‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objet (volume 2)Chapitre 10 sur 73 · DES PHÉNOMÈNES MORAUX ET INSTINCTIFS · texte numérisé non relu

DES PHÉNOMÈNES MORAUX ET INSTINCTIFS

ment de mal qu’un élément de bien, dans la vie humaine.

Il est à remarquer, en effet, que le caractère et le talent vont rarement de compagnie. Un grand esprit au point de vue de l’esthétique peut être uni à un caractère servile ; le génie même peut côtoyer la bassesse, et ces contrastes si fréquentsdans l’histoire sont les plus pénibles de ceux que la nature humaine puisse nous présenter.

Nous nous résumerons donc en disant que les facultés de l’intelligence et les instincts de la nature ne sont ni moraux ni immoraux en eux-mêmes , mais qu’ils deviennent tels par l’intervention d’un élément nouveau : l’intervention de la conscience, qui est la perception expérimentale d’un but supérieur à celui de l’instinct, et par l’intervention de la volonté qui nous dirige vers ce but ou nous en éloigne.

La question se pose donc expérimentalement dans la conscience où la volonté la résout, et ces deux phases de la vie intérieure déterminent le degré de moralité de l’individu.

C’est pourquoi on peut dire que si la morale devient une science quand la raison en a abstrait le principe et déduit les conséquences, elle est avant

tout une activité, elle est une lutte et un triomphe; la lutte de la liberté contre la fatalité, le triomphe du droit sur la force.

Ni le pouvoir, ni la connaissance, ni l’adresse, ni le succès, ni l’amitié, ni la bienveillance ne constituent la morale, mais la détermination propre de l’être en vue de la justice parfaite.

UNITÉ DU PRINCIPE MORAL

La morale a donc pour origine la libre détermination de l’individu.

Mais l’individu n’est point seul, l’homme ne demeure pas dans les espaces abstraits des théorèmes. Il demeure dans la nature vivante au milieu des hommes ses semblables dont le contact est indispensable à ses développements. Il vit en groupe, en société, en famille. Ses actes ne s’arrêtent donc pas à sa personne, ils rayonnent dans le milieu de son activité et le constituent en correspondance avec le milieu intérieur.

De là, pour la morale, deux états distincts : un état individuel et un état collectif.

La morale individuelle est représentée par le degré de moralité de chaque individu pris en particulier. Elle se détermine par le caractère désintéressé de ses mobiles et par la mesure de justice idéale qu’il a pour objet de réaliser.

La morale collective représente la moyenne des moralités individuelles dans une société donnée. Elle s’exprime, d’une part, par l’ensemble des institutions civiles, politiques, économiques ou philanthropiques de celte nation ; de l’autre, par l’opinion publique, et elle se mesure, comme la morale individuelle, par le degré de liberté et de justice que cette opinion révèle et que ces institutions réalisent.

La morale collective n’est, en définitive, qu’une nouvelle forme de la morale individuelle, la forme complexe que prennent ses conséquences, quand elles passent dans le milieu de l’activité humaine d’où elles réagissent ensuite de diverses manières sur l’état intérieur de l’individu.

Chaque acte moral a, en effet, une double conséquence en nous et en dehors de nous. D’une part, cet acte développe ou affermit nos forces intérieures ; de l’autre, il contribue à constituer une force sociale qui leur est correspondante.

L’individu qui, après avoir entrevu la justice, entre dans la voie de la justice, devient un enseignement vivant dont l’influence rayonnera sur les institutions de la vie collective en voie de formation.

L’individu, au contraire, qui, après avoir senti la liberté et la dignité humaines, les foule volontaire-

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ment aux pieds et se confirme dans l’égoïsme, la servilité et la violence, engendre le mal par le mal même. Sa conscience s’obscurcit, sa volonté se corrompt, et il contribue à obscurcir et à corrompre le milieu qui l’enserre.

Ainsi, les sociétés se constituent parles individus, et sous les influences diverses et multiples qu’ils exercent dans leur milieu.

La justice est solidaire de la justice.

L’injustice est solidaire de l’injustice, et dans la vie collective comme dans la vie individuelle, le bien et le mal moral forment deux courants contradictoires qui déterminent à leur tour une série de contradictions dans les opinions, les lois, les principes généraux des divers peuples.

Les adversaires de la morale ont souvent invoqué ces contradictions contre la morale même.

Cette prétendue science, nous disent-ils, n’est point une science, c’est une pure convention enfantée pour le besoin des sociétés diverses, essentiellement * relative à leurs convenances particulières, et la preuve, c’est qu’elle varie avec ces sociétés, commandant ici ce qu’elle défend là. « Vérité en deçà des monts, erreur un peu plus loin. »

Le vice d’une pareille argumentation est de ne pas

distinguer la grande morale humaine de la morale officielle et conventionnelle de tous les pays, à peu près comme si nous prenions le pied estropié des Chinoises pour le pied donné par la nature, et comme si nous prétendions qu’il n’y a pas de type général du pied parce que celui-ci serait estropié diversement selon les diverses provinces.

. En nous mettant au point de vue d’une observation plus générale, nous reconnaîtrons, au contraire, que si la liberté et la justice, obscurcies par nos passions et nos intérêts, subissent ici telle déviation, là telle autre, elles n’en restent pas m'oins ellesmêmes dans le fonds commun de l’humanité, et si nous cherchons au delà des formes passagères et conventionnelles des divers peuples, nous trouverons que les premiers principes y sont uniformes et permanents.

L’idée de droit et d’obligation, par exemple, qui est la base même de la morale, n’a-t-elle pas toujours existé dans les sociétés les moins développées comme dans les plus corrompues? On a pu différer sur la nature et l’origine du droit et de l’obligation, on n’a pas différé sur le fait môme. On n’a pas différé non plus sur son objet qui est la personne humaine conçue d’une façon plus ou moins pure, plus ou moins . .

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noble, plus ou moins élevée, mais toujours de la façon la plus pure, la plus noble, la plus élevée que comportait à chaque époque et dans chaque lieu l’étal général des esprits.

Non-seulement les peuplades sauvages, mais ceux

même que leurs infractions ont fait mettre au ban du monde civilisé : les voleurs, les brigands, les assassins, ont entre eux des principes de droit et d’obligation, des règles de justice telles, par exemple, que la vérité de la parole, le respect de la propriété et de la vie, le courage devant l’ennemi, l’aide mutuel dans le malheur, etc., et ils les respectent aussi scrupuleusement que s’ils n’étaient pas toujours prêts à les violer en dehors de la seule société qu’ils reconnaissent. Toute la différence qui les sépare de nous, c’est que pour eux ces règles, déjà violées, sont moins fortes, et en tous cas d’une application restreinte, tandis que pour nous elles sont absolues et universelles. Aux yeux du sauvage, l’étranger, l’ennemi, aux yeux des êtres déclassés, les membres de la société régulière, sont exclus de ce contrat équilatéral, tandis que la raison nous le fait étendre à tous les membres de la race humaine. * C’est donc un fait acquis qu’étant donné à une époque quelconque une société quelconque, ses

COIC.NET.

membres reconnaissent entre eux des rapports de droit et d’obligation, qu’ils ont une idée de justice.

Les rapports de droit et d’obligation peuvent être incomplets, l’idée de justice restreinte et obscure, ils n’en n’existent pas moins comme tels, et démontrent à ce titre d’une façon péremptoire l’unité et la permanence du principe moral.

Quant aux conséquences qui dérivent de ce principe d’une façon non moins rigoureuse, mais plus éloignée, telles que la constitution de la famille et de la propriété, les garanties à donner à la justice collective, etc., si elles ne se sont pas produites régulièrement au fur et à mesure du développement de la civilisation; si, au contraire, les sociétés sont tombées souvent dans toutes sortes de pratiques injustes et de voies fausses, c’est que, précisément, la nature libre du principe moral laisse toujours ouverte devant l’homme la possibilité de la chute et de la déviation; c’est que, non-seulement ses progrès ne sont pas réguliers, mais qu’ils ne sont pas nécessaires, même dans leur ensemble, et que l'homme et la société à sa suite peuvent descendre volontairement par la corruption au-dessous de l’animalité même.

DNITÉ DU PRINCIPE MORAL

Les diversités que présentent dès l'origine les développements du principe moral, tiennent donc à une diversité non pas dans l’idéal de la conscience, mais dans les aides et les obstacles apportes tant par nos instincts et nos passions que par les conditions physiques de la nature extérieure et par les actions et les réactions qu’ils provoquent.

En effet, l’homme ayant un besoin intime de se mettre d'accord avec lui-même, une mauvaise action non suivie de repentir le détermine pour se justifier à un faux raisonnement, si bien que l’injustice pratique et le sophisme intellectuel vont de compagnie et se fortifient réciproquement.

Ou il arrive ceci :

Quand un individu, dans un milieu quelconque, a violé la justice, si le mobile qui le pousse n’est pas particulier à sa personne, mais se rattache, comme il est probable, à l’état général de son milieu, ce mobile, en agissant surlui, agit d’une manière analogue sur un grand nombre d’autres individus comme lui. De là, sa faute ne sera point isolée et le sophisme qui la défend trouvera immédiatement de l’écho chez ceux dont les dispositions sont analogues aux siennes. Comme il n’a fait qu'exprimer tout haut la disposition générale de ceux qui l’entourent, son sophisme

sera accueilli comme la vérité et la lumière j il sera répété à Penvi, développé, embelli. Il passera peu à peu de l’élat d’opinion particulière à l’état d’opinion générale, puis à l’étal de règle et de principe. On le systématise alors en l’encadrant dans la forme sociale, il devient partie des institutions, il entre dans la religion et la philosophie nationale : on l’enseigne, on le prêche .

Et ainsi, par une déviation dont l’origine est dans la lutte intérieure, un principe contraire à la justice peut être posé comme la justice même ; la violation du droit peut être érigée comme un droit, et celte immoralité sociale se développera et se fortifiera avec le temps par l’accumulation des intérêts et des habitudes.

Supposons, par exemple, qu’il s’agisse de l’union des sexes, et sans entrer à ce propos dans des démonstrations qui nous entraîneraient au delà de notre question spéciale, admettons que la monogamie soit la seule forme de cette union conforme à la justice en ce que seule elle exprime le respect mutuel que se doivent les conjoints.

Celte question de la monogamie se pose sur divers points du globe dans une humanité entièrement primitive, parmi des peuples qui en sont encore aux

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pratiques de l’animalité pure, mais chez qui la conscience s’éveille.

Aussitôt la question posée, elle rencontre immédiatement les aides et les obstacles les plus divers, selon les inclinations de la race et les conditions du climat; par conséquent, des conflits divers, et des solutions non moins diverses vont suivre.

Dans les contrées du Nord, où les affections prédominent sur les instincts physiques et où les rigueurs du climat disposent l’homme à chercher à l’intérieur les joies et les comforls de la vie domestique, la monogamie qui, seule, peut constituer la famille de façon que chacun de ses membres soit digne et respecté, la monogamie s’établira aisément.

Dans le Sud, au contraire, où l’épanouissement de la nature extérieure sort l’homme de lui-même et met obstacle au développement de la vie intime en leprédisposantà toutes les sensualités et en les lui rendant faciles ; dans le Sud, la polygamie prévaudra. La personnalité de la femme, sa dignité, son honneur, disparaîtront, alors, dans la passivité de son rôle, et les affections naturelles seront corrompues à leur source.

Mais, d’autre part, dans le même pays où la famille présentera un modèle de chasteté, de délicatesse, de pudeur, de fidélité réciproque, la société

sera constituée dans un grand esprit d’aristocratie^ Les classes y seront séparées par des barrières infranchissables, et la hauteur d’un côté, la servilité de l’autre, s’y donneront carrière, tandis que dans le pays où règne la polygamie, la douceur des mœurs, la facilité, la bienveillance, disposeront davantage à l’égalité collective qui est une autre face de la morale.

Or, dans les deux cas, des théories s’établiront en conformité avec les pratiques.

La polygamie trouvera sa confirmation, non-seulement dans les maximes populaires, mais dans les commandements religieux, dans la légende des grands hommes, dans les promesses de la vie future.

L’aristocratie trouvera la sienne dans des systèmes encore plus savamment combinés. Ici, on enfantera à son usage tout un appareil de fastueux arguments destinés à confondre le droit avec la force, le devoir avec l’asservissement, et l’on attachera cette double idée de droit et de devoir, non point à la qualité de membre de la race humaine, mais à une qualité secondaire ou à une situation factice. On fera, par exemple, relever le droit du sexe, de la naissance, de la fonction, le constituant ainsi comme la propriété particulière de certains individus ou de cer-

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taines classes d'individus ; on attachera le devoir à d’autres circonstances d’une espèce aussi conventionnelle.

Ainsi, on asservira la grande morale humaine à un ordre purement artificiel et plein d’injustices, et des immoralités, telles que l’inégalité et la polygamie, pourront représenter la morale officielle de tout un pays ; elles seront appuyées par la philosophie, consacrées par la religion, et s’identifieront parfois tellement avec la nation elle-même, qu’en attaquant ces erreurs, on paraîtra commettre un crime de lèse-nationalité.

De telles divergences dans les développements et les applications de la loi morale prouvent-elles quelque chose contre l’unité de son principe ?

Nullement. Elles prouvent seulement la complexité de la nature humaine qui unit en elle deux ordres aussi différents par leur source que par leurs produits.

L’oeuvre de la critique consiste à dégager ces deux ordres en montrant la nature diverse des mobiles qui agissent alternativement sur l’homme. Ainsi, on arrivera à reconnaître que le climat, le sol, comme les

instincts particuliers des peuples, ne sont pas les éléments d’une morale variable et incertaine, mais des mobiles de l’ordre naturel qui servent au principe

moral ou d’obstacle ou d’appui. Le principe moral relève exclusivement de la conscience, qui est la conception expérimentale de la liberté ; il est de soi permanent et invariable, et, pour en retrouver la source, pure de tout mélange, il suffit de nous dégager des passions et des intérêts individuels, des conventions passées en préceptes, des préjugés reçus, des opinions acquises, et de nous mettre sincèrement en face de nous-mêmes.

Lè, dans les temps les plus primitifs de l’histoire, chez les êtres les plus incultes comme chez les plus développés, nous trouverons partout la liberté plus ou moins enveloppée dans la force, plus ou moins obscure, latente ou active; nous trouverons partout la conscience d’un droit à respecter, d’un devoir à accomplir la conscience de la responsabilité attachée à la personne, du mérite et du démérite qui la suit, d’où nous aurons ensuite à déduire le code individuel et collectif en vertu duquel l’homme doit se gouverner lui-même et le monde avec lui.

ORDRE MORAL ET ORDRE NATUREL

L’ordre moral, unique' dans son principe, s’ente donc sur l’ordre naturel comme un nouveau système de rapports distincts à leur source, mais liés aux rapports antérieurs dans toutes leurs manifestations, et celte liaison, dans la réalité, est tellement intime, qu’une observation superficielle est incessamment , portée à confondre ces deux ordres de rapports.

Les phénomènes extérieurs du monde physique et les instincts naturels de l’individu étant la sphère d’activité, le terrain nécessaire des phénomènes moraux, les enveloppant en quelque sorte dans leur enchaînement régulier, donnent par là aux manifestations de la liberté un aspect uniforme qui en obscurcit le caractère distinctif.

La structure physique, par exemple, se développe selon des lois constantes, et elle détermine suivant ses phases des séries de phénomènes instinctifs qui suivent un cours régulier. Chaque âge a ses besoins,

ses penchants et ses goûts qui, déterminés par l’organisme, se reproduisent toujours et partout les mêmes. Dans la jeunesse, la vivacité des impressions personnelles, la présomption de l’esprit, l’impatience de jouir, l’ardeur aveugle de la volonté, seront les tendances générales que la liberté devra assujettir à la justice, dans l’âge mûr, des passions d’une autre sorte, moins ardentes mais plus tenaces, plus con ■ tinues, plus profondes et tout aussi intéressées; dans la vieillesse , d’autres passions encore , les plus égoïstes de toutes peut-être, mais avec une teinte d’affaiblissement.

Ainsi, le développement d’un individu ressemble partout au développement d’un autre individu, et, en étendant notre observation à la vie collective, nous trouverons que le développement d’un peuple ne ressemble pas moins au développement d’un autre peuple. Dans la formation des nationalités fortes, aux premières phases d’ignorance et d’obscurité succèdent des phases d’activité et d’enthousiasme, puis des phases de réflexion et de sciences, et enfin des phases d’affaiblissement.

Dans ce cadre uniforme du monde physique, les variations de la liberté seront donc forcément limitées par les variations de la nature. La liberté se re-

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trouvant régulièrement en face des mêmes résistances et des mêmes soutiens, des mêmes aides et des mêmes obstacles, ses victoires et ses défaites présenteront le plus souvent, dans leur ensemble, des résultats à peu près analogues, et ses adversaires s’appuieront sur celte analogie pour la nier, ou la ramener, selon la forte expression de Spinoza, à l’ignorance des causes qui nous déterminent. Suivant eux, la vie humaine, enclavée dans les lois générales de la nature, s’y déroule selon une nécessité absolue, et, le conséquent y est lié à l’antécédent avec la rigueur d’up mécanisme fondé sur la mathématique même,

Mais les partisans de celle thèse, tout en employant pour la défendre une foule d’arguments plus ou moins spécieux, négligent pourtant la seule démonstration qu’en pareil cas les véritables savants considèrent comme décisive, la prédiction anticipée des phénomènes. Us parviennent bien sans doute à expliquer arbitrairement le passé à l’aide de généralités vagues, et de ces raisonnements sans rigueur qu'on tire de l’analogie; mais ils ne sauraient, avec la moindre précision, prévoir l’avenir le plus proche, et l’impuissance dont ils font preuve sur ce point est leur condamnation définitive. C’est que, en effet, si, dans l’étude des grands événements, nous

cherchons derrière les causes apparentes les ressorts secrets, si une observation plus déliée, plus pénétrante, plus profonde, nous permet de saisir les véritables hésitations, les grandes incertitudes de l’histoire, nous reconnaissons que l’homme, uni au monde extérieur par les éléments physiques qui le constituent, le dépasse en même temps par l’idéal qu’il poursuit. L’homme est fatal et il est libre, assujetti à la force et aspirant à la justice, et si le côté fatal de sa nature limite dans l’acte le champ de sa liberté, le côté libre en modifie la fatalité d’une manière incessante. L’intervention de la force restreint la réalisation de la justice, mais la réalisation de la justice change le courant de la force. Ce sont deux mondes aux prises, deux mondes qui agissent et réagissent l’un sur l’autre d’une manière incessante.

D’une part, la conformation physique avec la série des organes, les fonctions qui y sont attachées, les besoins qui en dérivent, les penchants que ces besoins déterminent et qui deviennent des mobiles d’action pour l’individu; les modifications que subit l’organisme par le fait des réactions du monde extérieur, les variations de ces modifications elles-

mêmes, suivant les variations des latitudes, des

climats, des contrées; enfin, tout l’ensemble des

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- ressorts de la vie animale qui se retrouvent d’une

façon plus élémentaire, mais non moins déterminée chez les espèces inferieures.

De l’autre, la libtrté qui se greffe sur cette base primitive, avec une nouvelle série de rapports; la liberté qui ente la responsabi ité sur la brutalité, le droit sur la force, l'obligation volontaire sur l’asservissement fatal, l’homme moral enfui sur l'animal naturel, avec toute une série de mobiles et de fins * essentiellement distincts des mobiles et des fins de l’organisme.

Le mobile naturel est puisé dans la conformation particulière de l’individu et il a pour fin sa jouissance. Il se présente à nous sous la forme d’un,

attrait direct de la passion ou d’un calcul de l’égoïsme qui est une forme indirecte de l’attrait.

Le mobile moral est puisé dans la liberté même qui, en constituant la dignité de l’individu implique le respect de cette dignité; il a pour fin la justice. Le mobile moral se présente à nous sous la forme d’une obligation absolue, dégagée de toute considération personnelle, et conséquemment de toute idée de jouissance, une obligation indépendante des conditions extérieures de lieux et de temps, aussi bien que de toute convenance particulière.

Les fins naturelles sont intéressées parce qu’elles

ne s’étendent pas au delà de l’individu qu’elles concernent.

Les fins morales sont désintéressées parce que même en glorifiant la personne humaine, c’est la vérité pure et la justice parfaite qu’elles ont pour objet.

S’il est donc un bonheur attaché à l’accomplissement de la justice, ce bonheur ne saurait en être ni le mobile, ni le but, et te sage ne peut goûter la joie intérieure du devoir accompli que par le parfait désintéressement de cette joie même.

Aussi, le bonheur de la passion et le bonheur de la justice diffèrent-ils aussi essentiellement que leurs mobiles et leurs fins respectives.

Le bonheur de la passion, variable comme la passion même, est toujours inquiet et agité. Il obscurcit la raison par son caractère insatiable; il trouble la conscience et amollit la volonté. L’àpreté du désir le précède, l'anxiété l’accompagne, et la lassitude le suit. Il laisse l’âme affaiblie, quand il ne la laisse pas abaissée ; il lui rend la réflexion pesante, l’activité ardue, les affections même décolorées, les devoirs tristes.

Le bonheur de la justice, au contraire, est une sé-

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rénité sans nuage, une sorte d’activité harmonieuse qui, en nous soulevant au delà des étroitesses et des insuffisances de la vie, nous donne la plénitude dans l’idéale liberté.

Le bonheur de la justice est austère, car nous ne l’acquérons le plus souvent qu’au prix de quelque sacrifice, et il est accompagné d’une mélancolie qui ressemble au regret, mais qui n’est que la résignation encore émue de la nature froissée. Le bonheur de la justice fortifie l’âme contre les atteintes de l’égoïsme, et, en nous montrant un bien supérieur à ceux de la passion, il nous affermit dans la vertu et il la consacre.

Toutefois, nous n’entendons point dire que la justice proscrive nécessairement la passion, mais elle lui assigne un but, elle la fait servir à une fin supérieure à elle-même. Quand la passion se manifeste dans des conditions contraires à cette fin, la justice la détourne ou la brise selon sa résistance. Mais quand elle se manifeste, au contraire, dans des conditions analogues à cette fin, la justice l'élève et la purifie, et c’est dans l’harmonie définitive de leurs éléments que résident la perfection de l’activité et la perfection du bonheur.

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