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CHAPITRE II

LES OHKaM:S DE LA MORALITÉ

Ce ne sont pas, bien que souvent on le répète, les philosophes ni les savants qui ont institué la morale dans Thumanité. Car la morale est autre efiose que les théories de la moralité qui ont été (••nieues par les philosophes, ou que les systèmes <le morale prati({ue élaborés par les sages. La morale est plus ancienne que la science proprement dite et que les plus vieilles civihsations. -\(»us aurons bientôt à revenir sur le rapport de lintellectualité et de la moralité, de la science et (le la morale. Pour l'instant, ayant à décrire l'é- Viilution de la moralité dans les sociétés humaines, nous devons faire abstraction des opinions émises par les philosophes touchant le caractère et l'objet de la morale, aussi de certains cas individuels ou d'école, par exemple du stoïcisme ol de ses adeptes les plus réputés. Ceux-ci pour-

LES ORIGINES DÉ LA MORALITE

raient nous offrir do beaux types humains do moralité pleinement réfléctiie, sans être poiiicela des types de la moralité commune en lemtemps. Mare-Aurèle, (iu\)n ne peut oublier dans un traité de morale humaine, n'est pourtant pas le type de rancienne moralité romaine, ni celui de la moralité païenne au cours du second siècle, et il reste étranger à la moralité chrétiemie qui se répandait alors malgré lui dans le monde T'oniain. Force nous est, la moralité étant ce qui vieid (Tètre dit au chapitre précédent, de prendre du point de vue historique, d'ensemble et en raccourci, la (jueslion de ses origines.

Les sociétés dites inférieures ou primitives no sont pas, comme on raflirme trop souvent, dépourvues de moralité. Chez les plus rudimentaires, les plus misérables, les plus brutales, lo> moins oiiianisées, les plus proches, en un mol. de ranimalité, il y a déjà un certain nombre d ' choses (jui ne se font pas, qui ne doivent pas sf laire, un élémentaire statut de vie commune o' par conséquent un germe de moralité. Quant

|;i masse des peuplades que Ton a traitées de sauvu.ires, ce qui frappe l'observateur n'est pas l'absonce mais la multiplicité des règles, la complexité des rapports sociaux, rapports et règles fol niant des systèmes complets de vie sociale Iriiditionnellement gardés, d'ailleurs susceptibles de quelque changement i)ar l'autorité des anciens, et qui s'imposent à tous les mendjres tlo la tribu. Là règne le tahou, l'interdit sacré, (Idiit certains ont voulu faire l'uniciue point de départ de la morale et de la religion, et qui, s"il n'est pas ce point de départ uni(jue, tient néannmins une très grande place dans les commencements de l'une et de l'autre.

Vax effet, la morale des hommes dits incultes 0^1 plutôt négative en ses énoncés que positive. Kilo se présente à nous comme un système de restrictions plutôt (jne de directions, le dressage de l'animal humain ne s'étant pas opéré, à ce (nfil semble, d'après un principe conscient ni un programme arrêté en ses grandes lignes, mais p*Mi à peu, sous l'influence de considérations innnédiatement pratiques, difficiles à concevoir peur nous, parce qu'elles correspondent à une m. idalité fort différente de la nôtre en ses préoconpations, sinon dans ses procédés. Pour nous cist mentalité de rêve et de supei'stition, men-

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talité magico-mystique où tous les objets naturels sont traités comme des forces à ménager en même temps qu'à utiliser. Morale de gestes et technique de magie, aussi rudimentaires et enfantines Tune que l^autre, s^ associent au point de n'être pas discernables. Ce n'est pas motif pour refuser à cette réglementation extérieure tout caractère religieux et moral, à cette technique tout caractère rationnel. La morale et la religion n'y sont pas plus perfectionnées que la technique ; mais elles y sont, comme la technique, à rétat embryonnaire.

Dans l'attitude de l'homme inculte à l'égard de la nature et à l'égard de ses contribules, dans les interdits pour nous superstitieux qu'il s'impose vis-à-vis des objets naturels et des autres hommes, il y a plus qu'une apparence de religion et de moralité. C'est de là que sont sorties non seulement les croyances et les pratiques du culte, mais la morale religieuse, toute la morale humaine ; et la morale aurait grand tort de renier ces humbles origines, car elle ne le peut sans se renier elle-même. Reconnaissons plutôt de lii noblesse à ce modeste commencement. Interdits alimentaires, interdits sexuels, interdits sociaux constituent une véritable discipline, discipline religieuse et morale, discipline humaine, bien

que cette discipline s'allie souvent à des pratiques qui pour nous sont le contraire de l'humalulé, par exemple l'anthropophagie. Mais la pratique'de l'anthropophagie n'est pas plus exclusive (le toute moralité dans les sociétés dites inférieures que la pratique de la guerre n'est exclusive Je toute moralité chez les nations dites civilisées. Humainement parlant, il n'est pas plus moral de tuer des hommes à seule fm de les supl)i*imer, que de les tuer pour les manger.

Il est à remarquer d'ailleurs que l'anthropophagie, surtout l'anthropophagie rituelle, subsiste parfois, si même elle ne se développe, connue il est arrivé pour les Aztec du Mexique, (liez des peuples qui naissent à la civilisation. Les sociétés qui se civilisent ne peuvent perfeclionner leur organisation sans modifier plus ou moins la réglementation de la vie, et tant s'en faut que cette réglementation se fasse de tout point plus douce que dans les états de moindre eulture. C'est dans les sociétés de demi-civilisaiion que la chasse à l'homme devient la guerre ; il n'est pas très facile de voir là un progrès de la moralité. Si l'on s'abstient de manger les ennemis vaincus, c'est aussi bien que l'on . .mmence à utiliser comme esclaves ceux que ion a pris vivants. On peut, à la vérité, soutenir

LA MORALE Hl MAINE

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que Fesclavage est un progrès sur lexterminatiou complète et le cannibalisme.

Cependant les religions s'ébauchent ; au lieu fie traiter magiquement les objets naturels, les hommes, un peu plus capables de réflexion et de raison, se mettent plutnt \\ négocier avec les esprits des choses , censés susceptibles d'une bienveillance intéressée, et ils se moralisent un peu plus eux-mêmes en moralisant leurs dieux dans la même proportion. Les inégalités sociales commencent à s'accentuer, mais aussi les devoirs sociaux. Surtout la réglementation de la famille se fait plus stricte, et la noti(ni de parenté se définit plus nettement. Comme il sera expliqué plus loin, les origines de la famille ne sont pas, à pi'oprement paiier, dans la sexualité, mais dans les interdits sexuels que se sont imposés les hommes et dans Tattribution qui peu à peu s'est faite d'une ou plusieurs femmes à un seul homme. Ces interdits et cette attribution se sont régularisés, les droits des parents sur les enfants et les devoirs de ceux-ci envers ceux-là ont été déterminés avec précision ; la famille a conquis son autonomie relative au sein du clan et de la tribu.

Tout cela est un progrès moral, déjà moralement senti, en même temps qu'un progrès so-

cial, socialement voulu, quand même ce progrès laisserait beaucoup à désirer, par exemple pour la condition de la femme, pour celle des enfants, voit^e pour la régularité des mœurs. Car c'est un fait, et qui vaut d'être remarqué, les vices des individus, qui sont à peine sensibles dans la vie pauvre et menée collectivement des sociétés incultes, se montrent et grandissent dans les sociétés cultivées, où les moyens de jouir deviennent plus abondants. L'on pourrait s'avancer jusqu'à dire que, dans les sociétés qui progressent en civilisation, l'animal-homme, au lieu de s'élever en masse unanime à une meilleure humanité, semble plutôt se dédoubler, l'animal, chez les uns, tendant à s'abrutir de plus en plus, et l'homme, chez les autres, à se moraliser davantage. On pourrait soutenir aussi bien que les grandes injustices sociales, qui ne sont pas sans quelque rapport avec l'abrutissement dont il vient d'être parlé, naissent avec les premiers essais de civilisation. Cependant, à ju- ^ler des choses par l'ensemble, le progrès de révolution morale ne paraît pas niable, et l'on uurait tort de prétendre que l'homme, pour sa dignité et pour son bonheur, aurait mieux fait de rester plus près de la condition animale. La morale des sociétés antiques avait un carac-

t!:JSt^iai^££SA;S

LES ORIOTNES DE LA MORALITÉ

tère plutôt national qu'universellement humain. Il n'est ni possible ni expédient d'en décrire ici les différents types. N'allons pas toutefois, sous prétexte que leur moralité nous semble assez incomplète ou superficielle, dénier toute valeur morale à ces 1 ormes des vieilles sociétés babylonienne, égyptienne, phénicienne, hellénique, romaine, ou bien chinoise, japonaise, indienne. Notre propre moralité n'est point si complète qu'il nous plaît ordinairement de le penser, et elle ne nous a pas pénétrés si profondément que nous ayons le droit d'en être fiers, comme si nous l'avions de tout point réalisée. Les anciennes sociétés du monde méditerranéen ont pratiqué sans remords l'esclavage, legs des premières civihsations, parce qu'elles ne concevaient guère et ne pratiquaient le respect de l'humanité qu'à l'égard de leurs concitoyens, mais elles n'en concevaient et n'en pratiquaient pas moins un certain respect de l'humanité. Le sentiment national y était, en effet, un sentiment d'humanité restreinte, mais tout de même un sentiment humain. Et le dévouement à la chose publique, si partial et si intéressé qu'il ait été d'ordinaire en ces antiques sociétés, ne laissait pas d'être un dévouement véritable, qui souvent allait, quant aux individus, jusqu'au désintéressement le plus parfait.

Ge dévouement s'y est, comme on sait, présenté sous deux formes : dans le régime intérieur par le service personnellement désintéresse que ceriains citoyens ou chefs d'état ont rendu a la chose publique comme administrateurs des intérêts communs, et pour l'extérieur, dans un service personnellement plus intéressé, mais qui comportait danger de mort, quand il s'agissait de défendre la patrie contre ses ennemis, ou bien - ce qui est moins louable, mais n'en a pas moins continué d'être assez ordinairement pratiqué dans les sociétés humaines, - quand U s'agissait d'agrandir ou d'enrichir la patrie aux dépens de ses voisins. Le service militaire de la pairie n'est pas, en général, tout abnégation ; car s'il comporte une part de restrictions et loccasion constante des plus graves périls, il s'accompagne aussi d'une part de licence et comme d'une interruption dans la pratique de la commune moralité. Parce que les sociétés humaines ont jusqu'à présent subsisté dans des conditions de jalousie et d'hostilité mutuelles, Ihnbileté et le courage militaires n'ont pas cesse d'être placés au premier rang des vertus, plus haut prisés on général qu'une conduite sage et désintéressée dans le gouvernement des affaires publiques.

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Inutile d'insister sur ce que la famille, dans certaines des sociétés dites civilisées, a pu acquérir une forme hautement morale, quoique les mœurs, un peu partout, aient été rarement à la hauteur des lois ou règles sociales. Il est certain, d'ailleurs, que la polygamie, chez les peuples orientaux, n a pas contribué à relever la dignité de la femme ni à fortifier le lien familial. On peut en dire autant du divorce, quand il était trop facilement admis dans les sociétés mômes où la monogamie était de règle.

( '-et te morale des anciens peuples était étroitement liée aux cultes nationaux, oii elle trouvait son appui, et dont elle était un élément. Une morale en rapport avec la seule qualité d'homme, et plus ou moins dégagée, en principe, des conditions de nationalité, s'est fait jour en certaines religions qu'on peut appeler de salut individuel, et dont les principales sont le bouddhisme et le christianisme. Ces deux leligions ont été vivement critiquées, et non sans rnotif, même au pond de vue moral, parce qu'elles affectent, dans une cerlaine mesure, un caractère antisocial. Le christianisme, par sa préoccupation exclusive de Tau-delà, par sa profession d'indifférence à l'égard des choses temporelles, par l'exaltation du célibat, a prêché, au nom d'une foi très aventurée

dans ses dogmes, un idéal qui est de soi irréalisible et (lu'il a fallu mettre en quelque sorte au rabais pour le commun des fidèles. Pareillement R. bouddhisme, en proclamant le néant de 1 existence en présentant l'ascétisme et le renoncement absolu comme le type de la perfection humaine, a lancé les hommes à la poursuite d'une chimère. Son programme et celui du christianisme, appliqués en toute rigueur, seraient mortels non seulement à toute civilisation, mais a louie société humaine. H n^en est pas moins vrai MU" ces efforls démesurés vers la perfection de rnulividu onl eu pour résultat un grand adoucissement et un. réel assainissement des mœurs aans les sociétés où le bouddhisme et le christianisme se sont répandus. Leur grand mérite a ete ,10 vouloir fonder la régularité de la vie sur la pureté des sentiments, créer à l'homme une àme de venu, rmitier à la vie intérieure, réaliser sa .M'andeur morale dans la conscience claire de ^on indigence et de son infirmité naturelles.

Il importe assez peu, au fond, que ces essais grandioses aient été mêlés -d'illusion et qu'ils ;,-,i,nt pu nian(iuer d'aboutir à une faillite relative • car telle a été , jus(iu'à présent, la condition \le l'humanité, et tant s'en faut que ces propagandes enthousiastes aient été inutiles pour

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le progrès humain. Dans le bouddhisme et dans le christianisme a été reconnue, sous des symboles maintenant désuets, la grande loi de rhomme : là le principe de la bonté envers les êtres, ici le principe du pur amour. L'amour qui n'est pas appétit de jouissance sensible, Tamour qui est le don spirituel de soi-même, l'amour qui est bienveillance et dévouement, telle est la vérité humaine, la moralité qu'ont entrevue les grandes religions et qu'elles nous ont transmise. A nous de la dégager des croyances mythiques et du faux ascétisme par lesquels, eu égard au développement général des sociétés humaines, cette moralité serait plutôt empêchée de se réaliser elle-même dans la société nouvelle qui est en train de se faire, cherchant sa voie à travers le chaos du temps présent. La justice aurait été plutôt l'idéal plus ou moins nettement perçu et poursuivi dans les sociétés nationales. Mais la justice ne régnera dans l'humanité à venir, dans la société des nations, que par la souveraineté de l'amour.

Deux points rcssorleiit de celle évolution dont nous venons de tracer une esquisse très sommaire : à tous ses degrés, l'évolution de la morale est liée à celle des sociétés et de leur religion, à révolution de la religion dans les sociétés humaines ; cette évolution est celle de la relin-ion môme dans ces sociétés.

Les morales, en effet, les morales réelles et pratiquées, sont fondées sur une considération mvstique de l'univers et spécialement de 1 humanité, soit de la société humaine, soit de 1 homme pris individuellement. Leur point de départ est l'attribution d'une sorte d'essence spirituelle aux êtres de la nature et à l'être humain, essence qui serait lésée par des actes violents, et non sans dommage pour les auteurs de la violence. De cette considération mystique résultent les égards, la mesure d'égards, que, dans les sociétés dites inférieures, les membres d'une même tribu ont pour leurs frères ; de là procèdent et ce

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que l'on trouve en ces sociétés de morale sexuelle, et toute Técononiie de la vie tribale, autorité des anciens, respect des coutumes et des rites traditionnels, crainte qui assure l'observation des interdits. C'est Tenfance de la religion et de la morale ; mais c'est de la religion et c'est de la morale, si étroitement unies que l'une est dans l'autre, et que les deux font une môme chose. Que par celte organisation magico-religieuse et mystico-morale on ait tellement quellement satisfait à des nécessités physiques, économiques et sociales, nul ne saurait le contester. Que les mêmes nécessités se rencontrent et s'exercent tout au long de l'histoire et qu'elles doivent continuer jusqu'à la consonunation des siècles à promouvoir et à influencer révolution, même spirituelle, de l'humanité, rien n'est plus certain. La vie est une, bien que multiforme, dans l'homme et dans la société. Mais, si l'aspect naturel et physiologique de cette vie est réel, son aspect spirituel et social, intellectuel et moral, esthétique et religieux, n'est pas moins réel, bien qu'il ne le soit pas de la même façon. Ainsi, la réalité d'un de ces aspects n'exclut pas la réalité de l'autre, l'un n'absorbe pas l'autre, l'im n'est pas l'explication adéquate de l'aude. Et l'inlluence réciproque de l'un sur l'autre n'est pas de

notre sujet. C'est pourquoi la présente remarque vaut pour toute la suite de nos réflexions.

Dans les sociétés nationales, même rapport ,iidentité entre la morale et la religion que dans l,s sociétés primitives. Les essences spirituelles ,,nt pris meilleure consistance de dieux, de hé- ,os protecteurs, de génies individuels et d'ûmes. D'où vient que l'homme vit au milieu d'un monde ,lcsprits qu'il ménage, qu'il se concilie, qui l'inmiiotent et qui le gardent. Les dieux sont loin .lêtrc toujours, à notre jugement, des types de moralité transcendante ; ils peuvent même être, dans leurs mythes traditionnels, en retard sur la moralité de leurs peuples ; mais ils sont, en lait, à l'exacte mesure de l'idéal humain où s'élèvent leurs clients. Cet idéal est personnifié dans les dieux, qui sont à la fois et les protecteurs de l'existence nationale, au besoin ses défenseurs rnutre les ennemis du dehors, et les gardions de M.-s lois et coutumes, qu'ils sont censés avoir insliluées. Tout Tordre de la cité repose sur eux, aussi bien que sa conservation.

Le type le plus accompli du dieu national pourlait bien êlrc l'ancien Kahvé d'Israël, dont on iacontait qu'il s'était formé à lui-même un pénible avec des tribus errantes, par lui miraculeusoment soustraites à l'oppression du pharaon

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égyptien, sustentées et guidées non moins miraculeusement à travers le désert, pourvues d'unelégislation perpétuelle, dont Tobservation exacte était la garantie de leur prospérité, assistées de même par lui dans la conciuéte du pays où il avait voulu fixer leur demeure, gardanl au milieu d'elles en son arche sacrée ce dieu puissani qui avait daigné conclure avec leurs pères un pacte élernel. Cette forme de religion nationale ne fait que majorer des traits (jui se rencontrent à divers degrés dans tons les cultes de même ordre ; mais elle avait une nuance toute spéciale de moralité qui Ta rendue plus apte (pie toute autre à devenir, sinon par elle-même, au moins dans le christianisme, une religion essentiellement morale, et en même temps une religion universelle en intention, puisqu'elle a prétendu, (pfelle prétend même encore à devenir Ui religion de l'humanité.

C'est que le monothéisme israélite ne s'est pas réalisé lui-même dans le judaïsme ; il y est resté enfermé dans sa carapace de vieux culte national ; il s'est immobilisé sur le concept du Dieu unique et universel, parfaitement juste et qui réclame des siens la justice ; il n'a pas dégagé ce Dieu du particularisme ethnique, ni cette justice de l'antique rituel et des observances, venus

.les cultes magico-religieux, qu'il possédait en ...ninum avec les autres cultes nationaux. Mais dans l'évangile (lui fut annoncé au nom de Jésus s'est bientôt aftli-mée, avec l'idée d'un Dieu purement moral, juste et bon, l'idée d'une morale purement et universellement humaine, où serait Tessentiel du culte réclamé par ce Dieu. Ce sont les premiers missionnaires du christianisme en dehors de la Palestine, Juifs hellénisés avant .léire conveitis à la foi de Jésus, qui ont d'abord proclamé l'inutilité des observances rituelles que e;nH)nisait la loi de Moïse, et qui ont ainsi émancipé le christianisme de la forme nationale où le judaïsme, par respect de la tradition, a continué (le se maintenir.

Tant s'en faut pourtant que le christianisme soit ainsi devenu la religion de l'humanité. Non seulement son Dieu est lesté pour ainsi dire proportionné c\ la connaissance générale qu'on avait Mors du monde, mais son idée de l'humanité riait aussi bien limitée par la condition même des humanités qui alors existaient sur la terre e! qui étaient à peu près feimées les unes aux ;!utres. Le christianisme est devenu la religion c l'humanité méditerranéenne, et l'on peut dire (Mi'il a pris la forme de cette humanité. 11 est de- M'uu la religion de l'empire romain en prenant le

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caractère des économies de salut, mystères dlsis, de Cybèle et d'Attis, de Mithra, qui, dans ce temps-là même, commençaient leur propagande et se répandaient dans Tempire, s\^daplaiit. comme le christianisme, mais moins profondément et moins heureusement, à la semi-universalité de cet empire et à la mentalité des peuples qui le constituaient. Le christianisme ressembla à ces économies de salut par la notion de son médiateur et sauveur divin, Jésus, cru d'abord Messie, sauveur d'Israël, puis victime divine, agneau mystique immolé sur la croix pour la rédemption des hunnnes, Dieu manifesté en chair pour les instruire et leur procurer la vie éteriu^lle. Il y ressemble aussi par ses sacrements qui initient les hommes, conmie dans les mystères païens, à la communion de la vie divine et immorlelle. Kii même temps Jésus devenait un type dJiunianilc parfaite, rincarnation d'un haut idéal diviiiohumaiii.

Cette théologie et cette mystagogie, en combinant le monothéisme moral du judaïsme avec 1 1 mystique du paganisme, ont fait du christianisnir une religion i)lus humaine que Tune et qu» l'autre, plus efficacement religieuse et morale. si on l'ose dire, parce que dégagée du nationalisme juif et du naturalisme païen ; ainsi Tont-elle?,

IlO

^..uv un temps, rendu maître du moride méditeri,uiéen, et ainsi est-il devenu la religion des peuj.les européens. Mais son origine même et sa .1 inclure ont conditionné son action dans Thisl.uie ; elles ne peuvent pas manquer de limiter .nu avenir. Le christianisme n'est pas devenu, suis doute n'est-il pas apte à devenir la rdigion .1. l'humanité, parce que la mentalité commune ,|. rhumanité reste encore à former, ef aussi bien s;i religion ; les christianismes établis, s'iis ont cniitrilnié à préparer, s'ils contribuent, volonlaiivnient ou non, à former cette mentalité nouvelle et cette nouvelle religion, vraiment universelle, ne les pourraient réaliser qu'en se Irans- Inrniant eux-mêmes radicalement. Ils y pouri-,,nt entrer comme les cultes païens du monde nuMliterranéen sont entrés dans le christianisme, cVst-à-dire en disparaissant et s'absorbant en

lui.

Mais, bien qu'il porte dans sa religion et dans sa morale la marque du temps où il s'est constitué, le christianisme n'en reste pas moins une religion essentiellement morale. Il est naturel après tout, que cette religion et cette morale ne .M.ient pas définitives ; y a-t-il quelque chose de .léfinitif et d'immuable dans l'histoire des hommes ? Le christianisme représente une portion

LA MOR.VLE HUMAINE

LES ORIGINES DE LA MOR.ALITÊ

et une phase, Tune et Taure considérables, de Févolulion religieuse et morale qui se poursuit dans l'humanité. Son importance tient précisément à ce que la religion s'y est laite de plus en plus morale, et la morale de plus en plus religieuse, parce que l'objet de la croyance, y est, en son fond, un grand idéal moral, et la religion un elïort sincère et puissant pour la réalisation de cet idéal. Que la croyance se soit délinie en des syndjoles imparfaits et qui deviennent de i)lus en j)lus caducs, que l'effort ait été incomplet. (|u"il ait besoin maintenant. d'être élargi et renouvelé, c'est la condition de tout ce (pii est humain et la rançon de la durée, f.a religion (|ui a i)roclamé (|ue l'amour est la loi de l'honnne, pai'ce (ju'il est l'essence de Dieu, a bien mérité de riiumanité.

Du bouddhisme aussi nous devons dire qu'il a «'té une grande religion, et pour la même raison, parce qu'il est avant tout une morale religieuse. Nous autres européens sonmies assez mal i)i"éparés à le comprendre, parce que notre mentalité n'a pas été formée par lui. Tl ne nous est pourtant pas trop dif licite de voir, si nous prenons la peine d'y regarder, entrant un moment dans l'esprit méditatif des Orientaux, combien est admirable et substantiellement vraie

,etle idée du mouvement perpétuel, du tourbillon des choses, de la vanité des propos humams ,1 des occupations humaines ; combien grande ,t à certains égards, raisonnable, est cette discinune qui instruit l'homme à se posséder luimême en paix ; combien louable est le sentiment Général que suggèrent cette philosophie et cette discipline, la grande pitié pour les êtres, tout ce qui existe en ce monde ayant si peu de consistance. .

Oue l'idéal ici encore manque passablement dï^quilibre et qu'il humilie trop la réalité ; qu'un .i grand pessimisme implique une large part d erreur et qu'il ne soit pas uniquement bienfai- .;mt nous le constatons sans peine ; mais force nous est de reconnaître que l'énergique déclaralion sur le néant des choses humaines est plus profondément sentie que dans l'évangile ; que la nécessité de la discipline intérieure, du perpétuel retour sur soi-même, n'a pas été aussi bien saisie par les fondateurs du christianisme. Ce uu'on peut avoir à reprocher au bouddhisme est l'.lutot d'avoir un idéal trop indifférent a la léalité, et d'être trop une discipline et une :.scèse pas assez une morale du cœur et propre a informer la vie. 11 est pourtant une discipline murale en même temps que religieuse, religieuse

LA MORALE HUMALNE

LES ORIGINES DE LA MORALITÉ

parce que morale, morale parce que religieuse (Uir il y a un mysticisme dans cette discipline et une moralité profonde dans ce mysticisme. Nous aurions probablement tort de penser que la sagesse de Tavenir n'en empruntera rien.

En vérité, Thistoire de Tcsprit dans riiuinanité, le dressage de l'animal humain, la moralisation de notre espèce ne sont aucunement renfermés dans rhistoire des spéculations sur lu gouvernement des sociétés et la conduite des hommes. Ces spéculations, au contraire, ny ont tenu que la moindre place et n'y ont exercé de tout temps que la moindre influence. La morale est aussi vieille que la religion, et la religion est à peu près aussi vieille que l'homme. Il n'est pas de religion, si pauvre qu'elle ait été, qui n'ait eu sa morale, si chétive qu'elle fût. Il iTest pas non plus de morale vécue qui ne soit religieuse, c'està-dire fondée sur une considération plus ou moins mystique du monde et de l'humanité.

Autant que le passé permet de préjuger l'avenir, cette humanité, — bien que, dans l'ensemble, elle ne s'en soit pas aperçue, que maintenant même elle n'ait pas l'air de s'en douter, que •beaucoup de ses plus doctes représentants soient tout disposés à le nier, — paraît orientée vers une religion de plus en plus morale et une mo-

rale de plus en plus religieuse. L'esprit qui depuis toujours la travaille paraît la conduire, à travers de dures expériences, qu'elle ne comprend d'ordinaire que très imparfaitement et très lentement, vers une meilleure intelligence de ce qu'elle est çt de ce qu'elle doit être, vers le culte d'une vérité qui se résume dans la lo^ de runiverselle fraternité. Le type spirituel que l'humanité se forme d'elle-même, sans doute par la vertu de l'esprit qui est en elle et qui agit dans le monde, prescrit depuis le commencement le respect de l'humanité dans l'homme ; s'approfondissant, s'élargissant, s'affermissant lui-même, il a prescrit ce respect de plus en plus intimelucnt, de plus en plus universellement, de plus eu plus impérativement. C'est en ce sens que Fou peut parler d'une religion de l'humanité, en même temps morale de l'homme, qui a été dans le passé ITime de toutes les religions, et qui semble devoir être la religion de l'avenir.

LES SOURCES DE LA MOR.VLITÉ

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