DES PHÉNOMÈNES MORAUX ET INSTINCTIFS
la pratique du bien tient plutôt à l’absence d’obstacle qu’à l’activité volontaire. Placés dans un milieu moins favorable au bien, avec plus de tentations et moins de barrières, ils pourront commettre les fautes les plus graves et tomber au dernier degré de la dégradation et du vice. C’est qu’en effet leurs mobiles ordinaires, tels que l’opinion, l’intérét bien entendu, le désir de plaire, l’espoir d'une récompense,
les ont conduits à des actes vertueux sans les con- *
duire à la vertu elle-même. Leur perception de la justice ne s’est pas élevée et éclairée par le désintéressement de leurs efforts, leurs forces intérieures ne se sont pas accrues par l’exercice de leurs vouloirs. Restés à la surface de la vie, ballottés à tous ses hasards, ils n’en ont pas entrevu les grandeurs.
Il est d’autres natures, au contraire, plus fortement trempées, plus ardentes, plus hardies dans l’esprit, plus déterminées dans l’action et bien moins accessibles aux règles de la tradition extérieure et de la convention mondaine. Celles-ci demanderont une grande discipline intérieure pour se conformer à la loi morale, et il pourra arriver qu’avec une vie moins égale que les premières au point de vue de l’accomplissement strict du devoir, elles arriveront à une
LA MOltALK INDBPENDAN I K.
valeur plus haute, parce qu’elles auront plus réfléchi, plus voulu, plus lutté.
Leurs infractions même, suivies de ces retours sincères qui ne consistent pas à pleurer vainement sur soi ou à se jeter dans les expiations factices d’une foi superstitieuse, mais à imprimer à sa vie une direction nouvelle, leurs infractions deviendront fécondes. Mieux éclairées par la faute môme sur la vie et sur la conscience, elles tireront le bien du mal et acquerront une vertu, non-seulement plus assurée et plus ferme, mais plus sympathique et plus pénétrante, parce que le rayon de la vie humaine leur aura été ouvert plus largement.
En envisageant maintenant les facultés de l’intelligence, nous reconnaîtrons que, comme celles de l’instinct, elles apportent à la morale un contingent de mobiles qui peuvent lui être alternativement favorables ou contraires. Si, d’une part, la culture de l’esprit nous inspire des goûts élevés, l’attrait des idées nobles, le détachement des instincts égoïstes, des passions grossières et des plaisirs frivoles, de l’autre, elle nous tente par l’orgueil de nous-mêmes, l’ambition du succès, le goût du pouvoir, et jusqu’à ce que la morale ait imposé à ces facultés un objet et un but, elles peuvent aussi bien devenir un élé-