‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objet (volume 2)Chapitre 13 sur 73 · APPARITION DE LA LIBERTÉ MORALE DANS LA LIBERTÉ NATURELLE · texte numérisé non relu

APPARITION DE LA LIBERTÉ MORALE DANS LA LIBERTÉ NATURELLE

La liberté morale n’est donc point, comme nous l’avons vu, un concept rationnel, c’est une cause active, c’est un fait vivant qui se manifeste à nous par la conscience avant de se dégager abstraitement dans la raison.

Il faut en effet une certaine culture philosophique pour abstraire l’idée de cause du milieu des conditions « et pour en tirer une science. Mais pour se sentir soi-même cause et liberté responsable, pour expérimenter dans sa personne le droit et l’obligation, il suffit d’un mouvement de l’âme, d’un choc des sentiments intérieurs, qui peut se produire dans l’état le plus rudimentaire de l’humanité.

Supposez un chef barbare, un être inculte et farouche, appartenant tout entier ê l’instinct de la force et à l’orgueil de la domination. Il est maître partout, maître dans la tribu, et maître bien plus encore sous sa hutte. Une femme est la gardienne de ce logis

primitif; gardienne fidèle, humble et dévouée. Un jour, emporté par la colère, le chef la frappe sous un faux prétexte et la renverse à ses pieds. Gisante et blessée, elle étanche silencieusement le sang de sa blessure, mais elle ne se plaint pas : le Grand Esprit l’a faite pour courber la tète et pour obéir. Cependant, à la douleur physique se joint en ce moment pour elle une autre sorte de douleur. Son maître, qui est aussi son époux, l’a frappée sans qu’elle ait commis de faute. Elle relève la tête, et, pour la première fois, elle tourne vers lui un regard de reproche et de tristesse. Celui- ci, au moment où il allait frapper encore, rencontre ce regard, et il en est pénétré. Il s’arèle tout à coup. Il se détourne troublé. Il hésite, puis il s’éloigne frémissant en luimême. Un sentiment nouveau l’a envahi, une agitation pénible, inconnue, sans nom et sans cause. D’où vient cela? Il est le maître, après tout. Rien ne borne sa puissance sur ceux qui lui appartiennent. Sa femme est à lui comme son arc et ses flèches, comme la couche sur laquelle il s’étend et le vêtement qui le recouvre. Eh bien, n’est-il pas libre d’acérer ses flèches quand il lui plaît, de renouveler sa couche et de jeter ses vêtements selon son caprice? N’est-il pas libre aussi de frapper sa fenime? Nul ne

le nie, pas même celle qui en est la victime. Que signifie donc ce reproche intérieur qui l’étreinl et le poursuit en dépit de lui-même? C’est la conscience morale qui s’éveille, c’est le sentiment encore obscur du droit cl de l’obligation qui ouvre devant lui de nouvelles perspectives. Jusqu’alors il n’a connu d’autre loi que sa volonté et d’autre bien que sa jouissance. Mais en ce moment, ébranlé dans l’assurance de son pouvoir sans contrôle et de scs impulsions égoïstes, il entrevoit un monde inconnu, il entrevoit d’autres maux que le froid, la faim ou la maladie, d’autres joies que les instincts satisfaits, d’autre honte que la défaite; et, surpris de sa propre découverte et de l’émotion qui la suit, il se retourne vers sa compagne, il la regarde encore, et un immense besoin de réconciliation se fait sentir à son cœur. Il s’avance alors, et l’appelle de nouveau ; elle reste sourde.

La femme aussi s’est éveillé à une nouvelle existence. L’attentat de son époux lui a révélé, par l’indignation intérieure, le droit de l’humanité même; il a soulevé dans son cœur le sentiment indestructible de la justice violée. Une révolution tout entière, dont elle ne saurait rendre compte, s’est accomplie en elle. A cette heure, elle est autre chose qu’un instrument

HO (.A MOHAl.K indépendante.

entre les mains d’un maître : elle est une personne sacrée; elle possède dans sa conscience un sanctuaire inaccessible à la force, où sa dignité outragée se réfugie. Aussi, immobile et ployée, elle ne répond pas quand il l’appelle, et lui, le chel, surpris d’abord de cette résistance, se redresse et s’irrite. L’orgueil et la brutalité reprennent leur empire; son poing se serre, sa figure se contracte, il revient menaçant vers sa compagne. Mais elle le regarde encore comme si elle ne le craignait plus, et il s'irrite de nouveau, en proie à un étrange combat. D’une part, l’instinct brutal lui crie d’écraser sa victime ; de l’autre, l’obligation morale lui impose de la respecter. Ce sont deux mondes aux prises, mais l’Iiumanité a le dessus, le droit triomphe de la force, la liberté de l’instinct. Lui, le chef, le maître, reconnaît une loi qui l’oblige, et H reconnaît qu’il y a manqué. La colère s’est éteinte dans ses yeux ; son bras est retombé inerte contre lui-même ; sa tête s’incline. Il s’avance le premier vers sa compagne, il demande la réconciliation. Celle-ci lève les yeux vers lui, ses yeux ne rencontrent plus le même homme. Un regard échangé explique et répare tout. Leurs âmes s’entendent et se confondent, et, dans l’étreinte qui les unit, l’amour mênïc se transforme avec eux ; il

leur révèle les joies infinies de la justice satisfaite , l’abandon dans le mutuel respect. Pour la première fois, ils sont véritablement époux.

Ces deux barbares restent pourtant bien loin de nos théories; ils ne pourraient pas même les formuler dans leur langue incomplète ; mais ils les réalisent ; et, dans le monde de la brutalité pure, ils posent expérimentalement les premiers jalons de la vie morale.

Dans les profondeurs encore mal éclairées de leurs âmes incultes, commence une nouvelle série de phénomènes qui se confondent d’abord avec les phénomènes de la vie instinctive, parce qu’ils en sont enveloppés , mais qui peu à peu s’en dégagent et forment dans leur enchaînement une nouvelle sphère où l’homme s'ennoblit et s’élève par ses propres efforts.

Toutefois, de cette séparation que nous établissons d’une manière décisive entre le monde moral et le monde naturel, conclurons-nous à un état de guerre et d’inimitié? Rétablirons-nous ici sous une autre forme ce vieil antagonisme de la grâce et de la nature, qui a fourni aux dogmes a nciens tant d’analyses profondes, tant d’appels éloquents et de puissants contrastes? Ramènerons- nous ces plaintes amères, ces détache-

LA MOUALK INDÉPENDANTE.

raeuls douloureux, ces désespoirs de l’âme dépaysée dans la vie, ces élans mystiques qui entraînaient nos pères vers le ciel, et leur montraient la terre comme un exil? Nullement. La nature n’est point à nos yeux coupable et déchue. Aucune malédiction no s’est étendue sur elle au commencement, la condamnant à la douleur et à la mort. Elle n’est point pervertie, elle est étrangère au mal et au bien qui constituent la morale. La nature ne connaît point la justice, parce quelle ne connaît point la liberté, mais aussi elle ignore l’injustice et la faute, elle est indifférente.

La morale apparaît donc dans la nature comme un principe indépendant et nouveau, mais inséparable des éléments qui le précèdent; les forces inconscientes, les instincts et les appétits forment en quelque sorte son terrain nécessaire; ils représentent les objets de son activité, ils la conditionnent et la motivent. Un être purement moral, un être qui n’aurait ni passions à combattre et à harmoniser, ni obstacles extérieurs à vaincre, n’aurait pas non plus d’œuvre à accomplir, d’idéal à réaliser. Ce serait une fiction d 'être, incompréhensible pour la raison. Nous ne séparons donc point dans la réalité la morale de la nature. La liberté n’est point pour nous une 'essence ultra-humaine, résidant dans quelque

mystérieuse région. C’est un fait primitif que nous appelons principe, en ce sens qu'il est irréductible, et en môme temps générateur d’une série d’autres faits qui y trouvent leur lien et leur raison.

Quant à son origine, elle nous échappe comme toutes les origines de la science.

Lorsque les chimistes ont réduit la matière à un nombre de corps qu’ils appellent simples, si on leur demande d’où viennent ces substratum de tant de modifications diverses, que répondent-ils ? et quand on demande aux physiologistes ce que sont ces forces vitales et plasliques, qui déterminent la forme de l’organisme et qui l’animent en le déterminant, que répondent-ils encore ? Eh bien, nous aussi, après avoir ramené tous les faits moraux à un fait primitif, la liberté, qui, en imputant la responsabilité de l’acte à l’individu, lui impute un caractère particulier de bien et de mal, nous ne remontons pas au delà de ce fait. Nous ne prétendons pas plus expliquer la liberté que le chimiste n’explique la matière et l’aflinité, le biologiste l’organisation. Il nous suffit de la constater comme ils constatent eux-mêmes leur point de départ, et toute la différence qui nous sépare tient, comme nous allons le voir, à la méthode de celte constatation.

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DEUX SOUTES DK SCIENCES SUBJECTIVES ET OBJECTIVES. CA MORALE EST UNE SCIENCE SUBJECTIVE.

Le principe scientifique, repoussant comme insoluble la question des essences et des choses en soi, ne connaît que l’élude des phénomènes, des condi* lions sous lesquelles ils se manifestent, et des lois de ces manifestations. Aussi les vérités de la science n’apparaissent jamais à l’esprit que sous la forme d’une relation ou d’un rapport, mais ce rapport même ne peut représenter une vérité complète, il ne peut être déterminé avec une exactitude absolue, qu’autant que les conditions en sont adéquates à l’esprit, ce qui arrive seulement pour les sciences idéales, comme les mathématiques.

Dans les mathématiques, en effet, les rapports des choses se présentent à nous dans les conditions d’une simplicité absolue et indépendante de la réalité, d’où il résulte, d’une part, qu’une fois trouvés, ils sont

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acceptés par l’esprit comme l’évidence même, et de l’autre, que toutes les déductions logiques qu’on en tire sont aussi certaines que les principes et aussi indépendantes de l’expérimentation.

Mais, quand au lieu de s’exercer sur les rapports subjectifs dont son esprit a créé les conditions, l'homme veut connaître les rapports objectifs de la nature, le critérium rationnel lui fait défaut, et la connaissance qu’il en acquiert est incomplète et relative. Ainsi, on peut bien arriver à déterminer telle ou telle combinaison des éléments physiques, mais comme la nature même de ces éléments nous échappe toujours, nous ne pouvons être sûrs d’en connaître toutes les propriétés et de ne pas découvrir un jour telle ou telle autre combinaison qui modifie ou transforme entièrement la conception de la première.

De celte situation, il résulte que, si, dans le premier cas, les progrès s’opèrent par juxtaposition des vérités qui s’ajoutent les unes aux autres, sans jamais se détruire; dans le second, les progrès s’opèrent par révolution ; une théorie nouvelle s’établit toujours sur les ruines d’une théorie ancienne, jusqu’à ce que celle-ci soit emportée à son tour dans des développements ultérieurs.

Il est donc nécessaire de distinguer dans l’esprit deux sortes de vérités ou de notions auxquelles correspondent deux sortes de science. Les vérités et les sciences rationnelles, qui parlent des principes adéquats à l’esprit et portent dans tous leurs problèmes un caractère d’évidence absolue et indépendante de la réalité : les vérités et les sciences positives, qui découlent des lois de la nature, et sont constatées et vérifiées par l’expérimentation.

Deux sortes de procédés sont applicables à ces deux sortes de sciences.

Dans les mathématiques, le procédé est déductif, parce que le critérium est intérieur et abstrait. La raison pose elle-même son principe, et elle spécule idéalement en en tirant une série de conséquences qui peuvent se développer à l’infini, sans aulre contrôle que cette même raison qu’elles manifestent.

Dans les sciences positives, le procédé est l’observation et l’induction contrôlées par l’expérience, les sciences positives partant, non point d’un principe rationnel et subjectif, mais d’un fait extérieur et vérifiable, dont toutes les conséquences seront extérieures et vérifiables de la même façon.

Or, ces prémisses étant données, il s’agit desavoir

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