‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objet (volume 2)Chapitre 31 sur 73 · RAPPORT DE LA MORALE ET DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

RAPPORT DE LA MORALE ET DE LA RELIGION

Le système catholique métaphysique du moyen âge, reconnaissant un principe unique et absolu de la nature et de la vie humaine, y ramenait logiquement toutes les questions secondaires, toutes les sciences relatives, et en inféodant la morale à la religion, il y inféodait du même coup la politique et la société tout entière.

La politique, en effet, peut être ramenée à l’ensemble des rapports les plus généraux des hommes dans une société donnée ; elle représente ainsi le côté collectif de la morale, et partout où nous en suivrons les applications, nous trouverons qu’elle en dérive. Si la morale considère l’homme comme le moyen d’une fin plus élevée que lui, la politique à sa suite sacrifiera l’individu à la société, le citoyen à la patrie; elle s’efforcera de faire, non pas des hommes libres et dignes de respect, mais un État

puissant et dominateur, et toutes les institutions

sociales déterminées par cette conception politique tendront dans le même esprit à centraliser le pouvoir et à accumuler les richesses dans un petit nombre de mains.

Si la morale, au contraire, a pour but la grandeur et l’élévation de l’individu, l'État devient sous son inspiration une simple garantie de la liberté, de l’activité et de l’initiative des citoyens ; il devient un contrat d’assurance mutuelle, essentiellement neutre de sa nature, et qui n’a de force légitime qu’en vertu de cette neutralité.

Ainsi la politique dérive partout et toujours de la morale : elle en est la forme collective. Si donc la morale est inséparable de la religion, la politique étant inséparable de la morale, il est logique de ramener les institutions civiles aux institutions religieuses, et d’unir l’État à l’Église, à la façon du moyen âge, comme le corps à l’âme, comme la matière à l’esprit; il est logique de créer un code criminel qui viole la liberté et la conscience humaine, au nom d’une liberté et d’une conscience qui les dépassent et transforme la justice en inquisition. Il est logique de faire que la loi armée poursuive le coupable dans son for intérieur, et atteigne en lui, non pas seulement l’acte, mais l’intention, l’idée,

KAPPOKT DE LA MOHALE ET DK LA ItKLlUlUN. 169

l’incréduilité ou la foi. Le droit commun n’existe pas pour le catholique, parce qu’il n’y a pas pour lui de droit en dehors de l’Église, et le Dieu vengeur, le Dieu despote et jaloux, le souverain maître de la conscience et de la vie, doit parler et agir dans le prétoire et sur la place publique, comme dans la chaire et à l’autel.

Tout ce système est parfaitement lié. Nous comprenons ceux qui le défendent, mais nous comprenons moins ceux qui en prennent la moitié qui leur convient pour rejeter l'autre moitié qui les choque. Les dissidents qui, de nos jours, proclament bien haut la séparation de l’Égiise et de l’État, ou l’indépendance de la religion, et qui repoussent d’une façon non moins haute l’indépendance de la morale, sont à nos yeux dans le même cas que les catholiques libéraux. Les uns et les autres reculent devant les conséquences de leur principe ; les catholiques, parce qu’elles n’accordent pas assez à la nature humaine, les dissideuts, parce qu'elles lui accordent trop.

De telles faiblesses d’ailleurs, de telles inconsistances, sont fréquentes à toutes les époques de transition.

Dans les temps de grande foi philosophique et

LA MORALB INDÉPENDANTE.

religieuse, quand une conception générale est universellement admise, les esprits la reconnaissent en niasse, non parce qu’ils en saisissent tous les rapports logiques, mais parce qu’ils la trouvent établie et formulée dans les institutions, dans l’enseignement, dans l’opinion, dans les maîurs.

Aux époques de transition, au contraire, quand une conception ancienne a été détruite à moitié et qu’une conception nouvelle a été acceptée pour l’autre moitié, il s’établit dans les mêmes esprits incapables d’une philosophie vraiment personnelle, une véritable confusion, une complète anarchie.

Tel est l’état de notre société actuelle» état dont il faut faire remonter l’origine vicieuse à la façon dont la conception nouvelle s’est substituée à la conception ancienne, en 89, dans notre droit public. • La Révolution de 89, en effet, a implanté dans la société française le principe d’un droit nouveau.

Au droit catholique métaphysique du moyen Age, au droit de Dieu, elle a opposé le droit moderne, le droit de l’homme.

Mais, tout en posant cette thèse, la plus radicale que l’on puisse proclamer aujourd’hui, elle s’est méprise. sur un de ses points les plus importants :

Page 1