L.4 AIORALE HUMAINE
Un tel progrès ne peut être que conditionné ; il est, à sa façon, nécessaire, il n"est point fatal, il nest point mécanique ni puj'einent physiologique. La nécessité qui le commande est une nécessité morale, non une impulsion irrésistible et inconsciente. Il est .relativement libre. Philosophes et théologiens ont 'disserté presque aussi abondajnment sur la liberté que sur la raison, et comme plusieurs ont pensé découvrir que la raison était un pouvoir absolu de connaître le vrai absolu, d'aucuns ont pensé trouver aussi que la liberté humaine était le pouvoir absolu de choisir entre le bien absolu et le mal absolu. D'autre part, la science du jour, insoucieuse de si grandes choses, nous signifie que le mouvement de notre activité psychique est un phénomène réglé de la môme façon que celui de la digestion, et que notre prétendue liberté n'est pas autre chose qu'une apparence, une illusion plutôt, nos volontés étant, comme nos pensées, déterminées fatalement par le tlux biologique en quoi consiste notre existence. Or, tout comme le tiavaii de notre esprit n'est pas un déroulement d'éternelles vérités <fui sortirait on ne sait comment de notre pauvre cerveau, ni un produit quelconque des mouvements qui s'accomplissent dans le même organe, mais que cette sécrétion
LES SOURCES DE LA MORALITE
ccrébrale est une connaissance réelle, quoiqu'imjiarfaite, conditionnée, relative, — aussi bien estelle toujours perfectible, si ce n'est en chacun de nous, qui atteignons bientôt nos limites, du moins dans nos sociétés et dans le genre humain, <lans la tradition humaine, — de même notre liberté n'est ni un pouvoir transcendant de ré^ili- .-er d'un seul coup la perfection de la sainteté ou le comble de l'immoralité, ni le rêve d'automates se persuadant qu'ils font librement des choses qui s'accomplissent en eux aussi nécessairement que le travail insensible de la nutrition ; mais *'e mouvement intime a la mesure exacte de liberté dont il est conscient, mesure qui n'est pas, tant s'en faut, celle dont les philosophes dits .-piritualistes ont voulu l'honorer ; et cette mesure réelle, non illimitée en elle-même ni dans le cadre de son exercice, est celle d'une activité qui >e fait de plus en plus consciente et volontaire, susceptible de propre initiative, soit dans l'évolution générale de l'humanité, soit dans l'évolu- Mon particulière de chaque personnalité humaine. L'exercice de notre volonté libre est con- •iitionné, limité, relatif, comme celui de notre connaissance. L'on peut dire en toute vérité, |ue l'homme n'est pas, à proprement parler, inielligent ni libre, si l'on met dans ces qualités
LES SOLUCES DE LA MORALITI-:
'un sens infini, c'est-à-dire tout à fait irréalisable dans le sujet en question, mais qu'il devient intelligent, qu'il devieut libre, et qu'il n'a jamais fini de le devenir, parce qu'il lui reste toujours à comprendre au delà de ce qu'il a compris, à voir mieux qu'il n'a vu, et que de même sa liberté intérieure peut grandir à mesure que grandit son intelligence, pourvu qu'elle s'emploie à surmonter les exigences de son animalité, les prédéterminations de son hérédité.
Telles sont donc les sources extérieures et intimes, les ressources traditionnelles et personnelles de la moralité humaine. Le fait moral existe dans l'humanité. Une conscience morale existe dans les sociétés et dans les individus. L'évolution morale de ces sociétés et de ces individus n'est pas de pure nécessité. Sociétés et individus ont une part très appréciable de liberté, cdnséquemment d'initiative et de responsabilité, soit dans les progrès qu'ils réalisent, soit dans les défaillances et les décadences qu'ils subissent en ce qui regarde la moralité. L'être moral de l'homme se développe dans les limites extérieures fixées par la nature et dans le cadre que la nature détermine ; ces limites et ce cadre sont aussi bien conditionnés par toute l'histoire antérieure de chaque société, par celle même de
chaque individu vivant. Cependant le développement n'est pas fatal, et il ne suit pas un cours aussi régulier, apparemment nécessaire, que celui des astres et celui des saisons. Ce qui le caractérise est précisément l'effort, plus ou moins soutenu, pour rompre cette fatalité de la nature sensible et aussi l'espèce de fatalité que représentent les instincts naturellement acquis, les habitudes traditionnelles, les préjugés ancestraux, la routine des opinions reçues, la tyrannie ùes institutions établies. Car, si le passé nous porte, il tend aussi bien à nous maîtriser ; si la tradition est la grande source et une grande ressource de notre moralité, elle peut être aussi, elle est souvent un obstacle à son progrès. Mais toute société exerce un contrôle, si insuffisant et si incomplet qu'il soit, sur ses déterminations générales et sur l'orientation de sa vie spirituelle ; elle crée, dans une certaine mesure, sa propre moralité, et, dans la même mesure, son propre avenir. Chaque individu aussi, en des proportions variables selon les personnes, et avec plus ou moins de suite au cours de son existence, contrôle ses » propres actes et règle son destin.
Ainsi notre liberté morale n'est pas une illusion de notre esprit, et le progrès moral n'est pas une formule sonore, bonne à duper les naïfs.
LA MOR.\LE HUMAINE
Notre liberté inférieure a la réalité d'un germe vivant, principe d'une activité relativement autonome autant que consciente. Le progrès humain vers un idéal de vie moralement meilleure est corrélatif à cette liberté morale qui existe dans les indi>idws et dans les sociétés. L'ordre moral di' rexistence, avec tout ce qu'il implique, liberté e( règle, perfectionnement possible et indéfini de la liberté et de )a règle, est un grand fait humain. Le devoir moral est une loi, la grande loi de notre être conscient, loi invariable, bien que la défmition des devoirs particuliers ne le soi! pas. Et s'il est I permis, sans y attribuer de portée métaphysique, d'employer le mot esprit comme expression de cette forme particulière de la vie dans l'homme et dans les sociétés humaines, nous dirons que la vie spirituelle, l'effort conscient et délibéré, relativement libre, vers l'idéal moral conçu en devoir, est la suprême réalité de l'existence humaine.
CIîAl^TRE W
LA .MOUALE El LA SCIENCE
Dans le précédent chapitre il n'a point été^ parlé de la raison comme source de ia nioraîrté. C'est (|ue, par elle-même, la raison est plutôt instrument et auxiliaire que principe de la vie morale, comme elle est instrument de réalisation plutôt que principe dans les œu-vres de l'art et môme dans nos opérations naturelles. Notre faculté de penser et de raisonner n'a pas de rapl'ort spécial avec la moralité, et Ton pourrait presque dire qu'elle s'ingénie à nous le montrer chaque jour. Elle peut faire de la morale comme (le tout le reste l'objetJ de ses réflexions et de ses recherches, mais elle n'est pas le sens moral, et t'Ue serait fort incapable de le créer, s'il ne nous était donné par ailleurs, (^omme il règne en cette matière beaucoup d« préjugés et de confusion, non parmi les simples et les saints, mais parmi
LA MORALE IIUMALNE
LA MORALE ET LA SCIENCE
les philosophes et les savants qui ont spéculé sur le caractère de la moralité humaine et sur son avenir, il importe d'examiner ici plus attentivement quel rapport la raison et la science soutiennent avec la morale. Si ce n'est pas la raison qui d'elle-même a créé la morale, si ce n'est pas elle qui la conserve, il peut y avoir une science historique des mœurs et une considération philosophique de la moralité, mais non pas, à proprement parler une science de la morale, ni une morale philosophique et scientifique ; ceux qui ont voulu fonder en raison la morale auront négligé •de voir que la morale a été de tout temps fondée en réalité ; ceux qui ont voulu rendre la morale individuelle et théorique ne se seront pas aperçus que par nature la morale est sociale et impérative.
La morale, ainsi que nous l'avons pu voir, est un besoin premier et comme un produit spontané de l'humanité. Elle n'est pas une création réfléchie ni une découverte de la philosophie. Les philosophes ont conçu des théories de la moralité, émis des systèmes de conduite morale, ils
n'ont pas inventé la morale ni la moralité humaine, qui ont existé bien avant eux. Une erreur nssez commune chez les philosophes des derniers siècles, héritée des philosophes de l'anti- . qnifé et, dans une certaine mesyr^, du rationalisme dont a été pénétrée la théologie scolasti- 1(110 du moyen âge, fut de penser qu'une morale naturelle a toujours existé, consistant en quel- ([nes théorèmes faciles à découvrir par la simple laison, et d'après lesquels se doit régler l'ordre linl>lic des sociétés humaines. Ces théorèmes, nonobstant la diversité des coutumes, on s'imaginait les retrouver un peu partout, et l'on s'avançait jusqu'à dire que cette bonne et essenlielle morale, découverte par les premiers hommes, avait été altérée par les religions. Il n'était quQ d'écarter la superfétation des croyances pour ivcouvrer le solide fondement de la morale éternelle.
Une meilleure connaissance de l'histoire a permis de corriger cette conception trop simpliste, sans toutefois en redi'esser ce qui parnît y être IVrreur initiale. On a fini par s'apercevoir que la raison de l'homme inculte n'atteignait pas à la hauteur où les philosophes avaient jugé bon de l> placer ; que l'homme n'était pas sorti des mains d'un créateur avec le parfait usage des fa-
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cuUés qu'on se plaît aujourcrhui à lui reconnaître ; qu'il avait émergé de Tanimalité en des conditions impossibles à préciser, mais certainement très humbles ; que l'homme moral était le produit d'une très longue évolution, encore en cours et qui ne s'achèvera qu'avec l'existence de l'humanité sur la terre ; que les premières sociétés n'avaient pas été organisées par de froids penseurs, mesurant d'un jugement silr les exigences ♦ essentielles de la vie en commun et les imposant aux masses par le prestige de leur intelligence ; que ces sociétés s'étaient constituées quelque peu au hasard, selon les visions d'une mentalité enfantine ; que les progrès de la culture avaient pu lentement éclaircir les idées, adoucir, à certains égards, les mœurs, mais que les premières assises des sociétés, sur lesquelles on peut dire qu'elles reposent encore, nonobstant ces progrès qui sont accomplis, n'étaient pas du tout rationnelles, si l'on prend le mot dans le sens où les philosophes ont voulu l'entendre. Une raison incertaine y avait bien participé, mais l'impulsion générale était venue plutôt de sentiments collectifs, d'impressions non contrôlées, d une suggestion mutuelle et perpétuelle, entretenue dans une atmosphère de rêve. Cette suggestion se continue dans toutes les sociétés, étroitement
liée il la religion, qui est comme la forme primitive et naturelle de la vie sociale. Les philosophes dits rationalistes s'étaient donc lourderiient trompés en supposant que la morale était antérieure à la religion et qu'elle ne lui devait rien. N'auraient-ils pas été plus que téméraires en inférant de ce faux principe que la morale pouvait impunément et devait même se passer de la religion ?
Cependant l'on a pu voir, en nos jours, des penseurs mieux instruits du passé humain soutenir que la raison seule pouvait maintenant et (fu'elle devait refaire à nouveau, par elle-même, cet édifice social qu'elle n'a point bâti, remplacer par la science des mœurs la vieille morale religieuse du devoir, fi l'institution de laquelle on s'aperçoit aujourd'hui qu'elle n'a point présidé. Vn art de la moralité pourrait être créé en conformité de cette science nouvelle ; un ordre social pourrait être construit où tout serait prescrit par la science positive et la raison éclairée.
Mais une distinction essentielle est à faire, nous l'avons dit pour commencer, entre la morale et la science des mœurs. La morale vivante n'est pas une science, c'est une activité consciente, libre et réglée, inspirée par un idéal conçu comme obligatoire et senti comme tel. La science des mœurs est la recherche des préceptes et moyens
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les plus propres à procurer la réalisation del'idéal moral dans la vie des sociétés et dans celle des individus. Ainsi la science des mœurs est au service de la morale, elle ne la crée pas, elle n'a pas besoin de la créer, et elle serait parfaitement incapable de la produire ; elle ne peut qu'en instruire et réglementer la pratique ; elle ne suffit pas à l'inspirer. Elle ne doit pas se flatter d'absorber un jour la morale et de la réaliser par la seule vertu de la raison savante. Ce serait l'illusion du vieux rationalisme, conjuguée avec celle d'un positivisme étroit, 1' me et l'autre fondées sur une conception statique, matérialiste et fausse de la nature humaine, dont on commence enfin à s'apercevoir qu'elle a pour condition de son être un perpétuel renouvellement.
La vie morale de l'humanité, tout comme la vie universelle, ne peut pas être emprisonnée si facilement dans les formules d'une science. Ce n'est pas notre science qui a créé la vie dans le monde. Ce n'est pas de la science que sont issus les principes de la vie morale et sociale ; ils ne relèvent pas d'elle et tout au plus commence-t-elhi à se montrer capable de les constater. La science des mœurs, la sociologie, toutes les sciences de l'humanité peuvent contribuer à l'élaboration de sages règlements qui seront comme la matière
ou, si l'on veut, le cadre social de l'activité molale. Mais s'imaginer que l'on pourra, moyennant la recherche scientifique, constitue; un cadre si parfait de la société que les hommes auniient seulement besoin de le connaître pour s'y adapter avec allégresse, serait se faire beaucoup d'illusion sur la nature même de l'homme et sur la portée de son intelligence, nature qui n'est pas purement intellectuelle, intelligence très inégalement claire et pénétrante selon les individus ; sur le caractère de la moralité, laquelle n'est pas aiTaire de simple connaissance ; sur le caractère de l'idéal moral, idéal toujours perfectible, parce que la vie humaine est toujours en mouvement eJ que l'idéal tend perpétuellement à dépasser les règles où il se définit pour la pratique ; enfm sur le ressort essentiel de la vie morale, lequel n'est pas la raison, mais la faculté que nous avons de sentir l'idéal moral et de le réaliser.
Là gît, en effet, le point initial de l'aberration philosophique et scientifique sur cette question de la moralité humaine. Ce fut une erreur de penser que la morale commune avait été de tout temps fondée sur la considération unique et la perception nette de l'intérêt social, écononiiquenient compris. Ce doit être une erreur non moins gmve en elle-même, plus grave en ses consé-
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quences, que de vouloir établir sur la science la morale de lavenir, de la traiter comme un objet d'enseignement, une instruction de sagesse pratique, à présenter aux hommes dans les conditions d'une leçon vulgaire, et de croire que par ce moyen la conviction ne manquera pas de s'y attacher, que la conduite ne manquera pas de s'y conformer. La morale ne fut jamais une chose abstraite, ni une science logique, jamais on n'en pourra faire une science exacte. Ce n'est pas du tout une science, mais une disposition, un sentiment, une aspiration, un effort qui se rapportent à Tordre intime de la vie personnelle et de la vie sociale, à la formation d'un àme individuelle et d'une ûme collective, pour animer, soutenir, purifier, ennoblir l'organisation extérieure de l'existence et le régime de la société. La morale est un esprit, l'instinct social développé en esprit de justice et de dévouement. En un sens, la morale est antérieure et supérieure aux lois. Les lois donnent une orientation à la vie morale, mais c'est de cette vie même que les lois tiennent leur efficacité.
Les philosophes se sont comportés, en général, comme si la morale humaine les avait attendus pour être pourvue d'une base suffisante, qui serait purement rationnelle ; et faute d'en avoir
reconnu le fondement réel ils se sont ingéniés à lui en procurer un qui ne pouvait être qu'artificiel et fictif, bien qu'il fût nécessairement, de manière ou d'autre, pris dans la réalité, ou qu'il parut l'être. Ceux d'entre eux qui ont eu la prétention de fonder la morale sur l'intérêt bien entendu, ou sur le plaisir sagement mesuré, ou sur certaine esthétique de la conduite, ne se trompaient pas tout à fait. Les grands intérêts de la société et des individus qui la composent sont attachés à leur moralité ; mais la moralité, qui garantit ces intérêts, n'est point en soi un intérêt ; c'est une obligation acceptée pour elle-même, et non seulement pour les avantages tant généraux ({ue particuliers qui peuvent résulter de cette acceptation. Un sain éciuilibre de la vie provient de la moralité, assurant ainsi à l'homme la satisfaction normale de ses besoins sensibles et la somme de jouissances spirituelles dont il est capable ; mais la morale n'est pas cette mesure de satisfaction personnelle et de félicité commune ; elle serait plutôt l'adhésion volontaire aux renoncements qui sont la condition indispensable de ces joies. Une vie morale est une belle vie ; mais on n'est pas moral pour faire honorable flguie dans le monde ; on est moral pour être moral, pour être ce qu'on doit être, pour rendre à la
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communauté le service qu'elle attend de notre part. En soi, la morale n'est ni intérêt, ni plaisir, ni beauté, au sens qui s'attache d'ordinaire à ces mots ; elle est amour et dévouement.
Comme l'amour et le dévouement ne sont pas des idées pures, mais des sentiments profonds, en rapport avec des intuitions idéales de ce qui doit être, du bien à réaliser, il est trop clair que la morale n'est pas un fruit de la raison pure ni de la science, mais qu'elle est, amsi qu'en témoigne son histoire, un fruit de la conscience religieuse, la forme mystique de l'activité spirituelle. Elle a commencé vaguement dans une vision quasi mystique de toutes choses ; elle s'est perpétuée dans une interprétation mystique de l'univers et une considération mystique de l'homme ; elle subsiste actuellement, dans les sociétés civilisées, associée à cette interprétation et à cette considération mystiques. Il est malaisé de voir comment elle pourrait autrement subsister, bien que la défmition rationnelle du rapport religieux et moral ne cesse pas de se modifier par^ une plus exacte connaissance de l'univers et de l'homme. Mais la méconnaissance de l'élément religieux et moral dans la constitution intime de l'humanité n'est pas à prendre pour une connaissance plus exacte des réalités humaines. En fai-
sant de la morale un simple thème de science, les scientistes de nos jours, qu'ils s'en aperçoivent ou non, la nient et la détruisent. Par bonheur, ni la prétention du sens moral dans les spéculations des doctes, ni les défaillances ou Tabsence de sens moral en de nombreux individus n'empêchent le sens moral de vivre dans l'humanité.
Il n'en est pas moins dangereux pour une société que son élite savante soit, pour une grande partie, dans Terreur, ou l'ignorance, ou le doute, ou l'indilTérence, sur un point aussi important. C'est cette élite qui donne le ton à l'enseignement public, et quelle peut être l'influence morale d'un enseignement où manque la notion juste de la moralité ? Le mal n'est pas toutefois aussi grand qu'on le pourrait supposer, parce que le plus souvent, dans ce monde de la science, les hommes valent moralement beaucoup mieux que leurs lliéories sur la moralité,' et que la dignité de leur altitude supplée en quelque façon à l'insuffisance de leur doctrine. Mais le dommage reste ;ippréciable à raison de la confusion qui se prol-age dans les esprits, du manque de direction 'iont souffre la masse moins éclairée, des conclurions néfastes que plusieurs veulent tirer de théories incomplètes. Trop peu de savants se sentent
LA MORALE ET LA SCIENCE
ignorants des matières qui ne sont pas de leur compétence, et Ton voit tous les jours surgir des théoriciens de la moralité, qui en parlent avec le succès d'aveugles dissertant sur la nature des couleurs. L'inconsciente brutalité avec laquelle quel(îues-uns traitent ces questions, les plus délicates qui soient, est quelque chose d'effrayanl. Car ce n'est pas quelque chose d'inoffensif. La crise morale que traversent en ce temps les peuples civilisés tient à des causes multiples ; mais la moindre de ces causes n'est certainement pas dans la désorientation de la pensée savante en ce qui regarde les principes de la moralité humaine. Ce courant de rationalisme étroit ne sera pas facile à modérer. Notre civilisation aura pourtant besoin de le contenir, si elle doit durer. Une société ne peut pas vivre d'un contresens, d'un divorce absolu entre la culture de l'esprit et la muraille vraie, qui est la moralité religieuse. On finira peut-être par s'apercevoir qu'il est vain et ridicule de prétendre fonder uniquement sur l;t science l'éducation, même morale, des individus, l'ordre moral des sociétés. Au lieu de regarde! le sens religieux comme une tare de la vieille humanité, on y recoimaîtra son plus précieux héritage. On s'apercevra que Ton a, malgré soi, conservé une considération mystique du monde
fl (le l'homme, et (jue cette considération ne deiiinnde qu'à s'avouer elle-même en des formules mieux appropriées à notre culture que celles de la vieille théologie. On constatera que la morale esl religion, que la vraie notion de la morale est une notion religieuse, en rapport avec une idée mystique de l'homme et de la société humaine. Peut-être y aura-t-il toujours des hommes qui se llalleront de penser que la formation morale d'un être humain est la même chose que le dressage d'un animal. Plus sages seraient-ils de voir que le dressage d'un animal est une lointaine image de la formation qui est nécessaire à l'homme. D'autres estimeront encore qu'un système d'idées géométriquenu:înt conçu peut suffire à tout, bien qu'un tel système ne se suffise point (i luimême, ne pouvant garantir sa propre dur^'O. Il apparaîtra de plus en plus, espérons-le, que le respect de l'humanité en nous-mêmes et dans les autres est un sentiment rehgieux et moral, et pareillement l'amour et le dévouement qui sont ccMt'dennés î\ ce respect. Le respect, en un sens, esl toute la religion, comme l'amour et le dé- \(»uement sont toute la morale. Respect, amour, dévouement vont à l'humanité qui est, mais en vue de celle qui doit être, c'est-à-dire en vue d'un idéal mystique et religieux de l'humanité.
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Sur ce sens mystico-moral de rhumanité se fonde le devoir, l'obligation morale, et c'est sur cette base uniquement que le devoir peut être fondé. Les sages des derniers temps ont été fort empêchés d'instituer la morale sur une autre base, et ils ont fini par l'asseoir sur le néant, ou par la supprimer elle-même en niant Tobligation ? En s'appuyant sur leur principe de la raison souveraine, nos sages devaient être amenés soit à camper le devoir comme un oracle absolu de la raison, soit à nier simplement le devoir; et les uns ont pris le premier parti ; d'autres, plus logiques, sinon plus raisonnables, ont pris le second.
Etant données l'autonomie de notre raison, — qui n'est pas autonome, et tant s'en faut, au sens où on nous le dit, — et celle de notre volonté, qui, en fait, n'est pas plus autonome que notre raison, — le bien ou le devoir, — ces deux termedevenant synonymes pour le rationalisme individualiste, — est un acte qui a été jugé raisonnable absolument, qui, par conséquent est bon
et. par la môme occasion, obligatoire ; il serait tel aussi pour tous, et il l'est pour toujours, étant un élément de l'ordre universel. Ainsi raisonnait en son temps le grand philosophe Kant, et ainsi raisonnent après lui ses nombreux disciples.
Ouoique le sens de l'obligation morale soit, pour ainsi dire, aussi ancien que l'homme moral, une pareille conception du devoir pourrait bien ne pas remonter plus haut que Kant lui-même. Va\ tout cas, c'est un des mythes abstraits les plus merveilleux qui aient jamais été conçus. (>l(c raison absolue dans Tindividu, cet acte absolu dont la justice absolue ferait un type éternel, cette obligation absolue résultant automati- (nH'iiient de la rationabilité absolue, ce ne sont pas des réalités vivantes, mais des êtres de raison, des abstractions insaisissables. Rien n'est moins absolu que le mouvement de notre pensée pei'sonnelle ; rien n'est moins absolu que nos décisions et que nos actes individuels. Nous pouvniis bien conformer plus ou moins exactement noire action à une règle morale antérieurement ccîiuue, mais nous ne pbuvons pas réaliser par uoii*e décision et notre action passagères une loi valable pour tous les hommes de tous les teiiips. Dans l'ordre moral, un acte est raisonna-
LA MORALE ET LA SCIENCE
ble parce qu'il est bon, et non pas bon parce quii est raisonnable. De plus, bonté et obligation sont deux. Nous ne sommes pas obligés, fort heureusement, de réaliser tout le bien que nous pouvons concevoir. Il y a une part de relativité dans la conception du bien ; il y a aussi de la relativité dans l'obligation. Les mots « devoir » ot (( obligation » signifient autre chose que rationabilité. Vérité n'est point synonyme de devoir. Le devoir n'est pas seulement une vérité pratique, c'est d'abord la chose à faire, ce qui doit être fait. Tout ce jeu de formules où se définit l'impératif catégorique dissimule assez mal une confusion de Tordre rationnel avec l'ordre moral. Et quelle impuissante fiction, eu égard à la réalité de notre nature et aux conditions de notre activité ! On doit supposer qu'une telle morale est intelligible pour les esprits qui s'y complaisent ; mais qui oserait soutenir qu'elle est à la portée des simples gens ? Si elle est à la portée de quelques scolastiques, grâce à une formation très spéciale qui les induit à croire qu'ils règlent leur conduite d'après leur système, elle n'est certainement pas à la portée du genre humain. Ce n'est pas une morale pratique, et elle n'est réellement pratiquée par personne, pas même par ceux qui la professent. Le devoir subsiste dans cette
théorie, mais à l'état de mythe philosophique.
Certains ont trouvé beaucoup plus rationnel de supprimer le devoir et ils ont parlé d'une morale sans obligation ni sanction. Il y a des actes uliles et des actes nuisibles ; ceux-ci sont mauvais, ceux-là sont bons ; la raison recommande Us premiers en en manifestant les avantages, t'ile déconseille les seconds en en faisant res- .sortir les inconvénients. C'est là toute l'obligation morale : à chacun de voir ce qu'il veut, d'avoir le courage de faire le bien et d'éviter le mal. Il est à croire, — du moins ces sages voudraient se le persuader, — que l'homme tout à fait instruit ne pourrait pas se dispenser d'agir selon celte connaissance parfaite ; il serait lui-même ])arfait, parce qu'il ne tiendrait plus compte d'aucun instinct ni appétit, parce qu'il raisonnerait méthodiquement sa conduite et qu'il déroulerait, pour ainsi parler, son existence comme une suite Je théorèmes bien enchaînés. Que chacun donc développe à son gré ses énergies vitales, sa puissance d'expansion agissante. Il n'est pas d'autre obligation que le pouvoir, ni d'autre sanction de 1 acte que sa réalisation même.
Conception plus positive que la précédente, mais pas plus morale ; car on a exorcisé jusqu'au nom et à l'ombre du devoir. A vrai dire,
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' il n'y a plus là ni devoir ni moralité, ni bien ni mal, mais un être, — on oublie trop que c'est un animal, — supposé fort intelligent, et qui est censé capable de se gouverner tout seul, à la fois souverainement et convenablement, par les lumières que sa raison lui fournit touchant la meilleure, c'est-à-dire la plus avantageuse façon d'employer ses facultés. [1 ne s'agit point ici de théorie mythique mais d'un programme qui est celui de rindividualisme le plus effréné. Une assez large, part de mythe y subsiste seulement dans ridée qu'on se fait de l'être humain et de ses aptitudes. Cette doctrine, plus encore que la précédente, est l'apothéose du moi ; ce n'est pas la glorification de l'égoïsme plat, c'est la théorie d'un égoïsme transcendant, que nos arrière-neveux, s'ils ont le jugement plus sain que nous, ne pourront j)robablement pas s'empêcher de trouver ridicule. Rationalisme pur et rationalisme scientiste ne procèdent pas seulement du mouvement dit de la renaissance, mais, en quelque façon, de la crise d'individualisme aigu que le protestantisme a déchaînée dans l'ordre religieux. On nr saurait méconnaître plus profondément la nature sociale de l'homme, le caractère social de ht moralité humaine, et le fondement social de l'obligation morale.
On croirait, à entendre tous ces champions de la raison pure et de la pure science, que chaque individu de notre espèce- est une intelligence divine et un être tout puissant. Le fait est que chacun de nous, considéré individuellement, est un chétif animal qui s'efforce à connaître et qui tend à quelque initiative d'action, mais qui n'est en pleine possession ni de la vérité, ni du monde, ni de lui-même. S'il a réalisé quelques progrès dans l'ordre de la connaissance, de l'action sur W monde, de l'autonomie spirituelle, c'est grâce à la vie sociale et par la vie sociale, en dehors de 1 Mfuelle on ne saurait concevoir le développement d luie intelligence humaine, d'une àme humaine, d'une industrie humaine. L'entretien même de cette vie spirituelle ne se comprend que dans la société. Le capital de la culture humaine, — enf'^ndu au sens le plus large du mot culture, qui iinjïlique aussi bien le progrès spirituel que le jtrogrès matériel, — est un bien essentiellement s'^cial et qui se transmet socialement. Il y a donc, < !! ce qui regarde la culture humaine comprise •^n son intégrité, une dépendance radicale de l'in- 'ii\i<lu envers la société qui l'a formé, qui l'encadre, qui le porte. Dans la mesure où il est un ^ Mimie, c'est la sociélé qui l'a fait tel, qui l'aide
!'^ rester, à le devenir de plus en plus. Sans la
LA Murale humalne
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société qui Ta instruit, il ne serait pas, il ne compterait pas dans Tordre humain. Son intollii^ence. c'est le travail d'innombrables générations qui l'a préparée et fortifiée. Sa science, c'est aussi bien Tacquis de ce travail, et il est donné à un fort petit nombre de le féconder et de Taccroître sensiblement, la plupart ne faisant que s'en approprier les éléments dont ils ont besoin pour se tenir en la place que la société leur attribue. Même sa valeur morale est, en un sens, un héritage péniblement gagné à travers les siècles, diificile à soutenir, et que la force du lien social, la considération et Tinfluence de la société laident puissamment à garder. Ne parlons pas de Tassistance matérielle.
Plus la société se perfectionne, moins rindividu est capable de s'élever lui-mêm.au degré de culture où il doit être pour y occuper dignement son rang. L'autonomie absolue de l'être humain individuel est un mytJic connexe k celui de la raison absolue, de la science absolue, de la liberté absolue. L'homme individu est un produit de la société, qui ne subsiste que par ses membres, mais sans laquelle aussi nui individu ne saurait humainement subsister. Il ne ressemble pas du tout à un potentat au milieu d'innombrables potentats , gronpemont ridiciilr
qui ne serait qu'un grouillement d'impuissances perpétuellement en guerre Tune contre Tautre. C'est un anneau dans une chaîne, c'est une abeille dans une ruche, c'est un ouvrier parmi (les ouvriers sans nombre, attachés ù une œuvre commune d'où ils tireront leur commune subsistance, et qui est aussi bien leur commun asile, leur abri tutélaire, comme elle est leur raison d'être.
I.e ciment ^de cette société sans laquelle l'homme ne serait pas, c'est la moralité humaine. La perfection de l'individu n'e.st pai% dan.'i c<^ qu'ont imaginé les doctes, l'art de se faire une v^*^ agiiable t\ jouir, agréable à voir. 11 s*agit buîii, en vérité, pour nous, pauvres humains, de nous faire une existence agréable ? Est-ce que nous y réussirions ? Et qu'est-ce que seraîl c*(lc existence a'/iV'abie ? l"!l dv. qurllr valeur Jiiul'alc siM-iit-HIr ? ]:d .Mu:i(Hé, de (|ui nous tenonï?: tOUl ce qui p«ul
faire l'agrément de rexistenc<ï, nous demamic cl nous commande d'abord, si nou$ voulona Jouir (le ces biens, de nous comporter nous-mômes à notre place comme il faut, c'esl-ù-dii'e de travailler au bien commun, on union avec tous ceux qui particip«înt à ce même trasail, pK>ur la même Hn. C'est (M^tlc application, ce Ucvoucuienl à Toeuvrc conmiuno, qui fait la valeur morale U<; lin-
LA MOR.\LE HUMAINE
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société qui la instruit, il ne serait pas, il ne compterait pas dans Tordre humain. Son intelligence, c'est le travail d'innombrables générations qui la préparée et fortifiée. Sa science, c'est aussi bien l'acquis de ce travail, et il est donné à un fort petit nombre de le féconder et de l'accroître sensiblement, la plupart ne faisant que s'en approprier les éléments dont ils ont besoin pour se tenir en la place que la société leur attribue. Même sa valeur morale est, en un sens, un héritage péniblement gagné à travers les siècles, dilficile à soutenir, et que la force du lien social, la considération et rinlluence de la société l'aident puissamment à garder. Ne parlons pas de l'assistance matérielle.
Plus la société se perfectionne, moins l'individu est capable de s'élever lui-même au degré de culture où il doit être pour y occuper dignement son rang. L'autonomie absolue de l'être humain individuel est un mythe connexe à celui de la raison absolue, de la science absolue, de la liberté absolue. L'homme individu est un produit de la société, qui ne subsiste que par ses membres, mais sans laquelle aussi nul individu ne saurait humainement subsister. Il no ressemble pas du tout à un potentat au milieu d'innombrables potentats , groupement ridicule
qui ne serait qu'un grouillement d'impuissances perpétuellement en guerre l'une contre l'autre. C'est un anneau dans une chaîne, c'est une abeille dans une ruche, c'est un ouvrier parmi des ouvriers sans nombre, attachés à une œuvre (oniniune d'oij ils tireront leur commune subsistance, et qui est aussi bien leur commun asile, leur abri tutélaire, comme elle est leur raison d'être.
Le ciment ^de cette société sans laquelle l'homme ne serait pas, c'est la moralité humaine. La perfection de l'individu n'est pas dans ce qu'ont imaginé les doctes, l'art de se faire une vie agréable à jouir, agréable à voir. Il s'agit bien, en vérité, pour nous, pauvres humains, de nous faire une existence agréable ? Est-ce que nous y réussirions ? Et qu'est-ce que serait cette existence agréable ? Et de quelle valeur morale serait-elle ? La société, de qui nous tenons tout ce qui peut faire l'agrément de l'existence, nous demande et nous commande d'abord, si nous voulons jouir de ces biens, de nous comporter nous-mêmes à notre place comme il faut, c'est-à-dire de travailler au* bien commun, en union avec tous ceux qui participent à ce môme travail, pour la même fin. C'est cette application, ce dévouement à l'œuvre commune, qui fait la valeur morale de Tin-
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dividu. L'individu n'est pas une fui en soi. Sa perfection ne se termine pas à lui-même ; c'est sa part bien comprise, généreusement acceptée, courageusement accomplie, de travail et de renoncement. Ce n'est pas pour être beaux que nous devons être parfaits, c'est pour être utiles. L'égoïsme est le grand ennemi de la moralité. On n'édifie pas moralement l'homme en le flattant de privilèges qu'il n'a pas, en le faisant dieu. Le dieu, ainsi exalté, sera seul à ne pas s'apercevoir qu'il est un pauvre animal. Dans une société composée de tels dieux, chacun trouverait son voisin petit et ridicule, et tous en effet le seraient, bien que nul ne s'en rendît compte pour ce qui le concerne. Chacun vaut moralement et socialement, non par l'excellence qu'il s'attribue ou qu'on lui prête, mais par le service qu'il rend, par l'usage qu'il fait de ses facultés pour l'utilité commune, par la puissance de dévouement qui est en lui et qu'il réalise dans son action.
En ces conditions, il n'est pas trop difficile do comprendre ce qu'est le devoir humain. Ce n'est pas un impératif qui s'affirme tout seul d'en haut, qui se révèle lui-même et qui s'impose à la raison de tous. Ce n'est pas non plus, à proprement parler, un type d'action raisonnable qui solliciterait et emporterait l'adhésion de notn
esprit par le seul mérite de son équilibre logique. C'est, en simple vérité, cette forme de travail, celte mesure de dévouement, que la société, c'est-à-dire, l'humanité dont nous faisons partie, n'clame de chacun de nous comme lui étant dû à elle, obligatoirement. Bien que beaucoup de penseurs ne semblent pas s'en être doutés, le devoir, dans les sociétés humaines, n'a jamais élé compris que de cette façon. C'est sur cette base qu'il est fondé, et l'on perd son temps à lui en chercher une autre. La société ne fait pas qu'encadrer extérieurement les individus et leur assigner à chacun une place avec une tAche ; elle [iiescrit la tâche qui convient à la place, elle commande l'attitude à garder dans l'occupation (le la place et dans l'accomplissement de la tâche. s. 'S représentants officiels ne veillent guère que siH' l'ordre extérieur, ne pouvant par eux-mêmes assurer que celui-là. Mais la conscience sociale, il mesure qu'elle s'éclaire davantage, prescrit tout aussi expressément, tout aussi impérativement, les dispositions intérieures qui sont la meilleure garantie de l'ordre extérieur. La consrience sociale commande ainsi, parce qu'elle a It droit de commander, et les individus obéis- S''nt, ils sentent et ils savent que leur rôle est d obéir aux injonctions de cette conscience so-
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ciale, confirmées par leur conscience personnelle, parce qu'ils ont obligation envers la société de tout ce qu'elle leur demande.
Droit et obli^-ation sont, il est vrai, réciproques : rindividu a droit à tous les biens que la société lui procure, et la société, qui, après tout, n'existe que pour les individus, leur doit ces biens ; mais la société ne doit que sous la condition du service à rendre par chacun, et le droit de l'individu est subordonné à son devoir"; comme la société préexiste aux individus qui successivement y entrent, ses bienfaits précèdent à l'égard des individus l'acquittement de leur dette ; de son côté, c'est le droit qui prédomine, et du côté de l'individu, le devoir. La société est mère et maîtresse, l'individu est fils et serviteur. Dans les morales religieuses, la volonté divine est une forme sublimée de la conscience sociale ; mais toute morale vraie est une morale sociale, une morale religieuse, et la conscience sociale, idéal commun de moralité, n'est pas autre chose qu'une volonté divine, c'est-à-dire, en principe, souveraine et bonne. Chaque individu est à l'égard de la société, à l'égard de l'humanité, dans une obligation permanente de service, à raison des avantages que la société, que l'humanité lui procure incessamment, et ce service comprend
non seulement l'œuvre extérieure que Fhomme accomplit dans la société, mais Tœuvre intérieure qu'il accomplit sur lui-même, comme il apparaîtra mieux encore dans la suite de cette étude.
Ce qu'il importe ici de signaler en regard et en cniitrasto des théories rationalistes et scientistes, c'est le caractère à la fois réel et idéal, essentiellement moral, non abstrait ni purement rationnel, du devoir. Le devoir est uu fait moral et Sdcial ; il a toujours été, il reste, il restera ce que nous dit son nom. Libre aux philosophes d'y chercher un fondement métaphysique ; il appartif^nt à leur sagesse de le conjecturer en rapport avec le caractère du fait dont il s'agit. Pour la conduite, pour le bon usage humain, pour le C()mmun des mortels, il suffit de prendre le devoir pour ce qu'il est.
La raison, certes, ne compte pas pour rien dans h\ direction de la conduite, et la science même esl loin d'être inutile pour la détermination des dovoirs, pour les applications diverses de la mor;ililé. Mais on a vraiment trop oublié que la raison individuelle n'^-sl pas le sens moral, qu'elle n'est point par elle-même l'arbitre infaillible et souverain du bien. L'on rencontre maintenant tous les jours, parmi nous, quantité de personnes fort instruites qui n'ont pas même
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ridée de la moralité humaine, bien qu'elles en retiennent, parfois à un très haut degré, le sentiment. C'est que raison et science ne font œuvre utile dans l'ordre moral et social qu'en s'appuyant sur la foi des siècles et sur une expérience réalis'^e dans la communion de cette foi, qui est l'intuition même du devoir social. Si cette conditionest remplie, la raison et la science rendent à la morale d'infinis services. A vrai dire, on ne saurait se passer de la raison, qui seule éclaire l'action, l'action morale comme les autres, et c'est la raison instruite qui coordonne et explique les expériences, qui prépare les lois sociales. L'homme est un, et sa vie morale ne se passe pas plus en dehors de son intelligence qu'elle n'échappe au contrôle de sa raison. Encore est-il que la source de la vie morale dans l'homme est plus profonde que la raison, et qu'il importe à la raison même de le reconnaître. On pourrait presque dire que le sens moral est antérieur et supérieur à la raison ; il la soutient, étant une force pour l'action, et par ses aspirations il la dépasse ; ce n'est pas elle qui le pousse en avant ; elle éclaire sa marche, mais elle le suit plutôt qu'elle ne le devance et ne l'excite.