ET COMPREND TOUTES LES VERTUS
Une des grandes objections de nos adversaires a été que notre morale était une morale négative. La justice qu’elle produit, nous ont-ils dit, c’est l’équité absolue, cette justice qui est ou n’est pas, qui n’a point différentes expressions plus hautes les unes que les autres, et qui est rigoureusement exigible sous la garantie expresse de la contrainte juridique. Or, cette justice « n’explique ni la vertu, ni ce qui est plus rare sans doute et plus sublime, le don de soi-même, l’abnégation, le sacrifice. Et quand elle arrive à cés hauteurs du monde moral, elle en est réduite, si l’on ose dire, à un dilemme offensant pour la conscience de l’humanité : ou la négation du dévouement réduit à un mouvement de la chair et du sang qui se > troublent et s’émeuvent, ou le dévouement présenté
comme une chose obligatoire, et comme la dernière,
et la plus haute expression de la justice » (1).
De (elles critiques impliquent une confusion entre le principe de la morale indépendante et le principe métaphysique qu’il est essentiel de commencer par éclaircir.
Au point de vue métaphysique, la justice nous appaFaît comme un commandement du dehors. Soit qu’elle parte de l’être souverain qui nous a créés, et qui en représente la source, soit qu’elle vienne d’un principe qui nous enveloppe dans son universalité et qui en résume la loi, la justice, dans l’un et l’autre cas, nous est imposée par une force extérieure qui nous dépasse, et nos rapports avec cette force sont d’inférieurs à supérieurs ; ce sont des rapports de soumission et d’obéissance. La source du bien moral ne résidant point dans l’homme, il n’y participe que par grâce; la justice humaine n’est ■que la conformité à un ordre surhumain, et notre vertu est celle d’un instrument docile qui remplit fidèlement le plan qu’il n’a pas tracé. La justice, dans cette théorie, se borne à la stricte équité, à l’équilibre du lien et du mien, car on n’impose pas le sacrifice. C’est une mutualité qui trouve sa garantie
(1) M. Caro.
sur la terre dans la contrainte juridique, après la mort, dans les punitions éternelles, et qu’on peut à peine appeler morale, tant elle abonde en mobiles intéressés, Aussi, le bien par excellence, la vertu, commence au dévouement. C’est seulement par le sacrifice de lui-même que l'homme fait acte d’initiative morale. Au nom de la justice, il a payé une dette; par le dévouement , il dépasse l’obligation, il se donne, il entre dans la sainteté, la perfection , l’héroïsme,
En suivant cette pensée, on verra que la source du dévouement doit être surnaturelle. Dieu nous impose la justice comme un devoir, il nous montre le dévouement comme un idéal. Par la justice, nous sommes serviteurs, par le dévouement, nous passons à l’état d’associé, de coopéraleur. Le christianisme seul peut compléter celle thèse en la confirmant par un miracle. Dieu rattache la terre au ciel, érige le sacrifice en exemple divin, et le met à la portée de tous les hommes.
Nous p’avons point l’intention de développer, ni de critiquer ici cette théorie. Il nous suffit d’en indiquer le fondement, et de remarquer qu’elle contient tous les germes du mysticisme, et qu’en dehors d’une religion positive, elle ne nous donne aucune règle
certaine. Ceux qui abandonnent la morale religieuse, pourvu qu’on leur laisse la morale métaphysique, ne s’aperçoivent pas que la morale métaphysique n’a pas d’autre autorité que la révélation religieuse.
La justice pour nous, au contraire, n’a rien d’ontologique; elle ne se rattache ni à un principe pre- . mier, ni à un être créateur, elle a son fondement dans l’homme.
La liberté constitue l’individualité humaine, ledroit et l’obligation , l’égalité des droits et la mutualité des obligations. Or, la justice, c’est le droit reconnu, c’est le devoir accompli dans l’homme et dans le milieu de l’activité humaine, et nous l’élevons à l’idéal en y joignant la conception de l’absolu.
La justice est donc un produit de la liberté, et au milieu des obstacles incessants qu’elle rencontre d’une part dans la force brutale des faits accomplis, de l’autre dans le despotisme, l’orgueil ou la bassesse de la nature humaine, on peut dire que chaque victoire de la liberté est une réalisation de la justice.
Son expression la plus élémentaire, c’est l’équité : la liberté se respectant elle- même et respectant autrui sous la garantie juridique; commandement impérieux, qui n’a pas de mesure, n’a pas de plus et
de moins, esl absolu de sa nature et rigoureusement exigible.
• Ce commandement est le fondement de toute morale, individuelle ou collective; il précède toutes les autres vertus, i! en est la base. Toutefois, ce qui le distingue du commandement métaphysique, c’est qu’il ne vient pas du dehors. Il part, au contraire, de l’individu qui se l’impose à lui-mêine, et, rendant l’homme justiciable et justicier en même temps, le dégageant de toute obéissance servile, i! pose dans l’obligation le principe de la souveraineté. Le devoir accompli, en le prenant même dans son acception la plus restreinte, ne saurait donc avoir pour nous jamais rien de servile; car il représente l'humanité créant sa propre loi et la réalisant par sa propre force.
11 s’agit maintenant de savoir si cette loi se bornera à l’obligation d’un respect passif ou si elle contiendra dans ses développements les vertus de dévouement que les adversaires de notre thèse lui dénient.
Tout d’abord , en nous mettant au point de vue d'une théorie qui cherche dans l'humanité seule les lois de l’humanité, nous remarquerons qu’il ne peut y avoir au dévouement que deux sources : l’une phy-
9f» « LA MORALE INDÉPENDANTE.
siologique et l’autre idéale (1). Nous admettons cés deux sources, mais nous prétendons en même temps que, d’une part, le dévouement physiologique n’est point une vertu en lui-même, et ne devient telle que transformé sous l’idée de justice; de l’autre, que le dévouement idéal fait partie de la justice même. Nous allons voir comment.
Le dévouement physiologique se rapporte à certains instincts de nature, résultat de notre organisation. Ces instincts ne sont point particuliers à l’homme, et on les retrouve dans les espèces animales d’une façon plus ou moins déterminée selon le degré de leur développement. La sollicitude maternelle, par exemple, la fidélité à un compagnon, la soumission à un maître, sont des sentiments fréquents chez les êtres inférieurs à l’homme; ils pèuvent y être poussés à un haut point, et accompagnés d’actes de. renoncement et d'abnégation qui nous émeuvent. Pourtant ces sentiments ne sont point moraux, car ils ne sont ni réfléchis ni libres. Ce sont de purs instincts, légitimes sans doute, en tant qu’ils contribuent à réaliser l’ordre de la nature, mais qui n’ont
(t) Nous avons eu déjà l’ocrasion de dire que nous entendions par idéal une faculté exclusivement subjective.
rien de vicieux ou de vertueux en eux-mêmes, et ne peuvent devenir tels que par l’intervention d’un élément nouveau, la liberté morale. Chez les animaux, cet élément n’apparaît pas. Les instincts restent à l’état primitif et se règlent d’eux-mêmes. Chez l’homme, au contraire, cet élément apparaît, et la liberté, en créant l’ordre moral, impose à l’instinct une nouvelle loi. Selon que l’instinct se conforme ou se soustrait à cette loi, il devient moral ou immoral.
Ainsi, le dévouement physiologique qui tend presque toujours chez l’animal à un but conservateur et bienfaisant parce qu’il se règle de lui-même, peut dégénérer chez l’homme en vice. Voici l’amour maternel, par exemple; supposons-le à l’état de passion aveugle et exclusive, il portera la mère à sacrifier ù l’intérêt d’un seul l’intérêt de tous, et, tout en pratiquant l’abnégation la plus louchante, elle pourra élever son fils en tyran égoïste, en ambitieux vulgaire et en mauvais citoyen. Un peu plus loin, l’amour conduira la femme à oublier sa propre dignité en face de l’homme qu’elle aime au point de se faire le jouet de ses caprices et le complice honteux de ses dégradations ; il portera l’homme à trahir ses devoirs pour satisfaire de frivoles et indignes fantaisies, à renoncer à de nobles travaux, à abandonner une