CHAPITRE V
LA :\10RALE ET LA VIE SOCL\LE
De ce qui précède il apparaît assez clairement (fue le champ propre de la vie morale est l'existence sociale. L'ascétisme qui érigerait en règle ibsolue la contemplation de soi, s'il réussissait à isoler tout à fait l'individu de la société, à labstraire de l'humanité, pourrait être un acrobatisme transcendant ; il aurait grande chance aussi d'être absurde, et il serait dépourvu de molalité. Cependant nous savons déjà que l'existence sociale, source et ressource de notre vie morale, en est aussi bien l'écueil. Une lutte se poursuit au sein même de la société pour et contre l'idéal social et son perfectionnement. La même lutte se rencontre, comme il est naturel, en chaque individu ; et c'est des victoires accumulées de l'idéal moral dans les individus que naissent l'équilibre et le progrès moral de la société.
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Voyons donc d'un peu plus près, soit dans la société, soit dans l'individu, les conditions de cette lutte et de cette victoire.
La lutte est dans la société entre les membres qui la composent et entre les groupements particuliers qui s'y forment ; elle est dans Thumanité entre les sociétés qui la constituent. Cette lutte ne provient pas seulement d'un égoïsme animal qui donne lieu à la concurrence pour l'usage des biens naturels, mais aussi du fait même de l'évolution morale et de l'espèce de dualisme qui en résulte dans le règne humain. Si les hommes n'étaient que de vulgaires animaux, leurs rivalités et leurs combats seraient rivalités et combats de fauves ou ne se découvrirait aucun intérêt de moralité. Mais la moralité n'est pas autre chose qu'un persévérant effort pour arracher l'homme à l'animalité brutale, pour faire de lui un agent de la vie sociale, c'est-à-dire d'une association dont l'objet le plus apparent est l'avantage de la subsistance, de la conservation et de la défense collectives, mais dont l'objet profond et ultime
est l'éducation même de la société, des sociétés, de l'humanité. Cette éducation, nous le savons, est progressive, et ses premiers dégrés, au regard des degrés supérieurs, sont de la barbarie. Les sociétés humaines ont été jusqu'à présent, elles sont encore une façon de chaos où s'opposent des intérêts d'ordre matériel, et où se projettent des préoccupations d'ordre moral moyennant lesquelles il semblerait qu'on ait essayé, sans grand succès, d'établir un équilibre normal entre ces intérêts.
C'est l'intérêt de la subsistance et de la protection collective qui est resté jusqu'à nos jours au premier plan dans les sociétés humaines, dans les humanités encore étroites et égoïstes, à demi formées, qui actuellement peuplent la terre en continuant de se la disputer. Un idéal commun ne les a pas rassemblées encore en humanité. Si cet idéal a depuis longtemps commencé à se faire jour, il n'est pas encore assez fort pour régler toutes les relations internationales et mettre un terme au fléau de la guerre. Celle-ci est restée le suprême argument dans les conflits entre peuples, parce que le droit de subsistance et de propre protection que chaque nation s'attribue, si incontestable qu'il soit en principe, est le plus souvent défendu en fait comme s'il devait primer ce-
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lui de toute autre nation. Jugée par une saine raison, cette affectation de primauté serait absurde ; du point de vue de l'humanité, c'est une injustice. Mais le temps n'est pas encore loin, si toutefois il est déjà passé, où les peuples dits civilisés s'arrogeaient sans scrupule aucun le droit de conquête. Ils font profession maintenant de reconnaître le droit des nationalités, ce qui limiterait le droit de guerre à la défense contre un agresseur injuste. Toutefois la façon dont ils comprennent le droit qu'ils ont de se protéger euxmêmes et de pourvoir à leurs intérêts est rarement exclusive de toute tendance à l'envahissemnt et à l'oppression d'aulrui.
f^ien, en vérité, n'illustre plus terriblement le caractère presque adventice et superficiel de la moralité humaine que ce cas de la guerre, où l'homicide, c'est-à-dire, au point de vue de l'humanité, l'acte le plus abominable qui soit, peut devenir, peut être l'acte le plus héroïque, ou du moins le plus célébré comme tel. Le nombre n'est pas très grand, même chez les peuples dits civilisés, de ceux qui regardent la guerre comme une nécessité déplorable, résultant de ce que des nations de proie existent encore, dont le moven d'agrandissement est la violence, et qui ne peuvent être contenues que par la violence. Pour
plusieurs, la chasse à l'homme, dans les conditions qu'autorise la guerre, demeure le plus passionnant des exercices, parce que c'est celui où la nature brutale peut employer à ses fins toutes les ressources non seulement de sa force, mais de l'intelligence et de la science, les contraintes de la vie sociale étant levées en fait. D'autres renoncements sont exigés pour le succès favorable de la chasse dont il s'agit. Mais la discipline militaire, tout entière coordonnée à l'œuvre de destruction, n'est pas morale en soi, par son caractère et son intention propres ; elle peut l'être seulement à certains égards et dans une certaine mesure, en tant qu'assouplissement de la volonté et de l'action par la stricte obéissance à des règles sévères. Ce serait néanmoins ignorer la morale humaine ou s'en moquer ouvertement que de présenter la vie militaire comme une école supérieure de moralité pour la masse de ceux qui y sotit enrôlés, et la guerre comme une iiilluence des plus moralisantes pour les nations qui s'y livrent. Il n'est rien de tel (lu'une grande guerre pour détraquer la vie mojale et sociale d'iine nation ; et pareillement la détente qui, en général, correspond à l'effort de la lutte et qui le suit, se produit aux dépens de la moralité publique et privée. Depuis la chasse
aux têtes, depuis les petites guerres des sauvages, où l'on boit le sang de Fennemi tué, où Ton prend sa tête ou son scalp en trophée, jusqu'à la guerre savante et perfectionnée de notre temps, où par tout l'attirail de lartillerie, de l'aérostation militaire et des gaz asphyxiants, l'on réalise et Ton se flatte de pouvoir réaliser de mieux en mieux des exterminations en masse, le trait dominant, caractéristique, de plus en plus ignoble et déconcertant, de la guerre, est l'insigne barbarie qui fait traiter l'homme par l'homme comme un gibier à traquer et à exterminer. En regard de ce trait essentiel, le soin qu'on prend d'établir certaines règles de combat, souvent mal gardées, ou pour le traitement des blessés et des prisonniers, toujours insuffisamment observées, n'empêche pas la guerre de rester parmi nous comme une attestation persistante d'inhumanité. L'horreur de ce fléau n'a fait que grandir avec les siècles, et elle arrive maintenant au comble. Tant que subsistera la guerre, la civilisation ne sera point assurée de l'avenir, ou plutôt elle ne sera pas une culture humaine, et l'humanité n'existera point.
Ces chocs brutaux entre les peuples ne se produiraient pas avec tant de facilité ni d'entrain si quelque brutalité ne subsistait dans les mœurs
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de tous. Les sociétés humaines jusqu'à présent n'ont trouvé qu'un équilibre fort instable. Au progrès de ce qu'on appelle civilisation ne correspond pas toujours un progrès de la moralité. Là même où un grand idéal est professé, tant s'en faut que la pratique y soit toujours conforme. Quel est le peuple chrétien qui ait jamais réalisé l'idéal moral et social du christianisme, ou qui ait entrepris sérieusement de le réaliser ? Depuis le temps où l'homme encore inculte célébrait gravement des rites magico-religieux, mimique de gestes censés efficaces, incantations d'infaillible succès, notre espèce n'a pas cessé de s'entretenir de beaux programmes où elle se complaît, toute disposée à croire qu'elle les accomplit, parce qu'elle les a conçus. La suggestion, sans doute, n'est' pas entièrement inefficace, mais il conviendrait de mesurer un peu mieux la distance qui la sépare de l'action.
Il n'est point de société qui marche tout entière et d'un même pas vers le progrès moral. On peut même dire que, plus parfaite est la discipline morale d'une société, plus nombreuses et plus sensibles sont les contraventions à cette discipline, plus inégales et diverses sont les physionomies morales des individus qui la composent, plus considérable doit être l'effort néces-
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saire pour défendre et maintenir l'idéal une fois affirmé. Toute société contient des types arriérés ou aberrants, qui ne savent ou ne veulent s'adapter à la discipline commune. Si Tidéal social a des zélateurs éclairés, il peut en avoir et il en a aussi d'étroits. Si le plus grand nombre s'y conforme en principe et sur quelques points essentiels, d'autres s y montrent plus ou moins réfractaires. La tradition sociale ne va pas d'elle-même s'affermissant et s améliorant par la durée, elle a besoin pour durer d'être courageusement pratiquée et soutenue ; et d'abord il lui est indispensable de se défendre, si elle peut et comme elle peut, contre ceux qui la violent et qui, ainsi, compromettent Tordre par elle établi. Il le faut pour que la société ne tombe pas en chaos. Mais c'est dire qu'au sein même de la société se perpétue une lutte plus ou moins vive, dont Tenjeu est l'affermissement ou Ténervement de la discipline sociale.
Toute société dispose d'un système de répression qui atteste l'impuissance où elle se trouve d'assurer le respect de la discipline par les seuls moyens de l'instruction et de la persuasion. Dans les sociétés dites primitives, les interdits qui font loi et constituent la discipline sociale, sont souvent censés avoir une sanction automa-
iKjue, malheur, maladie, mort du contrevenant. Mais, pour d'autres cas, la sanction est procurée par la société même, qui voue l'individu à la mort eu l'expulsant, ou qui l'y précipite en le tuant. Jusqu'à présent, la plupart des sociétés dites civilisées n'ont pas trouvé mieux pour se garantir. La chose, assurément, se fait dans toutes les formes de ce qu'on appelle justice. En droit théoii(iue, l'inculpé a tous les moyens de se défendre, sjl est accusé à tort, ou de faire valoir, sll y a !uMi, h^s circoiisliuiccs qui îitténueut la criminalilr (lo son fait ; il est censé puni dnns la stricto |,i,,|i(.ilinii (le riiijiislict' piii- lui cniiiiiiisr. Ouiiiid Il >;igit duM h>it répiiiahltî rt (pTil y a condjnnniilidii ;i inic indoinnilé» Irgilinie, on mt .saurnil |t;irli'i- préciséniciil de jxmiljcii : il y a jv(;i])lisse- r ment de l'oi'di'e social et de la jusiice (jui avaient (lé compromis par l'acle délictueux. Mais quand il s'agit (le donnnnge ii'i'éparable, par exemple <l;ms lo cas d'un nieurlre volonlairo, on parle de j iinilion, et la punition peut être capitale. La ."eiéié a-t-elle le droit de punir ainsi ? En a-t-elle iv'ellement la faculté ? Elle frappe, elle se défend. r.e faisant, accomplit-elle par surcroît un acte de jiistiee ? Il est permis d'en douter. Car elle est ladicalenicnt incapable d'estimer l'exacte mesure de mauvaise intention qui est entrée dans
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racte qu'elle réprime ; et le c^ldtime^t qu'ell.inflige ne concerne pas le redressement de cetlc malice. La société, derrière cette représentation de justice, ne fait pas autre chose que de se d»'fendre. Gomme elle se défend par la guerre contre un agresseur venant du dehors, elle se défend brutalement contre les actes brutaux de ses membres rebelles. Sans doute en a-t-elle le droit, et même le devoir. Encore est-il que cette éconimie de justice est relativement grossière, et ello n'est pas aussi éloignée qu'on pourrait le croire de la mentalité primitive qui tient pour nécessaire l'extermination de l'individu par lequel ont été violés les grands interdits, la seule présence de cet individu étant considérée comme un danger mortel pour la société. Une meilleure expérience des hommes et des choses a fait apprécie; plus exactement le danger : le principe de la suppression demeure le mr^me ; c'est la nécessité d< garantir la société contre la puissance néfaste do tels ou tels individus.
La société se débarrasse de ceux qui la gênent. Si, pour maintenir l'ordre en son intérieur, elle se sert de moyens violents et brutaux, c'est que ces moyens semblent et que probablement ils sont, dans une certaine mesure, nécessités par la brutalité même des contrevenants. Car ceux-
ci le plus souvent ne regardent pas comme absurde la contrainte sociale qu'ils se permettent de braver, et ils ne se conduisent point par un sentiment raisonné d'indépendance personnelle ; lis sont plutôt incapables de contrôle sur euxmêmes, et ils s'abandonnent occasionnellement à un appétit que la règle sociale les empêcherait de satisfaire. La société les frappe ou les supprime, pour qu'ils ne recommencent pas. Elle lia pas songé encore à les interner dans un sanatorium de moralité ; elle s'essaie à le faire pour lescriminelsprécoces, bien que peut-être, en beaucoup de cas, le redressement des criminels adultes ne fut ni plus ni moins difficile. A peine comnience-t-on de moraliser la vieille justice, qui était en soi un régime assez dur de protection Sociale.
Dans ce régime, ce sont les contraventipns is'jlées qui sont punies. Quand l'insubordination se généralise, la répression devient malaisée ; elle se fait intermittente ou s'affaiblit, par l'impuissance ou la complicité de ceux-mêmes qui eut mission d'y pourvoir. L'opinion se divise ou d'. vient hypocrite ; l'ordre moral de la société n ost plus qu'un paravent officiel derrière lequel K-undit le parti du laisser-aller, de la satisfaction e.,oïste, de l'appétit démuselé. Position dange-
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reuse, et qui, dans les sociétés très avancées en civilisation matérielle, se complique de ce que l;i raison de plusieurs, étant suffisamment éveilléu, les règlements traditionnels peuvent être discutés par rapport à leur utilité réelle, cette utilité pouvant d'ailleurs être appréciée diversement, selon (jue Ton considère Tintérôt matériel des individus ou bien que Ton a égard à Tinté rèt moral de la société. Les uns, en effet, nu manquent pas de revendiquer ce qu'ils appellent les droits do l;i nature contre les lois sociales que la tradition a icvélucs (Tuii piM^stige jnoral : daulres défendent les luis au nuni de cette tradition et de cette moralité ; d'autres enfin pourront trouver que ce n'est pas ral>rogation de la régi, mais son .mieiidcincnt, (pii est véritabîeiiioîii avantageux à tous égards, et d abord au point de vue i moral. Ainsi se manifesteront au sein de U société trois tendances principales : l'insubordination aveugle, soit franche, soit dissimulée ; l'obstination, aveugle ou convenue, dans la fidclité aux traditions reçues ; le souci des réformes nécessaires, soit pour un équilibre plus sa tisfaisant des intérêts matériels, soit pour la véritable conservation sociale par le progrès moral. A ne considérer que les faits de l'histoire, on serait tenté de penser que les sociétés humaines
traversent fatalement une période de formation, une période de maturité, une période de sénilité, (Misuite de laquelle vient la mort, comme pour 1(\^ individus. Mais les sociétés ont des chances (le vie perpétuelle que ceux-ci ne sauraient avoir. Si la lutte reste et doit probablement rester toujours la condition de leur existence, il est à présnmer, h espérer, que l'humanité, se constituant, par la force des choses et plus ou moins volontairement, en unité, ne voudra pas sa propre ruine on s'abîmant dans la déliquescence d'une civilisation toute matérielle, et qu'elle saura tirer de toutes ses expériences un ordre moral nouveau, plus consistant, plus durable, plus aisément perfectible et partant plus efficace que ceux dont ont vécu jusqu'à présent les sociétés nationales.
La lutte intestine qui se perpétue dans la société se retrouve également incessante dans l'inrlividu, et la lutte sociale est faite, pour ainsi dire, de toutes les luttes individuelles. Car la dis- ( ipline extérieure de la société ne serait jamais
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menacf^e si la discipline intérieure des individu^ était par tous bien gardée ; réciproquement la discipline intérieure sera moins exposée à fléchir et ù, se rompre dans l'individu si la discipline sociaje est bien observée autour de lui. Chacune de ces disciplines est solidaire de l'autre. « Mais il est nécessaire que les scandales arrivent », dit l'Ecriture. Nulle société n'existe absolument paifaite, éducatrice d'hommes parfaits ; il n'exis!.' que des sociétés imparfaites, formées d'hommes dont le plus grand nombre n'ont aucun souci particulier de réaliser au mieux l'idéal dont leur société vit. Selon qu'ils le peuvent entendre d quMls en sont touchés, ils se contentent de n\ pas faire de ces accrocs trop évidents qui compromettent leurs auteurs au point de vue social. La société, à vrai dire, est un foyer de vie mdralr très variablement entretenu, où l'individu n.' trouve pas toujours que du réconfort.
Cependant une société ne peut rester disciplinée sans un effort constant pour réaliser son idéal. Ce sont les membres de la société, chacui^ individuellement, qui ont à réaliser cet effort, r' chacun doit le réaliser en lui-même pour le bien de la société. Celle-ci exerce sur tous une sortde dressage dont ils profitent à des degrés diver-^ et qui les oriente vers les Ans que la société pour-
suit. Dans les pays de mœurs simples et traditionnelles, ce dressage, que nous appelons éducation, forme les individus à vivre comme ont vécu les :.iicètres, et ils peuvent vivre ainsi longtemps, de of'nération en génération, sans grand affaiblissement ni accroissement de la moralité commune, si nulle cause extérieure ne vient déranger l'économie de cette existence paisible et réclamer une adaptation des vieilles mœurs à des conditions en partie nouvelles. Une plus grande part d'initiative individuelle est requise alors aussi bien dans l'ordre moral, et par conséquent rhomme moral devient un peu plus ce qu'il se fiit lui-môme, tandis que, dans les conditions antérieures, il était davantage ce que son milieu
Tavait fait.
Ce n'est pas à dire que la part d'initiative individuelle soit jamais réduite à rien. La vie morale consiste précisément dans cette part d'initiative, nui ne saurait être tout à fait nulle qu'en des .'rhantillons brutaux de notre espèce. Cette iniliitive a d'autant plus besoin de s'exercer que ] individu est toujours, de manière ou d'autre, s-Uicité par le courant antisocial, la propagande . - désordre et d'immoralité, qui existe, ou plus discrète ou plus hardie, dans toutes les sociétés î nmaines. Il peut arriver même que cette propa-
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gande l'atteigne de son influence démoralisanio avant qu'il soit en mesure de la reconnaître .t d'y résister consciemment. Mais, s'il était averli. il n'aurait toujours, pour entrer dans cette voip dangereuse, qu'à se laisser aller, à s'abandonn. i aux fantaisies d'une animalité exaspérée ou ;iu caprice d'une imprudente curiosité. La vie morale exige un effort constant de la volonté, et cot effort est nécessaire tant pour l'accomplissement du bien que pour la résistance au mal, à la fascination et à l'entraînement des mœurs faciles et de toute licence.
Ainsi se répète en chaque individu la grande partie qui se joue perpétuellement dans la société. Il y a une sorte d'accord incessant ou do correspondance entre la discipline sociale, Je courant traditionnel qui la soutient, l'esprit d'union, de solidarité, de dévouement, l'esprit tout court, qui est moralité autant et plus qu'intelligence,' et l'effort individuel, conscient, volontaire, persévérant, poussé parfois jusqu'à l'ii.'roïsme, pour réaliser en soi cet esprit, pour entn tenir et fortifier cette union, cette solidarif. . pour pratiquer ce dévouement dans les conditions ordinaires et les occasions extraordinaires do l'existence. Il y pareillement une sorte de conspiration permanente et de complicité enfi-
la tradition mauvaise, le courant de l'indiscipline et du vice, le détraquement héréditaire et collectif de l'animalité, que la civilisation per- \'ertit quand elle ne l'élève pas, et la nonchalance individuelle, l'abandon aux appétits poussé jusqu'au dérèglement, l'égoïsme brutal, qui recherche sa satisfaction du moment, ou l'égo'isme plus subtil, plus rationnel, si on l'ose dire, qui consiste à exploiter savamment pour soi, sans ('•(luité ni pitié, comme instruments de vulgaires jouissances ou d'insatiables ambitions, les êtres humains sur lesquels on se trouve avoir influence ou autorité.
Il va de soi que, sur ce terrain de l'existence individuelle comme sur celui de la vie sociale, la lulfe se développe avec des péripéties variées et (les chances inégales. Ni la victoire morale ni la défaite ne sont réalisées de façon complète et délinitive. Le progrès moral n'est pas le fruit d'un seul acte héro'ïque ou de quelques actes principaux de vertu ; il est fait aussi bien de menus succès remportés jour par jour en de modestes occasions ; même dans les meilleures vies, il n'est pas exempt de défaites légères, si ce n'est graves, entrecoupant la série des succès et qui la compromettraient si elles n'étaient bientôt réparées par un effort plus soutenu et plus vigou-
reux vers le bien. De même la démoralisation de l'être humain en chacun de nous ne devient généralement incurable qu'en s'invétérant, la guérison se faisant plus difficile à mesure que les chutes se multiplient et sont plus profondes, quela réaction contre l'entraînement au vice est de plus en plus faible, que la volonté ne se raisonne plus et se livre aux appétits. Encore est-il que ni la vertu la mieux affermie n'est à l'abri de funestes surprises, ni l'être le plus endurci n'est incapable de bons mouvements, parfois menie d'un retour complet à la vie morale. Rien de plus facile à expliquer que cette espèce de flottement et d'incertitude, si Ton considère le point de départ : l'homme est un animal qui se moralise ; sa moralité reste toujours quelque peu en surface, et, même dans les meilleurs, l'animal tend plus ou moins à se dérober au joug qui lui est imposé, quoique, môme dans les pires, il puisse éventuellement se trouver capable de sentir le prix de la moralité.
La vie sociale qui est comme le principe de toutes ces vies morales des individus, en est aussi bien la résultante, chacun y faisant apport de ses mérites ou de ses défaillances ; ainsi se produisent une action et une réaction constante de la société sur les individus, et des individus
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sur la société, celle-ci portant ceux-là, et réciproquement les individus soutenant, qui plus qui moins, la société qui les porte. Cette corrélation si étroite, cette mutuelle solidarité, cette interdépendance avait été sentie par les anciens, qui ont comparé la société humaine à un corps vivant dont les individus étaient les membres, et qui ont déduit du fait ses conséquences morales. L'apôtre Paul a de même comparé l'Eglise à un corps, ou plutôt il la présente comme un corps mystique formé par la foi, non par la communauté d'origine, et dont rame est le Christ immortel. En un sens, toute société d'hommes est un corps mystique ; car si les circonstances d'orii:ine servent à la former et à l'entretenir, elles n'en sont pas la raison essentielle, cette raison n'étant pas autre que le type môme réalisé par eette société, où l'on n'entre pas précisément par la naissance, mais par la communication d'un esprit. Les plus rudimentaires des sociétés humaines tiennent quelque chose de l'Eglise lont parlait Paul, et la notion ou le symbole de TEglise peut nous aider à comprendre le symiiole de l'humanité, le rapport de l'individu au troupe dans l'économie des sociétés humaines. Dans la croyance chrétienne, Jésus, Christ immortel, est le Sauveur, le chef, l'âme. divine
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de l'Eglise. Ce Christ n'est pas le prophète galiléen qui a été crucifié par jugement du procurateur Ponce-Pilate ; il est, en toute rigueur de définition, l'esprit de la communauté universelle des 'croyants, un type divino-humain d'humanité, type créé d'abord par les premiers adeptes de la foi sous l'influence personnelle de Jésus, aussi sous les influences qui avaient d'abord forme Jésus lui-même et qui régnaient dans certains milieux juifs de son temps, enfin sous les influences qu'introduisirent dans la nouvelle secte les recrues venues du paganisme. Le type fut construit assez rapidement, en deux ou trois générations, et comme spontanément, sous l'empire des circonstances, mais en grande partie par l'action de quelques personnalités supérieures, qui sentirent et interprétèrent les plus saines tendances, les besoins les plus profonds de la moralité religieuse en leur temps. Mais ce qui maintenant nous intéresse est le type même, non la façon dont il a été construit. Or, ce type est, avant tout, la personnification idéale de la société chrétienne elle-même, qui est censée subsister dans le Christ et vivre par lui, chacun de? croyants étant un membre de l'Eglise, un élément dans le corps mystique du Christ, une fraction personnelle de la grande personne mo-
mie qu'est le Christ dans l'Eglise et par l'Eglise. Ce type n'a de réalité que pour la foi, mais il est réalisé en quelque façon dans la foi, il est vivant et agissant dans la société des croyants. Et cette société môme est d'autant plus intime, d'autant plus consistante et durable, d'autant plus parfai- Icment une société humaine, que son type, que son idéal, que son esprit est plus profondément moral. Le Christ est l'idéal chrétien, le milieu moral et social où se forme le croyant, et h's chrétiens réalisent en eux-mêmes, ils contimicnt cnsombh» le Christ objet de leur lui.
En instituant et en poursuivant cet idéal, le chrislianisme a construit ou plutôt il a essayé de (•(.nstruire une société plus large, plus spiiituelle, plus juste, plus humaine que les sociétés nationales qui avaient jusqu'alors existé. Ce ne fut toutefois qu'une ébauche de société vraiment humaine, et l'ébauche n'a pu devenir la société universelle, la religion de l'humanité, parce que, née dans le monde méditerranéen, elle fut formée pour ce milieu et avec les ressources qu'il présentait. Si jamais existe une véritable société (les nations, c'est que se sera formée entre tous les peuples, par suite de leurs mutuelles relalions, une conscLiice générale de l'humanité, conscience par laquelle et dans laquelle cette so-
ciété universelle pourra s'établir, durer, se perfectionner. Il est à prévoir que cette conscience d'hunrianité se réalisera dans des conditions analogues à celles où s'est déterminée la conscience chrétienne, quoique sous une autre définition symbolique et sans que l'idéal humain soit personnifié dans un individu, dans un homme divinisé. Cette conscience idéale serait comme Tâmc et le lien de tous les hommes, et elle sérail oomme incarnée dans la nouvelle humanité.
Bien des années, bien des siècles peut-être se passeront avant qu'elle se manifeste et qu'elle règne en ce monde ; car si elle existe et si même elle a déjà trouvé quelques prophètes, on ne peut pas dire qu'elle domine ni seulement qu'elle soit déjà bien écoulée ; elle serait plutôt combattue et outrageusement bafouée. Cependant quelque chose de cette conscience supérieure est déjà travaillant parmi les hommes. A y bien regarder, l'embryon de cette société vraiment humaine, de cette religion universelle, de cette conscience commune à tous les groupes de l'humanité, est oomme enveloppé dans toutes les sociétés et dans toutes les religions, aspirant vaguement à grandir et à se montrer au jour. C'est vers cette réalisation de l'humanité que les hommes, depuis des siècles et des siècles, marchent en tâtonnant.
LA MOUALE ET LA VIE SOCLALE
Peut-être commencent-ils à voir un peu plus clailement le but. L'on perçoit, à ce qu'il semble, au plus lointain horizon, l'aurore d'une nouvelle t re où se poursuivrait, avec de meilleures condilions de succès, la lutte pour l'idéal humain. Car, même si les nations réussissent par un grand eifort moral à se tirer du chaos où elles s'agitent vainement et risquent de se perdre, la lutte conliiiuera encore, parce que l'idéal humain va tou- •nurs grandissant ; mais l'effort deviendra plus riilcace à mesure qu'il se fera plus libre, plus t'uergique et plus généreux.