RAPPORT DE LA MORALE ET DE LA MATHÉMATIQUE
Nous conclurons de ce qui précède, que la morale par son principe est une science subjective comme la mathématique. Toutefois, son principe se distingue de celui de la mathématique en ce qu’il relève d’une faculté différente.
La mathématique relève de la raison : la morale relève de la conscience.
Or, la raison, dans sa définition la plus précise, est une faculté qui nous permet d’attribuer au réel les concepts absolus que le réel ne comporte pas, et de créer ainsi de toute pièce une série idéale, inimitable pour l’ordre et la rigueur, et qui servira de base et de modèle à toutes les autres séries.
La conscience différente de la raison est la perception expérimentale de la liberté individuelle. Elle consiste à poser cette liberté dans la nature comme la cause irréductible d’une série de phénomènes appelés moraux, qui se distinguent des phénomènes
naturels par une qualité de bien et de mal qui leur est exclusive.
La mathématique et la morale ont donc ceci de commun, qu’elles partent également d’un principe subjectif et absolu, d’où il suit que leurs progrès s’accomplissent par juxtaposition des vérités et non par révolution des théories. En effet, chacune de ces vérités, étant un rapport de la raison ou de la conscience avec elle-même, est complète de soi, tandis que les vérités de l’ordre objectif, étant des rapports de l’esprit humain avec le monde, nous échappent toujours par le côté extérieur dont nous saisissons la surface sans en pénétrer la nature.
La mathématique et la morale, néanmoins, tout en ayant de commun la subjectivité de leur principe et l’ordre de leurs progrès, sont profondément séparées par la façon même dont le principe est saisi et dont l’ordre se manifeste.
Le principe de la mathématique est une conception abstraite donnée par la raison.
Le principe de la morale est un fait vivant donné par l’expérience.
Nous ne parlons pas sans doute ici de l 'expérience au sens positif du mot, l’expérience extérieure, vérifiable par des instruments et renouvelable à la vo-