que nous leur devons. Cette définition ne manque pas d'apparence, mais il est facile de voir qu'elle est purement superficielle, car elle n'explique en aucune façon ni ce que nous devons aux autres ni ce qu'ils nous doivent. Or c'est précisément le point important. Qu'importe que le mot soit défini si la chose reste obscure?
QONOLUfllON. 459
Et qu est-ce qu'une définition qui ne définit pas ? Gellen^i a d'ailleurs laissé un troip large champ à l'arbitraire. Qui sara juge, du dri^it et du devoir? Où est le critérium ? Il n'y en a pas d'autre que la fantaisie individudle. En l'absence de toute mesure précise, on ne doit que ce que l'on croit devoir. Le devoir est donc puresient subjectif, soumis à toutes les variabilités de la fantaisie indivi4tteUe, à tous les obscurcissements de l'égoïsme, à toutes les suggestions de la passion.
Il faut chercher d'un autre côté.
Jjfis dévots disent que le juste est ce qui est conforme à la volonté de Dieu* Mais cette volonté, qui la leur £era connaitre? Et ce n'est pas la seule difficulté de cette définition. Pourquoi iaut-il obéir à la volonté de Dieu ? Eet-ce simplement parce qu'elle esi^ sa volonté? ou parce que sa volonté est nécessaireanent juste? Dans le premier cas^ c'est l'idée de puissance qui s^isopose et, aJors nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir ai elle est juste ou non» puisqu'il suffirait qu'il voulût une injuatice pour qu'elle devint juste. Dans le second, nous nous heurtons à un paralogisme, c'estrà-dire à une pétition deprincipe, car pour savoir si la volonté de Dieu est nécessairement juste, il fiiut que nous ayons idée d'une justice indépendante de la volonté divine et môme< supérieure à cette volonté, puisqu'elle lui sert de règle et de modèle.
Proudhon avait cru faire une trouvaille merveilleuse. Il faisait de la justice une faculté toute particulière qu'il octroyait à l'homme de son autorité privée. Ne sachant comment expliquer et définir cette idée dont il ne trouvait pas l'origine, il tranchait simplement la difficulté en la supposant résolue. Ce charlatan de génie, plein de sophismes, habitué à jongler avec les idées dont il mesurait surtout la valeur à l'abondance des développements de fantaisie et des paradoxes qu'elles pouvaient lui fournir, avait trouvé commode de faire de la justice un prolongement de la psychologie, sans s'apercevoir que cette prétendue découverte n'était qu'un plagiat de l'école spiritualiste. La justice immanente n'est qu'un nom nouveau donné à l'antique* et vénérable
conscience dont Cousin et ses disciples avaient fait leur chose, bien qu'elle soit vieille comme le monde. Or qu'est-ce que la conscience dans leur système ? C'est la faculté même du bien, une sorte de voix surnaturelle qui crie au fond du cœur de rhomme quand il est sur le point de commettre une action mauvaise. C'est par elle que l'homme est instruit de son devoir, c'est elle qui le pousse à l'accomplir et qui le loue quand il a obéi à ses commandements. La conscience a été donnée à tous par Dieu pour les guider dans la vie; aussi tous sont-ils également coupables quand ils lui résistent. Elle n'est elle-même qu'un dédoublement de la raison universelle, impersonnelle, infaillible, appliquée à la conduite morale de l'humanité.
Cette fiction, que Kant appelait l'impératif catégorique, est très commode en théorie, et elle a l'avantage d'être d'une simplicité merveilleuse. Elle supprime toutes les difGcultés et se prête admirablement à ces belles déclamations qu'affectionne l'enseignement officiel. Malheureusement elle s'accommode moins facilement avec la réalité, et les spiri tualistes les plus convaincus se trouvent assez embarrassés quand il s'agit d'expliquer comment cette voix divine se ressemble si peu à elle-;nême quand elle parle au cœur d'un sauvage ou d'un homme civilisé.
En fait, la conscience est la faculté que nous avons de savoir ce qui se passe en nous-mêmes, et n'est pas autre chose. Nous avons conscience de nos sensations^ de nos sentiments et de nos idées, c'est-à-dire du travail cérébral qui se produit en nous, mais ce fait n'a aucune influence sur la production de nos sensations, de nos sentiments et de nos idées; nous avons conscience des actes que nous accomplissons, et il est clair que, sans cette conscience, nos actes ne sauraient avoir un caractère moral. Lies inconscients sont en dehors de la vie morale. Mais de ce que la conscience est une des conditions de la moralité, il ne s'ensuit nullement qu'elle en soit la source et la r^gle. L'assassin qui tue un homme sait bien qu'il le tue, mais ce
n'est pas cette eonnaissànce qui constitue le crime. Pourquoi ne pas dire alors qu'il suffirait d'être témoin d'un assassinat pour en être coupable ? La morale antique n'avait pas reculé devant cette conclusion : le spectacle d'un acte criminel souillait le spectateur, et il devait s'en purifier. On n'ose pas aujourd'hui pousser la logique jusqu'à cette extrémité, parce qu'on se ferait huer. Mais, en réalité^ cette absurdité est contenue dans le système qu'on nous donne comme le dernier mot de la morale.
La notion absolue et innée du bien est une autre variante de la même doctrine. Le bien existe en soi et par soi, indépendamment de tout acte, et comme modèle des actes. On le trouve dans cette région supérieure où flottent les Idées de Platon, ces formes éthérées de la pensée divine, dont les réalités matérielles ne sont que les grossières imitations. Il suffit que l'homme s'élève par la méditation jusqu'à ces sphères célestes pour y rencontrer à coup sûr ces types éternels des choses qui contiennent la règle des actions humaines. L'homme vertueux n'a qu'à s'efforcer de reproduire par ses actes les perfections de l'idée du bien, comme Parliste celles du beau.
On nous permettra de ne pas nous arrêter à réfuter ces insanités, qui pourtant se retrouvent plus ou moins implicitement comprises dans les théories que la philosophie officielle défend avec acharnement contre l'écroulement dont les menace le progrès de la science moderne.
Un écrivain, qui est à la fois un poète, un philosophe et un savant, résume ainsi toute la série des phases qu'a traversées la civilisation morale de l'humanité, avant de par* venir à la situation présente (1) : « L'intérêt et la passion génésique, les relations de Thomme avec la femme et Ten- 7. fantont fondé la morale affective. Des rapports entre l'homme . ^ et l'homme, entre les groupes d'hommes, entre l'individu ^ u et l'ensemble des individus, va se dégager la morale ration-
jjit (1) Bibliothèque des sciences contemporaines: la Philosophie, ]^dLr jj André Lefèvre, p. 566, 567. •
46a Lk IfOAÂLB*
nelle. La première tire les notions ie bien et de mal d'un petit nombre de sentiments impérieux qui brusquent la délibération et la Yolonté ; l'autre, éclairée par la comparaison de mobiles infiniment plus nombreux et ^lus diyers, arrive à des conclusions moins directement nécesiritées par les conditions organiques et animales. Toutes les deux, elles partent du même fond originel, des mêmes instincts et intérêts vitaux, mais celle-ci va plus loin et plus haut. Toutes les deux font appel à toutes les facultés et à toutes les formes de l'activité humaine; mais celle-ci, passant par tous les stades de l'élaboration intellectuelle^ dépouille ses concepts de leurs éléments sensitifs. Dans le monde abstrait qu'elle se crée, elle n'opère plus que sur des rapports de quantité considérés en eux-mêmes ; elle en extrait enfin la moyenne et la résultante, et, au-dessus du bien, du vrai, du beau, au-dessus de l'amour et du dévouement, elle dresse le phare suprême et la loi de toutes les actions, \e juste.
« Mais le juste n'est exempt ni de variations ni d^éclipses. Non seulement la lumière n'éclaire pas <( tout homme ve- (c nant au monde » ; non seulement elle est longtemps obscurcie, traversée par les fumées de l'organisme et des sens, des affections et des croyances, mais encore elle en naît; elle se nourrit de ces vapeurs, de ces mélanges impurs, elle en est faite. Son épuration est l'œuvre des siècles^ de l'expérience et du génie. La passion de la justice, avant de dominer et de régir toutes les autres, en subit le contact et l'empire. Bien plus, elle ne peut ni ne doit les annihiler sous peine de perdre à la fois son principe, ses moyens et son but. La fonction de la morale rationnelle est la distribution du travail ; il lui appartient de faire à chaque intérêt naturel et acquis sa part légitime et compatible avec une harmonie générale qui se nomme le bonheur. Elle ne doit oublier ni le corps, ni le sexe, ni l'âge^ ni l'individu, ni le milieu, aucune source ni aucun genre de plaisir et de douleur. Et comment le pourrait-elle ? Elle n'est pas sortie tout armée d'une raison qui l'existait pas encore; elle ne s'est pas formée isolément
avant ou après la morale aSectiTe, ni au-dessus, ni en dehors. Elles sont nées ensemble; ensemble elles ont tâtonné, bégayé, grandi, échangeant leurs aliments^ s'empruntaut et se suggérant leurs idées, parfois, jumelles ennemies, se livrant de rudes combats, mais condamnées à la vie commune et aux compromissions les plus étranges. L'use préside à la famille, l'autre à la société ; mais elles se complètent réciproquement, celle-ci en introduisant l'équilibre social dans les rapports familiaux ; celle-là en faisant de la société une grande famille, et c'est elle qui achève la grande famille ; à l'égalité, expansion de la justice, elle ajoute la fraternité, transposition de l'amour. Quant h la liberté, condition générale et première, elle appartient à l'individu, étant, comme nous le savons, l'exercice non entravé des instruments qui concourent à la satisfaction des besoins naturels et acquis. »
Cette doctrine ne ressemble gu^re aux théories a priori qui, dédaignant l'histoire, laissent de côté les faits et les remplacent par des fantasmagories sans réalité. A la notion surnaturelle du bien absolu, elle substitue la conception purement humaine dnjmte, issue de la comparaison des faits et de l'observation de leurs conséquences. Le juste, expression abstraite et résumée de la loi morale de la réciprocité, se détermine dans la pratique, comme le dit M. André Lefèvre, par le respect de tout intérêt compatiMe avec une \ harmonie générale qui se nomme le bonheur. C'est la définition même de l'idée de justice. Cette définition, on le voit, ' se confond par un certain côté avec celle de l'utilité générale ou de la solidarité, qui a l'avantage d'être plus compréhensive et en même temps moins abstraite, et par «là plus pré* > cise. Tout en reconnaissant donc que, au fond, le Juste et '^Yuttle, conçus dans leur application générale, expriment souvent deux faits identiques, nous préférons cependant cette ^dernière expression^ parce qu'elle fournit à l'homme un P^moyen de vérification plus facile, et que sa signification s'é- '"tend au-delà des limites du droit strict. L'idée de* justice a
464 LA HORALE.
été tellement torturée par la théologie et la métaphysique, qu*il n^est plus toujours commode d*en discerner les traits véritables. Il est rare que la considération de Futilité générale présente les mêmes incertitudes. Le juste, par cela même qu*il est une idée abstraite, est soumis à la subjectivité ; la passion égoïste Taltère et l'obscurcit souvent ; il ne porte pas en lui-même son critérium; il a besoin de s*éclairer d'une lumière étrangère, et cette lumière est précisément celle de Futile. L'homme, embarrassé de discerner où est le juste; trouve presque infailliblement dans Tidée de Tintérêt général la solution du problème qui l'arrête. Au moment d'agir, il n'a, pour vérifier la légitimité de son acte, qu'à se demander quelles en seraient les conséquences pour l'intérêt général, si tous les hommes agissaient comme lui. Si cet acte ainsi généralisé doit produire des effets utiles à tous, il n'y a pas à hésiter, l'acte est bon ; on ne trouvera pas de règle plus sûre que celle-là. Mais remarquez bien qu'il ne s'agit pas ici seulement de la majorité des hommes, mais de l'universalité de l'espèce humaine. De même que le mal résulte toujours des suggestions exclusives de l'égoîsme individuel, le bien est toujours en conformité parfaite avec l'intérêt universel. Ge sont là deux termes extrêmes, les deux pôles de la morale. L'espace intermédiaire contient une infinité de degrés qui peuvent servir à qualifier la moralité des actes qui se tiennent entre les deux limites.
Il est juste, a-t-on dit, qu'un seul périsse pour le salut de tous. Gela peut être nécessaire quelquefois, dans l'état actuel de nos sociétés imparfaites. Mais ce n'est pas juste, en en réalité, parce que, si cela peut être conforme à Tintérêt accidentel d'un groupe, c'est contraire au principe de l'utilité universelle. Les sociétés sont instituées précisément pour sauvegarder les intérêts^ et particulièrement la vie de chacun de leurs membres. Si elles s'arrogeaient le droit d'en tuer un seul, en dehors des conditions acceptées par eux, elles iraient directement à l'encontre de leur principe ; elles détruiraienfcUes-mêmes le contrat tacite en vertu duquel elles
existent. La question de nombre ici importe peu/ Là où une pareille maxime pourrait être appliquée, il n'y aurait plus de place que pour le droit de la force.
Il ne faut d'ailleurs pas croire que Tidée de fonder la morale sur Tutilité universelle soit une invention nouvelle. Ce principe était commun chez les nations les plus civilisées de Tantiquité. Les Grecs et les Latins avaient pour désigner Thomme de bien des expressions qui ne laissent pas de doute sur le sentiment général : xP^^o<; ^P$ utilis homo, a Souviens-toi, écrivait Marc-Aurèle, que tu n'es pas né pour toi seul, mais pour le genre humain tout entier. »
C'est que, en effet, c'est là une idée de sens commun. Il est évident que l'idéal d'une société serait celle dont l'organisation entière concourrait à assurer le bonheur de tous ses membres en leur fournissant, dans la mesure du possible, les moyens de développer toutes leurs facultés et de satisfaire à tous leurs besoins, physiques, moraux et intellectuels.
Je ne pense pas que cette affirmation puisse soulever aucune contestation. Mais si elle n'est pas contestable pour une société tout entière, comment pourrait-elle Têtre pour chacun des individus dont la réunion constitue cette société? Le devoir et l'intérêt de chacun des associés ne sont-ils pas de concourir, dans la mesure de ses forces, au but de la société elle-même en travaillant au bonheur de la collectivité dont il partage nécessairement les joies et les douleurs, puisqu'il en fait partie ? Plus une société est parfaite, plus est étroite la solidarité qui relie les intérêts particuliers ; et plus cette solidarité est étroite, plus les particuliers ont un intérêt évident à améliorer les conditions générales d'existence, par la pratique d^s vertus sociales et individuelles.
466 LA MURALB.