‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objet (volume 2)Chapitre 17 sur 73 · LA MOU A LE INDÉPENDANTE · texte numérisé non relu

LA MOU A LE INDÉPENDANTE

voulu seulement montrer, en en rappelant les pensées fondamentales, que les vérités qui se rattachent à l’âme humaine ne vieillissent pas plus que les axiomes. Nul n’a mieux qu’Aristote parlé de la grandeur de l’homme et de la dignité que confère le gouvernement de soi ; nul n’a proclamé l’obligation d’une façon plus absolue, et n’a montré la morale, nonseulement comme le principe du respect de l’individu, mais comme le lien et la garantie des sociétés elles-mêmes.

Aussi sa conception reste à une hauteur de vue presque toujours égale, et elle est puisée à une source virile et saine qui, à travers les siècles qui nous séparent, nous fait reconnaître en lui notre premier maître.

Et pourtant, à côté de ces vérités si éclatantes et qui sont arrivées intactes jusqu’à nous, nous trouvons des erreurs grossières et qui, dans les mêmes pages, nous confondent d’étonnement.

La critique de l’esprit n’avait point été faite au temps d’Aristote, les éléments mêmes n’en n’étaient point entièrement dégagés, et il est une vérité première, presque banale aujourd’hui et qui est restée tout à fait étrangère à son époque, à savoir : l’égalité dans la liberté morale.

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Cette égalité fondée entre les hommes par l’identité de conscience et de raison, ristote ne l’a pas même entrevue. Les hommes sont partagés pour lui en classes distinctes et absolument séparées.

Il y a des maîtres et des esclaves, et l’esclave est la chose du maître, son objet, son instrument. Il est le bœuf qui trace le sillon, ou la navette qui tisse la toile. Le maître ne doit rien à l’esclave en tant qu’il est un homme, ni la justice, ni la pitié; il lui doit seulement quelque chose comme à son bien propre. S’il le traite avec douceur, ce n’est pas par respect pour lui, esclave, mais par ce respect pour soi que tout être noble étend aux objets de sa possession. L’esclave n’a aucun droit; il n’est point une personne morale.

Et, chose étrange, l’origine de cette doctrine si absolue n’est même pas, comme elle le serait aujourd’hui, dans une distinction physiologique entre les races qui lui donne du moins un fondement dans la nature physique; elle est dans un fait accidentel de la vie humaine; elle est dans la guerre.

Le droit du maître, aux yeux d'Aristote, c’est l’épée de Brennus faisant pencher la balance au détriment du vaincu.

L’homme, ayant besoin de serviteurs, va à la

chasse de l’homme sur le champ de bataille. Il joue dans le combat son honneur, sa liberté, sa grandeur morale avec sa vie; le sort en décide. Et ainsi, le droit se trouve constitué par le hasard même et la violence.

On conçoit qu’avec un tel mélange de vérités et d’erreurs un traité de morale doive contenir de grandes lacunes, et s’engager souvent dans les directions les plus fausses. Aristote, en effet, part bien de la liberté, mais il ne peut aboutir à la justice : car la justice, dans son rôle souverain, est inséparable de l'égalité.

La morale, n’étant point encore constituée dans tous ses éléments primitifs, manque donc chez Aristote en même temps d’un objet parfaitement saisissable et d’un critérium bien défini.

Mais à côté des vérités qui lui échappent, les vérités qu’il a saisies sont lumineuses et rayonnent jusqu’à nous avec un éclat que les siècles n’ont pas diminué. Les progrès accomplis depuis celte époque le sont donc par la juxtaposition de vérités, non par une révolution nouvelle dans les théories, et nous en trouverons une autre preuve dans la comparaison de la famille chez les anciens et chez nous.

La famille n’a pas commencé avec le christianisme ; elle existait déjà dans l’antiquité comme le fnndc-

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ment de la cité et de la nation, et si nous faisons abstraction des mœurs de l’Olympe, nous verrons que tout ce qui était alors grand et saint dans les liens qu’elle consacre l’est encore de nos jours.

La fidélité conjugale, par exemple, n’a-t-elle point été comprise par les anciens ? la dignité de l’époux, et, sous certains aspects, celle de l’épouse et de la mère? Celle matrone romaine qui, la première levée dans la maison, distribue le travail aux esclaves, les surveille dans leur conduite, les soigne dans leur maladie, les gouverne enfin de la voix et de l’exemple en vue de la prospérité de la maison; celte mère qui élève ses fils dans la tradition nationale la plus sévère et la plus pure, le culte des dieux et de la patrie, qui les prépare elle-même pour la vie civique et la vie des camps, et leur enseigne à sacrifier leurs biens, leur bonheur et leur vie pour la terre qui les nourrit et la cité qui les protège, ne nous reste-t-elle pas, dans sa simplicité et sa grandeur austère, comme un modèle toujours jeune et toujours vivant ? N’honore-t-elle pas encore son rôle ?

Sans doute, ce rôle ne saurait satisfaire un temps qui a compris la destruction de tous les esclavages. Cette femme douée à un si haut point du sentiment de sa noblesse et de la conscience de-sa responsabi-

lité, la loi l’asservit à un maître; elle peut être chassée, elle peut être vendue, elle peut être mise à mort selon l’arbitraire de son époux, et sa vertu même la glorifie bien moins comme une fin souveraine que comme un instrument utile. Aussi la conception d’une morale plus haute devra-t-elle transformer son rôle. L’égalité se joignant à la dignité sans la détruire, en étendra les applications, et la souveraineté individuelle ne se limitant plus à une classe de maîtres, à un groupe choisi d’élus, devenant le partage de tous les hommes, forme le fondement d’un nouveau code de droits et de devoirs qui ne connaît pas plus l’acception des sexes que l’acception des rangs. Les fonctions pourront rester diverses, mais ^responsabilité de chacun envers soi constituera la seule souveraineté que nous puissions encore reconnaître : celle de la conscience.

Ainsi, tout en gardant les vertus de la famille antique, l’austérité des mœurs, le travail et l’union, les progrès de la morale en modifient les rapports et en élèvent l’idée.

La famille n’est pas seulement aujourd’hui pour nous une association des corps en vue de la transmission intacte d’un sang pur et d’une race choisie,

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elle est une association des esprits, des sentiments et des volontés en vue d’un idéal que la nationalité ne limite plus; et si elle reste la pierre fondamentale de la cité et de la patrie, elle travaille à élever un édifice plus vaste et plus noble : celui de la liberté et de la justice.

C’est ainsi que, par les progrès du temps, la morale s’est enrichie de vérités nouvelles, sans rien perdre de celles qui lui étaient antérieurement acquises, car, une fois que les lueurs de la justice ont brillé dans la conscience humaine, elles ne s’y éteignent plus.

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