LA MORALE INDÉPENDANTS
grande cause pour se livrer aux expédients d’une for-!» tune rapide et d’un éclat sans honneur.
La liste serait longue de toutes les fautes commises au nom de certaines affections, nuis il nous suffit de les indiquer pour montrer que le dévouement n’est point une vertu en lui-même et tant que l’élément moral ne l’a pas transformé. La justice seule, en effet, par le respect de soi et d’autrui, le préserve des attentats et des écarts, et en assignant à l’être mo- - ral une fin, non dans le bonheur, mais dans la vertu, elle impose au dévouement un nouvel idéal. Rien n’est détruit, mais tout est renouvelé. La mère restera la mère, l’époux restera l’époux et l’épouse l’épouse; mais l’objet de leur affection n’est plus l'idole dont la personnalité arbitraire faisait toute leur loi; c’est l’être noble dont ils aspirent moins à satisfaire les appétits qu’à accroître la perfection et la grandeur ; et ici va naître et se développer pour eux toute une série de mobiles et de fins complètement inconnus à l’état de nature.
Ainsi, sous la conception de la justice, l’instinct passe de l’état brutal et aveugle à l’état moral et libre ; il n’est point attiédi dans son ardeur, il est réglé dans ses développements et ennobli dans son but. L’animal est asservi, l’homme règne.
Le dévouement physiologique ne devient donc une vertu que par l’intervention de la justice; mais le dévouement idéal est une portion de la justice même.
En effet, la liberté, en créant le droit et l’obligation individuels, suppose l’identité de tous les droits parmi les membres de la rare humaine et la mutualité de toutes les obligations. L’égalité, le droit commun, est donc le premier principe de la morale, et la mutualité du respect en est la première expression. La société, comme l’individu, se constitue sur celte base, et la contrainte juridique vient confirmer dans la loi l’affirmation primitive de la conscience.
Mais, au delà de ces rapports d’unejuslice élémentaire, l’homme, à mesure qu’il s’élève dans la moralité, entrevoit les rapports d'une justice plus haute d’une égalité plus parfaite qu’aucune autorité extérieure ne saurait néanmoins établir. La loi, en effet, peut bien constituer l’égalité des individus, au point de vue du droit positif, mais elle ne peut constituer l’égalité des forces natives, ni l’égalité des conditions extérieures.
Tous les hommes naissent inégaux en forces physiques, en beauté, en esprit, en puissance, en facultés de travail. Aux inégalités de la nature se joignent d’autres inégalités de circonstance : la famille, la
position sociale, les relations; puis, les accidents, les hasards, les rencontres imprévues, qui constituent pour chacun des sommes de chances très-diverses et indépendantes du mérite et du démérite.
Or, ces inégalités, en se développant et s’accentuant dans la vie, créent ici des supériorités despotiques, là des infériorités serviles; elles créent des complications, des obstacles, des entraves à la liberté, des conditions arbitraires qui tendent à détruire l’égalité du droit primitif. Ces abus, tout en échappant à la loi armée, n’en sont pas moins attentatoires à la personne humaine, et l’homme juste se sent tenu de les modifier.
Toutefois, le commandement qui le lui impose i»’ étant passible d’aucune contrainte extérieure, requiert un état de la conscience plus réfléchi et plus désintéressé, et correspond à un degré de moralité plus haut et plus libre. C’est le respect de la personne humaine qui passe de l’état passif à l’état actif, et consiste, non plus seulement à reconnaître le droit, mais à le constituer, à le faire prévaloir.
Ce second degré de la justice a deux formes distinctes, l’une collective et l’autre individuelle.
Dans la forme collective, le commandement moral se rapporte aux institutions, et s’attache à supprimer
les privilèges de classes, les monopoles, les hiérarchies factices, les démarcations imaginaires, et à mettre à la portée de tous certains biens qui, en sui^ vaut le cours naturel des choses, seraient l’apanage exclusif de quelques-uns : l’instruction élémentaire, la science, la propriété, le crédit, etc. Il consiste à établir de plus en plus l’égalité des conditions sociales, tandis que la morale individuelle consiste à réparer les inégalités naturelles de puissance, et les inégalités accidentelles de hasard par le don de soi, Le dévouement n’est donc qu’un aspect de la morale et se confond avec elle.
Le dévouement idéal, en effet, ne part pas, comme le dévouement physiologique, de la constitution organique ; il n’est pas un produit de la chair et du sang, un instinct aveugle de la nature, qu’on retrouve, à des degrés divers, dans les espèces animales, Caractère exclusif de notre race, sa source réside dans la conscience de la justice et de l'égalité qui en fait partie, et dont nous tendons partout à établir la loi.
Le dévouement idéal a donc pour objet de créer un équilibre de forces et de moyens que la nature ne connaît pas ; il ramène une balance à l’égalité des plateaux. C’est en son nom que le fort aide le faible, que le riche partage avec le pauvre, que l'audacieux
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soutient le timide, que l’homme défend la femme, et il se présente si bien à la conscience sous la forme de l’obligation, que, d’une part, il interdit l’orgueil à celui qui donne, et, de l’autre, il sauve de l’abaissement celui qui reçoit, tous deux ne faisant que satisfaire, dans des positions diverses, à une loi commune, la justice.
Supposons, par exemple, un homme qui voit une femme attaquée dans un lieu désert par un voleur, ne se sent-il pas tenu d’aller à son aide, et la femme ne doit-elle pas accepter son secours? Un médecin, en temps d’épidémie, ne se sent-il pas obligé de rester au chevet de ses malades, et ceux-ci de recevoir ses soins? Des amis et des associés n’ont-ils pas le devoir de se soutenir mutuellement en cas de malheur! bien plus, un ennemi trahira-t-il son ennemi, si celui-ci prend son toit pour refuge, et la confiance de l’un sera-t-elle moins noble que la générosité de l’autre?
Il y a donc des devoirs de dévouement qui, sans , être passibles de contrainte, sont néanmoins des devoirs, et dont l’infraction entraînerait la honte et le remords. Un homme qui manquerait de secourir une femme attaquée, un médecin qui fuirait un cas d’épidémie, un ami qui se détournerait de son ami dans
le malhpur, un ennemi môme qui livrerait son ennemi, seraient justiciables devant leur propre conscience, et devant l’opinion, qui est la conscience d’autrui.
Le dévouement idéal est donc un second degré de l’obligation qui a pour objet une forme plus élevée et plus libre de la justice.
Le premier degré constitue le droit commun. C’est la justice nécessaire et passible de contrainte, base et garantie de l’individu et delà société.
Le second degré, c’est la justice élevée à une nouvelle puissance, pénétrant dans notre vie intérieure, dans nos relations personnelles, prenant place à notre foyer, et échappant aux rigueurs de la loi armée.
Les deux commandements qui nous l’imposent sont identiques dans leur source ; ils sont absolus en principe. Seulement, le premier est de plus absolu dans ses applications. Le respect de soi et d’autrui ne connaît pas d’exception, pas de plus ou de moins; il est rigoureux et égal pour tous. Tandis que le don de soi-môme en vue de la justice est essentiellement relatif, d’une part, aux circonstances extérieures qui environnent l’acte, de l’autre, au développement de conscience de celui qui l’accomplit. Plus, en effet, l’être que nous sommes appelés é
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secourir est inférieur à nous en forces et en resr sources, plus le commandement est impérieux; et plqs nous sommes aptes à pénétrer l’étendue de sa misère, plus nous nous sentons nous- mêmes obligés.
Un homme élevé, par exemple, dans une société polie est tenu à plus de courtoisie à l’égard de la femme qu’un berger ou un laboureur. Celui qui a participé aux bienfaits de l'instruction a une plus grande obligation de les mettre à la portée de ses semblables que l’ignorant inculte. Celui qui a connu la protection bienfaisante, l’influence morale, les joies de la famille, est plus tenu à les répandre dans le courant de sa carrière, que le vagabond et le mendiant.
Enfin, en généralisant l’application de ce principe, on pourra dire que, pour chaque individu, les obligations sont en raison des biens, et les mérites en raison des efforts.
C’est afnsi que nous arrivons, pas à pas, de l’équité au dévouement, et, en poursuivant notre analyse, nous arriverons de la même façon du dévouement à l’héroïsme; nous ramènerons l’héroïsme à un commandement de la conscience, mais un commandement visant à un idéal tellement haut, que la nature en échappe à la foule, et semble constituer
pour celui qui en est le sujet un privilège de perfec-i tion qu’on a longtemps appelé surnaturel.
Nous avons vu que la morale avait pour base la liberté, et pour objet la justice. La mesure de moralité dans un acte est doue déterminée, d’une part, par la mesure d’activité que nous y déployons, de l’autre par la mesure de justice que nous nous proposons de réaliser. Or, les actes que nous appelons héroïques sont précisément ceux qui dépassant nonseulement la stricte équité, mais le dévouement à un. devoir direct, surmontent le plus d’obstacles, soit intérieurs dans nos instincts et nos passions, soit extérieurs dans la constitution des forces sociales, et dont le mobile et le but présentent le plus parfait désintéressement.
Si, par exemple, en temps d’épidémie, un médecin est rigoureusement tenu à ne pas abandonner ses malades, le même commandement ne saurait obliger une personne qu'aucun engagement professionnel, aucun devoir direct, n’appellent dans celte voie dangereuse. Une femme, par exemple, dans une situation entièrement indépendante, a le droit de fuir et de se préserver sans encourir aucun blâme. Tous ceux avec qui elle vit se sont éloignés, ils l’appellent,
ils rengagent à les suivre, ils invoquent même leurs allecliuns...
El pourtant elle résiste. Plus intrépide qu’un soldat ê son poste, elle demeure au milieu du danger, au milieu des moribonds et des morts, bravant les exhalaisons fétides, les gémissements déchirants, les convulsions hideuses, surmontant toutes les faiblesses, toutes les délicates sensibilités, pour apporter ici un soulagement, là une consolation dernière. Or, la source de cet héroïsme où est-elle? Celle qui le réalise a entrevu un idéal de justice qui é< happe au vulgaire, et dans l’acte de dévouement le plus absolu et le plus gratuit, elle obéit à un commandement intérieur de la conscience. Ceux ci sont pauvres, abandonnés, ils souffrent, ils meurent, ils l’implorent : elle leur donne ce qu’elle possède de plus qu’eux, la santé, la force, le courage, la vie, elle rétablit en leur faveur une balance.
Le premier degré de la justice, l’équité, a pour garantie extérieure la contrainte juridique ; c’est une nécessité sociale.
Le second degré, le dévouement au devoir direct, a pour garantie extérieure l’opinion, le verdict de la conscience d’autrui confirmant le verdict de notre
propre conscience.
Mais le troisième degré, l’héroïsme, n’a aucune garantie extérieure, parce qu’il dépasse la vertu de ceux qui le jugent, et sa grandeur consiste précisément à être dégagée de tout appui étranger, de toute incitation spéciale. L’héroïsme est le libre don de soi en vue d’une perfection de justice dont le mobile et l’idéal sont exclusivement dans notre propre con-
science.