I.A MORALE INDÉPENDANTE
Christ on n’eût jamais prêché au inonde que les jouissances effrénées, les passions honteuses, l’égoïsme, la cruauté et l’abandon de soi. Celte théorie avait pour but de justifier la divinité d'origine attribuée au christianisme, car, au milieu d’un pareil débordement de la vie animale, le triomphe d’une religion qui venait relever la conscience et l’esprit et rendre à la raison son empire, ne pouvait s’expliquer que par un miracle. Mais aujourd’hui une connaissance plus approfondie et plus désintéressée des origines antiques a transformé notre point de vue sur cette civilisation, et ces raisonnements de l’ignorance et de la foi aveugle sont tombés dans la désuétude. Aujourd’hui, nous savons, d'une part, que les excès et les hontes ne dépendent point d’une religion particulière, car la cour de nos rois très-chrétiens n’a pas grand’chose à reprendre à celle des césars ; de l’autre, nous savons que la science et la morale peuvent être constituées indépendamment de la religion, et si nous étudions leurs courants dans l’histoire sans én préjuger les rapports, nous trouverons que notre inspiration et notre thèse, au xix e siècle, relèvent bien plus directement de l’antiquité que du moyen âge.
Dans l’antiquité, en effet, la religion n’ayant aucun caractère universel, n’a jamais prétendu asservir la
morale au dogme. Il n’y avait même pas de dogme dans le paganisme à proprement parler ; il y avait des légendes mêlées à l’histoire du pays et qui en constituaient la tradition. Le culte était tout national, et les dieux avaient pour mission de protéger le peuple contre les barbares, non pas de lui donner des exemples de vertu; il suffît, pour s'en convaincre, de comparer les mœurs de l’Olympe à celles qui étaient en honneur dans toutes les cités. Ne parlons donc pas de la morale païenne, c’est une pure fiction enfantée pour les besoins de la cause théologique. La morale chez les anciens commence par être traditionnelle et populaire; elle se développe d’une façon purement empirique au fur et à mesuré du travail des générations successives, et plus tard elle devient philosophique, mais jamais religieuse. Ses premières formules se trouvent éparses dans les vieux poêles, qui leur donnent une couleur épique et un caractère sacré. Hésiode et Homère, tout en nous racontant les beaux jours de l’Hellénie, les gloires de cette terre privilégiée où les mortels et les dieux vivent dans une intimité si peu solennelle, mêlent à leurs chants héroïques des règles de conduite, des conseils, des instructions familières; et les sages les plus fameux depuis Thalès de Milet jusqu’à Solon d’Athènes, à
Piltacus, à Ciéobule, à Philon, etc., joignent tour à tour leurs maximes et leur enseignement aux maximes et à l’enseignement des poètes.
Ainsi se forme peu à peu un code populaire qui se transmet fidèlement d’une génération à l’autre et dont chaque siècle accroît l'autorité. Ce code, il est vrai, n’a rien d’une théorie ordonnée et grandiose ; il est plein d'idées confuses et même contradictoires, pourtant il est un code ; on l’invoque dans toutes les grandes péripéties de la vie nationale, dans toutes les luttes et les hésitations de la vie individuelle. 11 représente la foi des pères, il reste le guide vénéré des enfants.
Or, cette morale élémentaire et purement empirique qui a gouverné toute la première période de la Grèce, ressemble sur tous les points à celle que nos peuples professent encore dans leurs proverbes, pratiquent dans leurs rapports journaliers, et nous sommes surpris de voir à quel point la sagesse des nations est partout et en tout temps identique. Sans doute, on ne trouve point, dans ces premiers essais, les hauteurs où s’élèvera plus tard l’école socratique; on n’y trouve pas l’austérité et le pur désintéressement des stoïciens ; la prudence cauteleuse y joue un grand rôle, et l’intérêt bien entendu n’y est point
étranger; mais, en dépit de ce mélange et au milieu des obscurités inhérentes à ses premières manifestations, la morale n’y marque pas moins, à chaque génération nouvelle, ses lents développements. Les vérités qui lui sont propres, saisies par la conscience et formulées par la raison, demeurent acquises à l’homme, et nous les retrouvons intactes après des siècles.
Les progrès en morale s’opèrent donc par juxtaposition des vérités, non par révolution des théories, et nous allons voir, en poursuivant cette élude dans une époque plus avancée de l’histoire, que s’il est telle scène d’Homère qui a conservé toute sa fraîcheur et sa grâce parce qu’elle représente le côté immortel de nos sentiments, il est telle pensée d’Aristote dont la vérité et la grandeur n’ont jamais été et ne seront jamais dépassées par les modernes.
Est-il rien qui ait vieilli, en effet, dans la Morale d’Aristote, dans cette étude si sagace et si ingénieuse de nos passions, de nos vertus et de nos vices? Et en lisant ces pages incomparables, ne les croyonsnous pas écrites d’hier, tant l’enseignement y est vivant et le modèle parfait ?
Lorsque Aristote, reprenant celte idée du souverain bien , qui était de son temps la forme populaire
ISO LA MORALE* 1N0LPKNDÀH1E.
de la morale philosophique, la ramène à une activité en conformité avec la vertu, ne nous donne-t-il point une formule que nous pouvons répéter encore après plus de vingt siècles? Les religions et les philosophies qui lui ont succédé ont-elles transformé son point de vue ; ont-elles mieux pensé, ont-elles mieux dit?
Bien avant que les sciences de la nature aient déterminé leur principe et leur domaine de cette façon méthodique qui les caractérise aujourd'hui, Aristote conçoit comme nous, par la réflexion intérieure, que l’homme ne doit point chercher en elles sa règle et son objet. Le déterminisme lui apparaît déjà comme le principe absolu des phénomènes extérieurs auquels seule l’humanité échappe. L’homme diffère du monde, non-seulement en ce qu’il peut modifier le monde qui ne se modifie pas, mais en ce qu’il peut se modifier lui-même et acquérir par l'habitude (1) des pouvoirs nouveaux. Ainsi, l’iudépendance de la morale est d’ores et déjà fondée sur la séparation des deux domaines et sur le fait intime et irrécusable de notre liberté.
(1) Le mot habitude, dans la morale d’Aristote, est presque toujours pris dans le sens de la nature morale acquise par la volonté.
Aucune vertu, nous dit Aristote, ne naît en nous naturellement, car les lois de la nature ne sont pas modifiables, et une pierre abandonnée à elle-même tombera toujours à terre et n’ira pas rejoindre les nuages. La vertu, au contraire, est le résultat de la volonté et de l’habitude dont le principe est exclusivement en nous. Il ne suffit point, en effet, à un acte pour être vertueux d’être bon en lui-même, il faut encore qu’il le soit dans notre volonté, c’est-à-dire qu’il soit accompli d’une certaine façon. Il faut d’abord que l’homme sache qu’il fait le bien ; il faut ensuite qu’il le veuille par un choix réfléchi et en vertu d’un mobile qui réside dans le bien lui-même, il faut enfin « qu’il agisse avec une résolution ferme et inébranlable de ne jamais faire autrement (p.79) (I). »
La vertu ne vient donc point du dehors et ne peut être contrainte ; c’est la seule chose qui soit complètement en notre possession et qui nous constitue un bonheur à l’abri de tous les orages et de toutes les vicissitudes (t. II, p. 3 et h). Or, ce bonheur nous l’appelons le souverain bien, non-seulement parce
(1) On voit que le principe de Kant esl déjà tout entier dans Aristote, quoique d’une manière un peu obscure.
qu’il est au-dessus des autres, mais parce qu’il les comprend comme des auxiliaires ou des instruments. C’est pourquoi nous ne donnerons jamais le nom d’heureux à « un cheval, à un bœuf, ni à aucun autre animal quel qu’il soit, car aucun d’eux n’est capable de la noble activité que nous assignons à l’homme (t. I, p. hZ) (1). »
Passant ensuite delà volonté à la partie instinctive et sentimentale de notre nature, Aristote nous montre, dans un long traité, que les passions ne sont pas proscrites, mais tempérées par la sagesse, et élevées à un but qu’elles n’atteindraient pas d’ellesmêmes.
Nous ne le suivrons pas dans ce traité, où il sépare d’une façon si sagace les vertus intellectuelles des vertus morales et les ramène toutes à un juste milieu, entre deux extrêmes dont on peut sans doute critiquer l’ordonnance. Mais nous insisterons sur cette conception éternellement vraie de la transformation des sentiments et des instincts sous l’idée morale.
Il y a trois sortes d’amitiés, nous dit Aristote. La
(1) Murale d'Aristote, traduction de Barthélemy Saint- Hilaire, p. GC.
première est fondée sur l’intérêt, la seconde sur le plaisir, et la troisième sur la vertu.
La première a lieu ordinairement entre vieillards qui poursuivent un but commun d’ambition. La seconde a lieu entre jeunes gens qui cherchent les distractions du dehors, le plaisir des yeux et la satisfaction des passions. Dans ces deux cas, ceux qui s’aiment ne s’aiment pas pour eux-mêmes, mais à cause du bien qu’ils peuvent tirer l’un de l’autre. Celte amitié naît donc des circonstances, elle est mobile et passagère comme elles. Mais il est une autre amitié vraiment parfaite et la seule parfaite, c’est celle des hommes vertueux et qui se ressemblent par la vertu. Celle-là dure autant que la vertu ellemême dont le propre est d'être durable, et elle réunit en même temps tous les avantages secondaires des amitiés moins nobles, si bien qu’elle leur sert de modèle, et que celles-ci ne sont encore appelées amitiés qu’en raison de celte ressemblance.
Nous n’avons point la prétention d’exposer en quelques lignes la morale d’Aristote. Nous avons
(1) Morale d'Ariitote , traduction do Barthélemy Saint- Hilaire, p. 66.