III. Définitions et résumé général
Il ne sera peut-être pas sans utilité, pour résumer tout ce volume, de donner en quelques lignes les définitions qui en ressortent de quelques-uns des termes qui servent à exprimer les principaux faits de la vie morale.
Le bien est une expression générale comprenant tout ce qui concourt à Futilité générale ou à Tintérèt individuel, quand celui-<^i n*est pas contraire à un intérêt supérieur, ou, si Ton aime mieux, il s'applique à tout acte conforme à Tordre d'une société constituée en vue du bonheur de tous ses membres; et le bien est d'autant meilleur que cette conformité à l'ordre est plus complète, et que cet ordre est plus favorable au bonheur de tous*
Le jmte est le bien considéré en quelque sorte au point de vue négatif, en ce sens qu'il marque la limite au-delà de laquelle cesse le droit légitime. Il exprime la conformité de Tacte au droit, c'est la première forme de la réciprocité ; mais il est exagéré de le considérer comme la loi suprême et complète des rapports des hommes entre eux. £n fait, il résume l'essence de la morale prohibitive, défensive en quelque sorte. C'est la formule de la morale du devoir strict : il n'est pas juste de faire du mal à son prochain.
he Juste n'est que la moitié du bien, la plus essentielle, si Ton veut, mais non la plus élevée. Au-delà du précepte qui défend de nuire au prochain, il y a la doctrine plus conforme au principe et au fait de la solidarité, qui ramène l'iatérét individuel à l'intérêt général.
Le droit est la substance du juste. Il est logiquement et historiquement l'antécédent du devoir. La société n'existe qu'en qualité de protectrice des droits des hommes qui se sont réunis plus ou moins expressément en vue de cette protection. Par nature, chaque homme isolé aie droit d'appliquer toutes ses facultés à la satisfaction de ses besoins. Ce droit persiste pour l'homme en société à la condition de ne
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pas porter atteinte au droit égal du prochain. Chacun doit pouvoir compter sur le respect de ses intérêts individuels, en tant qu'ils sont en conformité avec l'intérêt général. C'est cette conformité des intérêts qui eu fait la légitimité, et c'est cette légitimité qui crée le droit. Ce point de vue reprér sente la morale défensive, restrictive, la morale du juste. Ce droit sufjdt aux sociétés primitives dont le but est surtout d'unir les forces pour résister aux dangers de la vie barbare. Mais si l'on considère la société civilisée, celle qui n'est plusseulement une société de guerre, ce droit ne suffit plus. La société sauvage était fondée en vue de diminuer des diffî«cultes et des souffrances déterminées ; ses membres n'avaient donc rien plus à lui demander que de la défendre de ces dangers. La société moderne n'est plus seulement défensive; elle est constituée en vue d'accroître dans la mesure du possible le bonheur de ses membres. Ceux-ci ont donc un droit nouveau — qui n'est plus seulement le droit à\x juste, mais le droit du bien — celui de pouvoir compter sur cet accroissement de bonheur, qui est la raison d'être d'une société bien constituée. Chacun, par conséquent, a droit à l'aide de la collectivité, c'est-à-dire de ses associés, partout où le concours de la collectivité est possible*
Le devoir est corrélatif au droit. Il commande de ne rien faire qui puisse, par soi-même ou par ses conséquences, se trouver en désaccord avec le juste et le bien, telle que nous venons de les définir, c'est-à-dire avec l'utilité générale, critérium infaillible du juste et du bien, ou avec l'intérêt individuel, quand cet intérêt n'a rien de contraire à l'intérêt général.
L'obligation. — Le terme de devoir coniprend encore une notion qui n'eat pas explicitement formulée dans la définition que nous venons d'en donner, et sur laquelle il importe d'insister, car c'est sur elle que les adversaires de la morale utilitaire s'appuient principalement pour la combattre. Il s'agit du caractère obligatoire du devoir, qui ei^ Qst le signe essentiel} et qui, dans notre définition, n'apparatt pas suffi-
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samment aux yeux des moralistes officiels. Ce scrupule est respectable. Nous allons tâcher de répondre à l'objection.
Qu'est-ce qu'un acte obligatoire? C'est un acte que nous ne croyoîis pas pouvoir nous dispenser d'accomplir sans nous exposer à des conséquences fâcheuses. Par exemple, il est obligatoire d'obéir aux lois, sous peine d'encourir un châtiment. Dans le système de la morale religieuse, qui fait dériver le devoir de l'ordre direct de Dieu, l'obéissance est obligatoire par la raison que le commandement d'un Dieu tout-puissant ne saurait être enfreint impunément. La théorie de la morale métaphysique sur le devoir est identique à celle de la morale religieuse. Seulement c'est la conscience qui se charge de la punition. Réduite à ces termes l'obligation n'est qu'un fait immédiat de prévoyance éveillée par un sentiment de crainte. L'obligation au sens moral a une signification plus étendue et quelque peu différente. Nous avons déjà eu l'occasion de nous expliquer sur ce point. Le sentiment de l'obligation morale est pour la plus grande part un fait d'atavisme, un instinct, une habitude transmise, qui nous rend sensibles non plus à la crainte d'un châtiment extérieur et physique, mais à celle d'une déchéance morale, d'une diminution dans notre propre estime, que Ton désigne sous le nom de remords.
Est-il vrai que cette sanction manque à la morale de l'utile? Non. Elle est même d'autant plus assurée qu'il est plus facile de vérifier si l'acte accompli est vraiment contraire à la loi. Les prescriptions de la doctrine officielle sont souvent si peu précises qu'il n'est pas toujours commode de discerner où est le devoir. Le critérium de l'utilité universelle ne laisse guère de ces obscurités. C'est là un premier avantage qui n'est pas à dédaigner. L'homme qui manque à ses prescriptions éprouve d'autant plus vivement le sentiment de sa déchéance que le devoir était plus clair. Le remords sera donc d'autant plus probable que la faute sera plus évidente. On pourra nous répondre que, pour échapper aux remords, il suffira de ne pas accepter comme obligatoire la
loi de l'utilité générale. Sans doute, exactement comme dans la morale religieuse, il suffit de ne pas croire à la réalité des prescriptions divines ; comme dans la morale métaphysique^ il suffit de ne pas croire au surnaturalisme du bien absolu, de la raison impersonnelle et de la conscience infaillible. En somme, ce qui fait le remords, c*est le sentiment de la déchéance morale, c*est l'idée qu'en obéissant à des mobiles inférieurs on s'est ravalé au-dessous de soi-même. Pour l'homme qui est convaincu que la dignité de l'individu comme des sociétés consiste précisément dans la substitution des préoccupations d'ordre supérieur aux basses suggestions de l'égoisme brutal ; qui croit que le progrès moral de l'humanité se mesure justement à l'accroissement du pouvoir des premières et à la diminution de l'influence des autres, pour celui-là, le devoir de respecter en toutes choses des prescriptions dont il peut en tout temps vérifier par lui* même les effets, sera tout aussi obligatoire que celles d'une religion dont l'origine céleste ne lui est pas démontrée ou d'une entité métaphysique dont il ne connaît l'existence que par les affirmations de gens qui ne la connaissent pas plus que lui.
Je reconnais qu'à la morale utilitaire il manque un ressort puissant, le plus puissant de la morale religieuse, la terreur. Mais, l'avouerai-je ? l'absence de cet élément d'obligation est justement une des raisons pour lesquelles je préfère la morale de l'utile à toutes les autres. Je ne crois pas que la peur soit un bon moyen d'éducation, pas plus pour les hommes que pour les enfants. Il peut être commode de s'en remettre pour le gouvernement du monde à des croquemitaines de toutes catégories. Mais les hommes qui, pour agir, ne consultent que leur intelligence m'ont toujours paru supérieurs à ceux qu'on ne peut faire marcher qu'à coups de fouet.
Sans doute le nombre est encore bien grand de ceux qui n'obéissent qu'à la peur. Mais à qui la faute, sinon à ces doctrines d'épouvante qui se sont de tout temps appliquées à retenir l'humanité au plus bas degré de la civilisation ?
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Présentez-lui des raisons d'agir et de choisir qu'elle puisse comprendre, et tous serez étonné de voir combien il se trouvera de gens qui saisiront avec empressement ce moyen de se relever à leurs propres yeux»
Il ne faut pas oublier d'aiMeurs que, outre les considérations d'utilité qu'elle leur apporte, la morale utilitaire laisse subsister la plupart des motifs dont Finfluence détermine le plus souvent les volontés, même sous Tempire des doctrines qui les repoussent. Parmi ceux qui adhèrent le plus apparemment' aux doctrines de la morale religieuse ou métaphysique, combien cro^ez-voas qu'il y en ait dont les actes se déterminent uniquement par la considération de l'enseignement sacerdotal ou de la justice immanente, et qui dédaignent l'opinion de leurs semblables? La plupart de ceui mêmes qui croient obéir à la voix de leur dieu ou de leur raison obéissent surtout à la considération de l'estime ou du mépris publics. C'est là qu'est en réalité la vraie puissance pour la grande majorité des hommes, en dépit des efforts que l'on fait pour la combattre*
Eh bien, nous, au lieu de la combattre^ nous la secondons, parce que nous nous attachons surtout à la réalité des choses. Si l'homme dont l'intelligence éclairée conçoit et saisit les rapports intimes de l'utilité universelle avec sa propre utilité peut trouver une récompense suffisante dans le bien même qu'il a fait, il n'en est pas moins bon et légitime qu'il trouve dans l'approbation et dans l'amour de ses semblsd)les un supplément de bonheur et de nouveaux stimulants à bien faire. Quant à ceux qui, moins intelligents, ne pourront encore s'élever à la pleine compréhension de celte solidarité universelle, il est utile, pour eux et pour tous, qu'ils s'habituent à chercher dans l'estime publique une joie supérieure à la satisfaction des appétits égoïstes. Le progrès consiste précisément dans la substitution croissante des mobiles d^ordre supérieur aux mobiles de la barbarie primitive.
C'est là ce qui donne le caractère obKgatoire aux près-
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en plions de la morale utilitaire, et cela suffit pour quiconque est accessible à la considération des intérêts, purement moraux. Pour les autres, il y a les répressions légales, à la nécessité desquels aucune théorie morale n'a la prétention de soustraire la société. Il est clair qu*à Tégard de ceux à qui ni la considération de Tutilité universelle ni celle de l'opinion ne suffisent pour leur faire respecter le contrat social, il n'y a pas d'autre recours que la contrainte. Si le devoir de chaque citoyen est de travailler au bien général, celui de la société est de défendre les intérêts de tous contre les entreprises de ceux qui les attaquent.
Il importe d'ailleurs de remarquer qu'il y a des obligations de différents degrés, comme il y u plusieurs catégories de devoirs.
L'homme, avons-nous dit, doit se proposer pour but et pour règle l'utilité universelle. Mais s'il doit tâcher de faire à ses semblables le plus de bien possible, il est clair qu'il doit commencer par ne pas leur faire de mal. C'est là le premier degré. C'est le domaine propre d\i juste. La première utilité pour chacun, c'est qu'on ne le dépouille pas de ce qui lui appartient. Ceci est d'obligation stricte. Toute violation des devoirs de cette catégorie donne lieu à l'intervention de la loi répressive ; ces devoirs s'imposent également à tous, et personne n'a le droit de s'y soustraire.
Mais cette morale en quelque sorte négative ne suffit pas au progrès des sociétés. Au-dessus des hommes qui se contentent de respecter les droits acquis de leurs semblables et leurs intérêts présents, c'est-à-dire qui s'abstiennent de leur faire du mal, il y a ceux qui s'appliquent à leur faire du bien, en améliorant leurs conditions d'existence, en créant pour eux des utilités nouvelles, en suscitant des motifs d'action supérieurs, moraux et intellectuels, en s'efforçant d'élever leurs âmes à la conception d'un état social plus parfait. Pendant que les premiers se bornent au respect des conditions présentes, les autres travaillent à préparer l'avenir. Ce sont les pionniers du progrès et les bienfaiteurs de l'huma-
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nité. Cette catégorie comprend les inventeurg, les savanis, les philosophes. Leur rôle exige des qualités morales et intellectuelles qu'il serait absurde d'exiger de tous les hommes. Sans doute le devoir de tous est de travailler dans la mesure d^ leurs forces à se rendre capables de le remplir ; mais il est impossible que tous y parviennent. Aussi ce devoir est-il d'une nature particulière qui ne comporte pas l'obligation stricte et ne. permet pas l'intervention de la loi. On ne saurait contraindre un homme à déployer des qualités qu'il n'a pas dépendu de lui d*acquérir.
L'amélioration croissante des conditions sociales, la diffusion progressive de l'instruction, le perfectionnement continu de l'enseignement moral pourront, grâce à l'influence de l'exemple et de l'hérédité, développer les aptitudes des générations futures, et augmenter dans chacune le nombre des intelligences supérieures. Mais il serait périlleux d'espérer que ce progrès devienne jamais assez général pour qu'il soit possible de confondre en une seule les deux catégories de devoirs que nous venons de distinguer.
Il ne faut pas du reste perdre de vue que, en fait, l'obligation est un phénomène moral, dont l'intensité varie avec les intelligences. Si, en nous plaçant à un point de vue général, nous pouvons dire que Tobligation domine surtout dans la morale restrictive ou négative, c'est-à-dire dans les prescriptions qui interdisent de faire le mal, il est certain que, pour les âmes d'une nature supérieure, le devoir de faire le bien, c'est-à-dire de travailler à Tamélioration des conditions sociales dans la mesure de leurs forces, revêt un caractère presque aussi strictement obligatoire que celui de ne pas nuire aux intérêts existants.
La liberté.' — Voici encore un mot autour duquel la métaphysique et la théologie ont accumulé les obscurités. EUles ont fini, à force de subtilités et de logomachies, par donner à cette question Tapparence d'un problème insoluble. Nous avons exposé notre opinion sur les théories fantaisistes qu'elles ont édifiées pour résoudre une difficulté qu'elles
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avaient créée de leurs propres mains. Bn somme, le pro« blême n'existe pas ; il suffit de rendre au mot son sens réel, par l'observation des faits, pour faire évanouir ce fantôme, qui dépend exclusivement de la comparaison des motifs et de leur appréciation par l'intelligence. Il suffit surtout de bien distinguer entre la liberté de pouvoir qui dépend des faits extérieurs et n'a rien à faire avec la question morale, et la liberté de vouloir, qui est simplement absurde.
La morale du libre arbitre ne fait pas cette distinction. Pour elle la liberté consiste à pouvoir faire ce qu'on veut, sans qu'aucun obstacle physique extérieur s'y oppose. La chose est donc parfaitement simple. Si je veiix marcher, je marche, à moins que je n'aie les jambes liées ou paralysées. Mais s'il m'est défendu de marcher^ sous peine de châtiment, alors l'obstacle devient moral. C'est la crainte du châtiment qui me condamne à l'immobilité. Si je passe outre, et si je continue à vouloir marcher, je suis libre de le faire à mes risques et périls. J'ai le droit de choisir ou d'être puni pour avoir marché, ou de ne pas marcher pour n'être pas puni. Mais elle oublie un point essentiel : pour qu'il y ait choix, il faut qu'il y ait comparaison, c'est-à-dire examen plus ou moins attentif, plus ou moins rapide de la valeur des motifs d'action. C'est ce qu'on appelle délibération, La délibération est un fait purement intellectuel. C'est donc, en dernière analyse, non la volonté, mais l'intelligence qui décide. Demandera-t-on si l'intelligence est libre? Oui, si la liberté consiste à n'être contraint par aucune force extérieure ; non, si l'on entend par là que l'intelligence peut indifféremment décider le pour ou le contre. Cette liberté d'indifférence, comme on l'appelle en langage scolastique, est une pure absurdité. L'intelligence ne peut pas faire que ce qui lui parait meilleur lui paraisse pire. Or c'est cette décision de rintelligence qui domine le fait de volonté, c'est-à-dire qui détermine le résultat de la délibération.
Ce qui est vrai, c'est que la diversité dans le développement intellectuel peut et doit entraîner une diversité correspon.