‹ La morale humaine [microform]Chapitre 8 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'EDLCA 1 10\ MORALE

Qu'il y ait iiiK^ (Mlncalioii moralo, nous In savons (Irjà, ])uis(ju«^ nous avons conslafr le l'ail universel tïnwi^ ('••liicaliuii yucialr. Mais on jieiii .-.' (lomnnfloi si celle (Mlucaticui ne sérail pas auloniali(iue et s'il y a lieu d'y poui'voii' direcleineiil, si elle leijuiei'l une allenlion spéciale el m la luélliodc en peut iMre pcrleclionuée. Une ceitaine confusion paraît exister sur ce point dans les idées de nos contemporains, même de ceux que Ton pourrait considérer connne des éducateurs i)rofessionnels, puisqu'ils sont les maîtie.de la jeunesse. Les Eglises, d^me part, se flaltent de donner une éducation morale ; elles l.t donnent en effet, peut-être pas avec autant d succès qu'elles le souhaitent ni môme qu'elles W prétendent. On a, d'autre part, essayé de se passer des Eglises et d'instituer en dehors d'elle^

l'éducation MoftALË

une formation complète des individus : les résultats de cette méthode nouvelle ne sont pas non plus tout à fait satisfaisants au point de vue mo- !al. De bons esprits voient la nécessité de fortilior le sens moral de la nation ; mais le difficile est d'en trouver les moyens efficaces. C'est d'après la nature et l'objet môme de l'éducation que Ion doit juger de la méthode à syivre en cette leuvre délicate.

On a pu voir quelle est sur tous les membres (Tune société, sur leur formation et sur leur conduite, l'intluence naturelle, nécessaire, inéluctable, du milieu social. C'est une influence extérieure, à laquelle sans doute chacun est aussi cumme naturellement préparé, dans une certaine mesure, par son hérédité, mais qui ne ! lisse pas d'être contraignante et involontairement bubie. C'est une discipline qui nous prend et nous t nlace ; toute spirituelle qu'elle est en son fond, o!!e nous saisit et nous presse avec une rigueur cmi ressemble beaucoup à celle d'une violence physique. Tout au moins est-ce une façon de

LA MORALE HTJMAÎXË

L EDUCATION MORALE

dressajLTc qui est de lurt près appareillé à ce qiio nous pouvons appeler, si nous voulons, Téducatfon d'un animal. C'est cela ; sans doute convienlil et faut-il que ce soit cela. Il convient j)oui'taiit et il faut que ce soit aussi autre chose ; mais pour que ce ne soit pas cela d'abord et nécessairement, il faudrait changer la nature de l'honmio, faire qu'il ne soit plus un animal tendant à I.i moralité, mais un pur esprit ; autant dire qui! faudrait le traiter comme inexistant.

Les théoriciens les plus libéi'aux de l'éducation humaine ne peuvent rien contre ce fait primordial ; ils ne sauraient empocher la société d'imposer sa forme propre et traditionnelle aux membres qui lui naissent ; la société même, avec la meilleure volonté du monde, ne leur peut doniKM" que ce qu'elle a ; tout ce que pourrait faire un éducateur radicalement individualiste et antisocial, qui voudrait écarter de l'enfant la moindro contrainte de discipline imposée, serait d'abandonner ce malheureux à la contrainte de riîrnorance indisciplinée. On limite souvent, il est vrai, ce qu'on appelle le respect de la liberté dans l'enfant, à labstention systématique de tout enseig-nement touchant les croyances religieuses v\ morales, et l'on croit en même temps avoir le droit de lui inculquer certains préceptes que l'on

dit être de morale purement rationnelle ; ou bien Ton se flatte, en cultivant seulement l'intelligence, de mettre l'enfant ou le jeune homme en état de choisir lui-même le bien, vers lequel, assnre-t-on, il ne manquera pas de se porter sponlaiiément, selon ses lumières. Et ces savants maîtres ne s'aperçoivent pas que la fourniture intellectuelle dont ils pourvoient l'enfant est aussi bien une atteinte à sa spontanéité, à ce qu'ils considèrent comme sa faculté absolue de cunnaître le vrai. Car cette fourniture intelloctnelle n'est pas plus le vrai absolu que le rudiment de morale, prétendue rationnelle, qu'on veut bien encore lui enseigner ou lui recommander, n'est le bien absolu. En toute rigueur de principes, il y aurait donc lieu de « respecter » tout autant l'intelligence de l'enfant en ne lui iipprenant rien, que de « respecter » sa liberté en nf' lui imposant aucune obligation. Connue il vaut mieux pour lui de penser quelque chose que (le ne penser rien ou de rêver à l'aventure, ainsi lui vaut-il mieux d'être accoutumé à suivre une discipline imparfaite que de ne connaître et n'avoir aucune discipline et d'être livré à sa fantaisie.

C'est que le dressage par la discipline implique, provoque, exerce la liberté, que l'on vou^

L\ MORALE HUMAINE

druit protéger par labsence de discipline, et que ce défaut de discipline serait, au contraire, la condition d'une véritiihle servitude morale, étant, pour ainsi dire, idenlitiue à la fatalité. La discipline, qui semble être létoulfement de la liberté, en est plutôt le noviciat, parce que la liberté, ir importe de le répéter, n'est pas donné('. d'abord à Thonnne en toute plénitude, mais parrn (lu'cUe s'acquiert par l'exercice sous ime discipline régulière. Car la discipline elle-même n'est, au vrai, qu'une longue expérience incessamment renouvelée dans la société et dans Tmdividu, mais que l'une et l'autre seraient tout à fait incapables d'improviser, et qu'il serait aussi absurde qu'impraticable de vouloir faire refondre et reconstituer par l'une et l'autre eh son intégrité. Il suffit bien que chacun la recommence, guidé par l'expérience des générations antérieures, et se mette ainsi en mesure de la transmettre à ceux qui viendront après lui.

Cette discipline, chose durable en tant que traditionnelle, n'est point pourtant une chose immuable. La discipline sociale est constante comme une vie qui se prolonge en se développant ; elle évolue nécessairement avec la vie sociale qu'elle conditionne et dont elle est l'expression aussi bien que la loi. Les formes des

l'éducation morale

sociétés humaines sont moins uniformément invariables que celles des animaux qui sont socialement organisés, par exemple les abeilles et les fourmis, quoique, toutes proportions gar- <lées, ces sociétés animales puissent être moins .uitomatiquement réglées qu'il nous le paraît. Mais on pourrait soutenir que les changements plus nombreux et plus profonds qui se produisent dans les sociétés humaines résultent, par une conséquence inévitable, de ce que leurs conditions d'existence sont sujettes à plus de varialions et à des variations plus considérables que celles où subsistent les républiques des abeilles cl des fourmis. Du moins, la considération la ]ilns superficielle de Thistoire humaine peut-elle iKHis apprendre que tous les changements extérieurs, non seulement les changements violents, ••omme ceux qui résultent des guerres, mais les ehangements pacifiques, comme ceux qu'amène !o développement du commerce et de toute industrie humaine, les changements purement économiques, ont une répercussion sur la discipline sociale ot par suite sur l'éducation sociale. Cette répercussion étant inévitable, on pourrait la dire iitalc, et sans doute Test-elle en quelque façon ; mais on peut aussi bien contester qu'elle le soit ibsolument et jusque dans son caractère, sa

LA .MORALE IIUMALNE

mesure, ses modalités. Les transformations ext<'rieures des sociétés sont, en effet, révolution do leur corps ; ce n'est pas l'évolution de leur Ame. qui, pour être enfermée dans le corps, ne laissa pas de donner à cette évolution un caractèrr Aitnl (|ui u Sun oriiiinalité, et on peut dire sa sponlanéité relative et comme sa personnalité. C:e n'est pas dans ces conditions extérieures qu'est le principe même de l'évolution sociale en tant que sociale et en tant que morale. L'évolution sociale consiste en ce que la société domino moralement ces conditions ou les subit au détriment de sa moralité.

Il est bien vrai que la discipline sociale est si peu humaine encore qu'elle paraît suivre plutôt que dominer les événements qui la conditionnent. .\tais il est vrai aussi que la discipline sociale résiste parfois victorieusement à des événements qui auraient semblé devoir détruire jusqu'à la société même. On a vu des peuples écrasés, longtemps assei'vis, qui ont survécu h leurs vainqueurs, sans doute parce que leur discipline intérieure leur a procuré la force morale indispensable pour une longue résistance à la brutalité des faits ; d'où il est advenu que, des conjonctures plus favorables s'étant présentées, ces peuples ont pu revivre, tandis que leurs

L'ÉDUCATIOxN MORALE

oppresseurs tombaient avec la force matérielle qui les avait d'abord élevés. On a même pu voir un peuple, le peuple israélite, se perpétuer à travers des catastrophes inouïes, la persécution et roppression, par la force d'une conscience nationale qui était une conscience toute religieuse, et d'une discipline sociale qui était essentiellement morale. Ce peuple a vécu ainsi d'une foi pleinement consciente et d'une morale sincèrement voulue. Le cas est singulier, mais il n'en ost que plus instructif. Il est si clair qu'on en peut déduire une loi : la discipline sociale qui devient une foi religieuse et morale consciemment vécue tend à surmonter les, vicissitudes extérieures des existences nationales. Autant dire que la discipline sociale se fait de plus en plus indiscutable, ou devenant plus intérieure et plus morale ; elle vit par le développement de sa force intime, non par les circonstances au milieu desquelles elle se déroule et qui fournissent matière ou occasion à son épanouissement. La discipline sociale, on se moralisant, s'efforce à devenir un esprit, un principe d'immortalité ; ce n'est pas une loi morte, c'est une tradition vivante et qui dure en communiquant la vie morale dont elle est animée. De la loi qui vient d'être dite, la naissance de religions telles que le bouddhisme et le christia-

nisme fournit encore une remarquable illustration. Ces religions se présentent l'une et l'autiv à l'historien comme des révolutions morales qui, bien qu'elles aient été en rapport avec un état social donné, avec les conditions générales du milieu et du temps, ne résultent pourtant pas de ces conditions, des conditions économiques pas plus que des autres, et n'ont pas pour objet direct de s'y adapter ni de les changer. Le bouddhisme et le christianisme sont des efforts qui se sont produits, et en des directions presque opposées, pour soustraire les hommes à la contrainte d'une économie extérieure de la sociéirqui froissait le sens moral d'une élite. Chacune de ces religions fut un effort démesuré, déraisonnable, irréalisable, et qui pourtant a réussi, non à réaliser son idéal, trop mêlé d'utopie, mais à produire une discipline humaine relativement nouvelle, dont les effets ont été, en grande partie, salutaires à l'humanité. Cela ressemble à une poussée inconsidérée de l'esprit, qui aurai! provoqué une révolution morale avec des conséquences économiques, non une révolution économique avec des conséquences morales. Ce fut. au nom d'une loi supérieure, d'une vérité censée éternelle, un appel à la liberté des hommes, e( qui a été entendu. Ce fut une discipline de' li-

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! erté dans le renoncement et par le renoncement. En môme temps, ce fut une tentative désespérée, prématurée, aventurée, pour universaliser la morale humaine en l'intériorisant, en l'individualisant. Certains diront que le bouddhisme et le christianisme ont été des folies contagieuses : ce furent des folies éminemment contagieuses. La frontière n'est pas nettement (Irlimitée, dans notre règne humain, entre la sa- L'-esse et la folie. Les folies dont nous parlons devaient contenir une assez forte part de sa- ,i;esse ; et si leur folie n'a pas ' été étrangère i\ leurs succès, — les hommes jusqu'à présent ne s'étant guère montrés capables de pure sagesse, ce doit être à ^leur part de sagesse que sont dus leurs effets bienfaisants.

Le bouddhisme, sorte de philosophie ascétique, dont le programme fut fixé dès l'origine par son fondateur, conduisait à une impasse et ne vécut ({ue par un compromis avec les religions auprès desquelles il s'établit sans les supplanter : ainsi faillit-il à son idéal impossible de libération universelle. L'humanité n'aspire pas au non-être. A rai dire, elle n'aspire pas non plus à la vie éterii'îlle que lui a promise le christianisme ; elle lient surtout à être délivrée des terreurs de la loort. Mais le mythe positif de la vie éternelle

nisme fournit encore une remarquable illustr.i tion. Ces religions se présentent l'une et Tautr. h rhistorien comme des révolutions morales qui, bien qu'elles aient été en rapport avec un état social donné, avec les conditions générales du milieu et du temps, ne résultent pourtant pas de ces conditions, des conditions économiques pas plus que des autres, et n'ont pas pour objet direct de s'y adapter ni de les changer. Le bouddhisme et le christianisme sont des efforts qui se sont produits, et en des directions presque opposées, pour soustraire les h-ommes à la contrainte d'une économie extérieure de la sociélr qui froissait le sens moral d'une élite. Chacune de ces religions fut un effort démesuré, déraisonnable, irréalisable, et qui pourtant a réussi, non à réaliser son idéal, trop mêlé d'utopie, mais à produire une discipline humaine relativement nouvelle, dont les effets ont été, en grande partie, salutaires à l'humanité. Cela ressemble ù une poussée inconsidérée de l'esprit, qui aurail provoqué une révolution morale avec des conséquences économiques, non une révolution économique avec des conséquences morales. Ce fui. au nom d'une loi supérieure, d'une vérité censée éternelle, un appel à la liberté des hommes, el qui a été entendu. Ce fut une discipline de' li-

L EDUCATION MORALE

1 (Mté dans le renoncement et par le renoncement. En même temps, ce fut une tentative dé- ,-i'spérée, prématurée, aventurée, pour universidiser la morale humaine en l'intériorisant, en riudividualisant. Certains diront que le bouddhisme et le christianisme ont été des folies contagieuses : ce furent des folies éminemment rt)ntagieuses. La frontière n'est pas nettement délimitée, dans notre règne humain, entre la saçrosse et la folie. Les folies dont nous parlons devaient contenir une assez forte part de sai;esse ; et si leur folie n'a pas ' été étrangère à leurs succès, — les hommes jusqu'à présent ne s'étant guère montrés capables de pure sagesse, ~ ce doit être àJeur part de sagesse que sont dus leurs effets bienfaisants.

Le bouddhisme, sorte de philosophie ascétique, dont le programme fut fixé dès l'origine par son fondateur, conduisait à une impasse et ne vécut que par un compromis avec les religions auprès desquelles il s'établit sans les supplanter : ainsi fiiillit-il à son idéal impossible de libération universelle. L'humanité n'aspire pas au non-être. A ^ rai dire, elle n'aspire pas non plus à la vie éternelle que lui a promise le christianisme ; elle lient surtout à être délivrée des terreurs de la lii'jrt. Mais le mythe positif de la vie éternelle

LA MORALE HUMALXE

L EDUCATION MORALE

renferme peut-être plus de vérité que le mythe négatif de l'éternel anéantissement ou de réteinel repos. Et le christianisme, en regard de son espérance, réussit à mettre sur pied un programme de vie morale à peu près complet, sinon très équilibré, un idéal très haut qu'il n'imposa pas du dehors comme une loi absolue et mdisciitable, mais qu'il proposa aux consciences comme une direction dont ils se devaient assimiler l'esprit, comme un esprit qui les assisterait, comme une grâce qui les aiderait, connue une régénération intérieure qui les transformerait. Ainsi en ' fut-il. Le christianisme n'est pas devenu la morale humaine, la religion de l'humanité ; il n^ pourrait la devenir qu'en se transformant luimême radicalement, en cessant de se donn<M' pour la révélation spéciale et absolue qu'il prétend demeurer. Mais il représente incontestablement le plus grand effort et le plus heureux qui ait été réalisé jusqu'à présent pour élever moralement l'humanité.

Ces grandes expériences ne sauraient être détruites. Elles sont à continuer, à redresser, à pecfectionner par une meilleure connaissance et un sens plus exact des réalités, de l'univers et de l'homme lui-même. Elles aident à comprendre îa loi suivant laquelle on doit les poursuivre, et

aussi les causes qui ont compromis et finalement paralysé de tels élans. Louable fut leur intention formelle d'instruire l'humanité à vivre moralement, humainement. Louable fut leur effort pour implanter le devoir, la loi d'amour et de bonté, dans le cœur de l'homme. Louable fut leur appel à la foi, à la confiance dans la vertu et le succès jinal de l'idéal entrevu. Louable fut leur prétention de réaliser cet idéal dans la communauté et jiar la communauté. Louable fut leur méthode d'incarner l'idéal dans une tradition et de le perpétuer par la tradition. Mais regrettables ont été le culte de l'ascèse pour l'ascèse, l'immobilisalion de la pensée dans les formules une fois données, la routine des inslitutions, la prédominance de la doctrine sur la foi, la fossilisation d'une tradition qui ne pouvait continuer d'être conquérante qu'à condition de rester vivante, de ne pas s'absorber dans la considération du passé, et d'utiliser, en vue de l'avenir, toutes les leçons du temps présent.

Il s'agit maintenant d'intérioriser de plus en 1 lus le devoir, de façon qu'il ne soit pas une simiMe règle appliquée du dehors, mais une conscience vivante en chacun, universelle à la fois et personnelle ; il s'agit de convertir en fait le rêve des sages, en tendant par un effort commun vers

L ËÎ)UCATÎON MOtlALË

la construction et la réalisation crime vie morale de plus en plus parfaite dans les individus ot dans la société, non d'imposer du dehors comme une révélation divine ou une raison infailliblt un type censé défmitif de la perfection humainr. Ce type ne peut exister qu'en désir et en but indéfini, non par manière de définition préliminaire. L'humanité se réalise en suivant une direction donnée, celle que nous venons de dire, mais elle n'est point réalisée. Son idéal marche devant elle, comme la colonne de feu qui, d'apWs la légende, guidait pendant la nuit Israël fuyant la servitude d'Egypte ; et cet idéal, pour se conserver, doit aller toujours grandissant ; il tend à s'éteindre dt's que sa flamme commence à baisser.

TI

L'œuvre de l'éducation consiste à opérer incor^samment dans les individus, selon la mesure (iii possible, cette moralisation progressive qui est le besoin primordial, l'œuvre essentielle des S"ciéfés et de l'humanité. Nous avons peut-être assez dit que la moralité humaine n'est jms un-'

simple condition du bien-être des hommes, si ce bien-être est compris matériellement ; elle est, nous le savons déjà, et tout l'objet du présent livre est de le montrer, elle est le bien supérieur de riKjmme, le grand devoir et la grande joie. Mais il faut dire plutôt qu'elle le devient, parce qu'elle .-0 fait dans l'homme et qu'en se réalisant elle est pour le bien de l'homme. Ce que nous observons en ce moment est son mode de réalisation. La société humaine est une ruche où il y a lieu d'établir un ordre de plus en plus en plus parfait. et la conservation progressive de cet ordre est garantie lorsqu'il est de plus en plus intimement senti, voulu et réalisé par tous les membres de la société. L'ordre moral, la vérité morale, le l>crfectionnement moral de la société ne sont pas antre chose qu'une tradition perpétuellement reiiiuvelée et améliorée dans les individus qui de l»lus en plus volontairement se l'approprient, s'y conforment et la font progresser.

Deux éléments conjoints jusqu'à l'identificaliuu contribuent donc à la moralisation des sociétés : la tradition sociale, et l'effort moral des individus. Pareillement dans la formation des membres de la société, dans l'éducation de cliacun, deux facteurs doivent concourir en parfait équilibre pour aboutir à l'harmonie d'une

LA MOrtALÉ HUMAINE

L EDUCATION MORALE

personnalité morale suffisaniment consistante en son unité : il y a les éducateurs, dont nous navons pas encore à examiner les fonctions diverses selon leur rôle et qualité par rapport au sujd. et que nous appellerons simplement l'éducateur: il y a les individus à élever, dont nous ne ci^nsi^ déi'uiis pas non plus les diverses vocations, il que nous appellerons simplement Thomme ;i éduquer. L'éducateur, à l'égard de l'homme :i éduquer, représente la tradition sociale, ridé;ii commun qui doit être transmis à l'individu ; dans l'homme à édu(|uer cette tradition sociale doit revivre sous une forme personnelle. Telle est la nature et tel est l'objet de l'éducation ; <•( l'éducation, si variée qu'en soit la matière, est essentiellement morale dans sa forme, parce qu'elle est sociale par détinition.

Si nous examinons d'abord le rôle de l'éthicjteur, à qui revient la première initiative, et qui est, en toute rigueur de langage et de tradilimi humaine, l'initiateur de l'homme à édu(|uei. nous voyons que cet éducateur opère, qu'il ilpeut s'empêcher ni se dispenser d'opérer nv( .■ ses connaissances acquises et sa propre nature morale, qui sont tout ce qu'il sait, tout ce qu"-! est personnellement. C'est de ce fonds qu'il \;i faire communication, car le meilleur éducateur

du monde ne peut transmettre que ce qu'il possède en lui-même. Ces connaissances, quelles qu'elles soient, avec leurs modalités personnelles cl la façon particulière dont l'éducateur sait les faire valoir et les enseigner, sont, en général, les connaissances acquises dans son milieu, mais ai>propriées, adaptées, assimilées à son intellifieuce par le travail de celle-ci. Sa nature morale, ({u'elles qu'en soient les lacunes et les imperfections, ou bien les richesses relatives, est l'idéal de vie sociale qui est de même accepté dans son milieu, et dont il s'est plus ou moins pénétré, (jii'il a lui-même réalisé selon la mesure de ses facultés dans l'ordre du bien. Quoi qu'il prétende, et qu'il s'en doute ou non, il proposera, il imposera des connaissances incomplètes ; il suggérera de même un idéal moral qui n'est pas le dernier mot de la perfection humaine. Mais force lui est de procéder ainsi, et il ne saurait faire autrement ; car il lui faut bien proposer quelque chose, et ce quelque chose sera toujours beaucoup mieux que rien. Ouoi qu'il vaille et quoi qu'il fasse, il ne pourra toujours que former une intelligence selon les méthodes et les connaissances autour de lui reçues, et dresser une vo^ lonté conformément à l'idéal qui fait loi dans la société où il vit. Quand même il le voudrait, il ne

LA M0n.\LE HlfMAÎ.NÊ

L ÉDUCATION MORALE

pourrait donner autre chose, et il ne doit pas !e vouloir, 11 ne pourrait, en effet, former son sujet d'api'ès des méthodes imaginaires, en vue d'un idéal tout artillciel et chimérique, et pour une société qui n'existerait pas. Le tenter serait chose de soi absurde ; mais ce serait aussi un crime, et contre l'homme à éduquer, et contre la société existante.

Mais, si l'éducateur est, en somme, un représentant et un agent de la tradition sociale, c'est d'une tradition spirituelle qu'il est le représentant et l'agent, et c'est un esprit que, dans l'homme à éduquer, il travaille à former ; il ne dresse pas un une à porter le bût, ni un bœuf à traîner le chariot. Celui qu'il instruit doit iinalemcnt comprendre et sentir ce qui lui est enseigné ei reconmiandé : conqirendre, c'est-à-dire s'apprc l)i'ier, s'assimiler, réaliser en lui-même les coii- Jiaissances qui lui sont offertes ; sentir, c'est-àdire apprécier, goûter, embrasser l'idéal qui lui est proposé. Ce n'est pas l'affaire d'une leçon ni d'un jour. 11 est premièrement nécessaire de proportionner toujours à la condition du sujet i niblruire la quantité et la qualité des choses enseignées. Il faut suivre et gouverner le développement de l'intelligence, pour ne la point écraser ; il faut éveiller, encourager, soutenir progresti

veinent l'exercice de la volonté morale, pour ne la point étonner et abattre. Dans l'éducation de la jeunesse, il ne s'agit pas tant d'enseigner beaucoup de choses que d'instruire les adolescents k apprendre tout ce qu'ils auront besoin de savoii'. On ne peut, pendant assez longtemps, leur enseigner que des choses assez élémentaires, mais on doit les leur enseigner de façon à les pourvoir, en même temps, d'une méthode d'insliuction. Et dans l'ordre moral, c'est aussi bien :i mesure que l'enfant grandit et que se forme le jeune honmie, qu'il faut l'éclairer sur les devoirs (uii le concernent, lui on faire comprendre le s(Mis, mesurer l'importance et sentir l'obligation, • le telle façon que l'idéal dont la discipline sociale iinlique seulement les lignes exérieures, qui sont cnmme l'armature de la société, prenne vie en lui en devenant, pour ainsi parler, l'âme de son existence, comme il est invisiblement l'àme de l.i société dont le jeune homme va devenir un UHunbre actif. Cet idéal, par lequel il doit vivre, doit vivre d'abord en lui, afin, s'il est possible, de urandir aussi par lui.

(Vest l'intériorisation de cette discipline sociale nui est maintenant l'œuvre essentielle, et d'au- !.mt plus que l'idéal moral est devenu plus élevé, ou qu'il a besoin de le devenir, pour assurer

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LA MORALE HUMAINK

l'Éducation morale

réquilibre d'une civilisation plus compliquée o( plus avancée. Aux premières étapes de la culture humaine, ainsi qu'on Ta pu voir, le dressa-e prime l'éducation, la part de la formation inhrieure étant extrêmement réduile, le souci d, cette formation étant nul, ou au moins à peine conscient, et des réglementations, souvent assez nombreusesetstrictes, mais élémentaires, gouvernant du dehors, impérieusement, la conduite des hommes. Quelque chose de ce dressage presque mécanique et de cet impérialisme pédagogique subsiste nécessairement dans les sociétés ]l'> plus évoluées, même dans les nôtres, qui ï, croient beaucoup plus libres et beaucoup plus avancées en humanité qu'elles ne le sont réellement. Mais au moins veulent-elles être libres et ont-elles la prétention d'avancer. Cette volonîé et cette prétention seraient du dernier ridicule, - elles le seraient, à première vue, pour un ohservateur qui, placé tout à fait en dehors de l'humanité actuelle, pourrait en mesurer toutes les faiblesses, à commencer par l'impuissance morale, l'hypocrisie et la vanité, - si elles n'iu.pliquaient un certain soupçon, un certain goù( de l'idéal, aussi de l'effort qui serait nécessai^e pour donner à celui-ci consistance et valeur. Cnr la liberté vraie, lautonomie relative de l'individu,

no s'obtient que par un développement intense de la conscience morale en tant que lumière et force pour le bien. Sans cette liberté intérieure, les facilités que laisse la discipline sociale en se relâchant de ses contraintes ne sont qu'une prime donnée au vice et à l'anarchie, et le plus sûr moyen d'acheminer les sociétés vers leur perte. Une discipline fondée sur le libre choix des âmes, sur la droite orientation des consciences, sur le dévouement volontaire de tous, est bien plus liolle, plus morale, plus solide qu'une discipline extérieure et de contrainte ; mais c'est à condition qu'elle existe réellement et qu'elle ne soit pas \\\\ simulacre.

En fait il s'agit, qu'on ne l'oublie pas, d'intériolioser une religion, non une simple connaissance. M rinstruction, ni même l'éducation de l'esprit n y suffisent. C'est que l'œuvre de l'éducation hu- ]ii;iine doit s'accomplir toute dans l'atmosphère du respect, qui est celle de la religion. Il n'est pas question seulement de connaissances spéculatives ou pratiques à manipuler habilement pour 1' - transmettre sûrement ; c'est le sens de l'idéal, de l'humain, de l'esprit, du divin, qu'il convient d'^ former et d'instruire à se réaliser dans l'ord 0. Les éducateurs auraient donc à se pénétrer d abord eux-mêmes du caractère religieux et

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